Union de la gauche, le mythe ressuscité ?

Dos au mur après septembre 2007, les partis de gauche envisagent la mise en place d’une plateforme commune, voire d’une union électorale en 2009.
Réunions à la base et au sommet, projet de programme unifié, initiatives en tous genres…, l’enthousiasme est de mise.
Problème : les freins à cette dynamique sont nombreux.

Vendredi 18 avril, au quatrième étage de l’hôtel
Hassan à Rabat, des représentants du PPS, du FFD, mais aussi de l’USFP, du PSU, du CNI, du PS de Abdelmajid Bouzoubaâ, du PT de Abdelkrim Benatiq et du PADS se retrouvent pour un colloque. Le débat du jour ? l’«union de la gauche». Le thème n’a rien de révolutionnaire mais la salle est comble.

Mieux, à l’exception d’Annahj Addimocrati(*), l’ensemble de la gauche marocaine est représenté par des dirigeants. De l’estrade, Thami Khyari, secrétaire général du FFD, dont le parti a co-organisé l’événement avec le PPS, appelle les partis de gauche, au gouvernement comme à l’opposition, à ne pas conditionner le dialogue à une sortie du gouvernement et vice-versa, mais plutôt de revenir à leurs programmes et aux fortes similitudes qu’ils renferment.

Prenant la parole après lui, Habib El Malki, membre et porte-parole du bureau politique de l’USFP, reconnaît que des erreurs ont été commises par le passé. Une déclaration qui vaut son pesant d’or, venant de la formation dont est issue une bonne partie des structures actuelles de la gauