USFP : Driss Lachgar joue son avenir à  la tête du parti

Une institution, fût-elle législative, ne décide pas à  la place d’un parti. Faut-il rappeler que les groupes parlementaires font partie intégrante du parti et qu’ils ne sont pas un Etat dans l’Etat ? Il ne faut surtout pas oublier que lorsqu’un député ou un conseiller quitte le parti sous la bannière duquel il a été élu, il perd son siège.

Les sages de l’USFP n’ont jamais été aussi sollicités qu’en ces temps où rien ne va plus entre Ahmed Zaidi et son courant «Démocratie et ouverture» d’un côté et Driss Lachgar et le reste de l’appareil du parti. Les douze membres de la commission d’arbitrage et de déontologie, présidée par l’ancien Premier secrétaire Abdelouahed Radi, seront amenés à peser de tout leur poids et user de tout le tact dont il sont capables pour rapprocher les points de vue et sauver le parti d’une énième, et fatale, scission. C’est que les deux clans rivaux sont, aujourd’hui, arrivés à un point de non-retour. Dans cette escalade qui s’est accélérée ces derniers jours,  le courant «Démocratie et ouverture» déclare être plus qu’un courant. «Nous sommes plus qu’un courant, nous sommes l’USFP», a clamé le chef de file de «Démocratie et ouverture» devant les quelques centaines de militants (quelque 300 selon eux et à peine une centaine selon des sources du bureau politique) réunis, le 22 février, à Bouznika.

Ceci en réponse aux méthodes coercitives, peu habituelles chez les socialistes, dont le bureau politique a décidé d’user, quelques jours auparavant, pour contenir certaines dérives. Ainsi, une dizaine de militants se sont vu adresser, par huissier de justice, des convocations pour comparaître devant la commission disciplinaire du parti. Un peu plus tard, leurs camarades députés de la première Chambre ont reçu un tout autre genre de missive. Le bureau politique les a informés, par courrier, du limogeage d’Ahmed Zaidi de sa fonction de chef de groupe parlementaire. Un courrier similaire a été adressé, en ce sens mardi 25 février, au bureau de la première Chambre, pour information. Le lendemain, le bureau de la Chambre a tenu une réunion avec, sur son ordre du jour, le débat de la décision de l’USFP. Au terme de cette réunion, il a été décidé de ne pas tenir compte de la missive du parti. Ce qui n’a pas manqué d’irriter, au plus haut niveau, la formation socialiste. D’où un autre débat, bien plus profond, sur les relations entre le parti et son groupe parlementaire et les limites d’intervention du premier dans les affaires du second.

Le Parlement peut-il contester une décision d’un parti ?

Pour le bureau de la Chambre, le règlement intérieur, surtout son article 36, est on ne peut plus clair. Ce sont les membres des groupes parlementaires qui élisent, par voie démocratique, leur chef. La liste des responsables du groupe, le chef et les membres du bureau, est remise au bureau de la Chambre 48 heures avant l’ouverture de la session parlementaire. Une procédure que l’USFP n’a pas respectée au moment de changer la tête de son groupe. Ainsi, les membres du bureau estiment que seuls les parlementaires ont le droit de décider du sort de leur groupe et de sa direction. Autre argument invoqué: le règlement intérieur de la Chambre, qui a rang de loi organique, est supérieur à toutes les réglementations internes des partis politiques.

Mais au-delà de ces procédures, et du point de vue politique, la Chambre des représentants considère que le fait de donner suite à la requête de l’USFP reviendrait à ouvrir une brèche pour l’intervention des partis dans les affaires du Parlement. «Ce serait d’autant plus dangereux que l’institution législative risquerait de devenir otage des calculs partisans. Le Parlement devrait rester en dehors de ce genre de conflits», s’inquiète-t-on auprès du bureau de la Chambre. Ce à quoi Driss Lachgar, juriste, parlementaire et ancien ministre chargé des relations avec le Parlement, a une réponse toute prête. «Une institution, fût-elle législative, ne décide pas à la place d’un parti. Faut-il rappeler que les groupes parlementaires font partie intégrante du parti et qu’ils ne sont pas un Etat dans l’Etat ? Il ne faut surtout pas oublier que lorsqu’un député ou un conseiller quitte le parti sous la bannière duquel il a été élu, il perd son siège», fustige-t-il lors d’une conférence de presse tenue le 27 février. Un avis que partage Tarik Tlaty, professeur de sciences politiques à l’Université Hassan II. «Un groupe parlementaire représente son parti au Parlement. Les députés ne deviennent pas des entités autonomes et indépendantes de leurs formations politiques, une fois élus.

Leur mandat découle d’abord de leur accréditation par leur parti dont ils deviennent les porte-parole et l’exécutant de programme politique au Parlement. Un groupe parlementaire est un organe parmi les autres organes du parti. Et à ce titre, le Parlement ne peut donc pas s’immiscer dans les affaires internes d’un parti politique», explique-t-il. Pour le «donneur de leçons», en matière d’indépendance du groupe parlementaire, ce politique rappelle certains faits qui remontent à il y a près de dix ans. En octobre 2004, les 42 membres du groupe du PJD ont été appelés à élire leur chef. Les urnes ont donné Mustapha Ramid grand gagnant, loin devant Najib Boulif et Abdallah Baha. Le secrétariat général du parti a décidé outre en imposant Abdallah Baha à la tête du groupe.

Le PJD est une ligne rouge

Bref, en attendant la prochaine rentrée parlementaire, le 11 avril, le groupe reste en tenailles entre les deux clans rivaux. A moins que les sages du parti n’arrivent à inciter Ahmed Zaidi de se retirer. Le groupe parlementaire est à la fois une carte décisive, peut-être la seule carte valable, dans les mains du clan de Zaidi comme elle est le talon d’Achille de la direction du parti sans lequel elle ne peut pas mener, efficacement, sa mission de parti d’opposition. C’est sans doute pour cela que la direction du parti préfère adopter une approche plutôt conciliante. Une réunion avait été décidée avec le groupe pour le 4 mars avant d’être reportée au 11 mars. En attendant, cette subite escalade entre les deux clans de l’USFP suscite bien des interrogations. D’aucuns voient la reprise des hostilités, avec une trêve relative de quelques mois, comme une conséquence directe du bureau politique de mettre un peu d’ordre dans les déclarations, les actes et les sorties médiatiques de certains membres du parti.

«Des comportements jugés par le bureau politique comme contraires à la déontologie de l’action politique et aux statuts du parti». Sont incriminés à la fois les déclarations de certains anciens dirigeants, comme Mohamed Boubkri ou le syndicaliste Taieb Mounchid comme les propos jugés laudateurs envers le gouvernement du PJD dont certains députés feraient montre. Driss Lachgar et l’appareil du parti n’apprécient pas que le groupe parlementaire ne se lance pas, lui-aussi, à fond dans la fronde du parti contre le PJD et son gouvernement. «Les amis d’Ahmed Zaidi refusent de faire de l’opposition pour l’opposition. Pour eux, et contrairement à la direction du parti, tout n’est pas noir dans ce que fait le gouvernement», explique cette source proche du clan Zaidi. Ce qui est arrivé à bout de patience du bureau politique. Celui-ci décide que «tout discours au nom du parti, en dehors de ses structures légales élues, conformes à ses statuts, est considéré comme une violation qui sera traitée avec fermeté». Il appelle, en outre, l’ensemble des structures du parti «à assumer leur responsabilité et ce, conformément aux règlements intérieurs, affirmant  à cet effet qu’il veillera à l’application de ces lois au cas où les structures ad hoc ne s’acquitteraient pas de leur tâche».

Une carte périssable

Face à ce durcissement de ton, l’autre partie, le clan Zaidi, décide de faire de la résistance. Des sit-in de protestation ont ainsi été prévus devant les locaux du parti, mais aucun calendrier n’a encore été fixé. En fait, le clan «Démocratie et ouverture» est décidé à jouer toutes ses cartes avant la date fatidique de fin 2016. C’est que le groupe parlementaire sur lequel il mise est une carte périssable. Les prochains candidats
USFP aux élections législatives, c’est certes une commission dédiée qui les choisit, mais le dernier mot dans ce choix revient toujours au bureau politique. Cette dernière escalade intervient également alors que l’USFP connaît une dynamique sans précédent, en tout cas durant ces dernières années.

Cela, même les adversaires du Premier secrétaire le reconnaissent. La nouvelle direction a su insuffler au parti un élan nouveau  aussi bien sur le plan organisationnel que dans le volet rayonnement de l’USFP. La réussite de l’opération d’intégration du Parti travailliste (PT) et du Parti socialiste (PS) est un point fort à inscrire à l’actif de la nouvelle direction. L’ouverture sur l’UMT et le travail de fond réalisé pour le rapprochement entre la CDT et la FDT sont également un exploit incontestable. L’ouverture du parti à l’international, aussi bien sur le plan régional (dans la région Mena) que sur le plan mondial au niveau de l’Europe et de l’Internationale socialiste, et ses efforts en matière de diplomatie parallèle sont autant de signes de renouveau de l’USFP.

La théorie du complot

Sur le plan organisationnel, Driss Lachgar est sur le point de tenir tous ses engagements d’avant le dernier congrès (le IXe, en décembre 2012). Ainsi, 300 sections du parti ont été renouvelées, soit 95%  d’entre elles. «Seulement 5% de ces sections ont posé problème dû à des colères, des déceptions et les mécanismes d’arbitrage sont là pour régler ces problèmes qui ne représentent qu’une infime minorité», affirme le chef du parti. «C’est à se demander, explique le juriste et membre de la commission administrative, Taher Abouzaid, si cette dernière sortie des amis d’Ahmed Zaidi n’est pas une réponse directe à cette dynamique initiée par le parti. Au moment où le parti est enfin mis sur la bonne voie, voilà que se multiplient les foyers de fronde contre le Premier secrétaire. Même si l’on s’armait de toute la bonne foi possible, le timing de toutes ces sorties est on ne peut plus suspect».

C’est sans doute, estime ce proche de Driss Lachgar, parce que tout le monde tablait sur un échec cuisant de la nouvelle direction. Certains militants, particulièrement dans l’entourage de Driss Lachgar, évoquent même une «main extérieure» qui ne souhaiterait pas particulièrement que l’USFP reprenne de l’envergure. Le PJD et sa matrice, le MUR, sont particulièrement cités dans ce sens. Pour les tenants de cette thèse, les dernières positions de l’USFP notamment sur l’héritage et les droits de la femme tout comme sa politique de lutte contre l’intégrisme ne sont pas pour plaire aux islamistes. Cela d’autant que, politiquement, la décrépitude d’un parti de l’opposition comme l’USFP joue, d’un point de vue purement électoral, en faveur du PJD au pouvoir.  

Question : qu’adviendra-t-il si chaque partie campait sur ses positions ? La direction du parti a dit son mot. «Tout manquement aux règlements, aux valeurs et à la politique du parti sera sévèrement sanctionné, selon les statuts du parti». Aucun retour en arrière n’est donc envisageable. Selon ce proche du Premier secrétaire, le groupe Zaidi n’a plus d’autres alternatives que de se conformer aux décisions des instances du parti ou de démissionner. Bien sûr, le clan «Démocratie et ouverture» pourrait toujours opter pour une fuite en avant en décidant de soustraire le groupe parlementaire à l’autorité du parti. Auquel cas, explique le juriste Taher Abouzaid, le parti n’aura plus de choix que de leur retirer sa bannière. «Dans ce cas, ils seront automatiquement déchus de leur mandat, le Conseil constitutionnel pourra ensuite soit déclarer leurs sièges vacants et décider de nouvelles élections ou ordonner que leurs sièges échoient à leur suivants immédiats sur les listes électorales». Mais les socialistes des deux bords ne souhaitent certainement pas en arriver là. «L’USFP n’est pas un parti ordinaire, affirme le politologue Tarik Tlaty. Il est plus grand que cela. En fait, le conflit est passé d’un simple différend, mal géré, à un conflit pour muer en bras de fer». Aujourd’hui, tout dépend du pouvoir des sages du parti à rapprocher les points de vue et éviter au parti une nouvelle scission. «Parce que si les choses venaient à empirer, ce n’est pas seulement le parti qui en serait affecté, mais toute l’opposition».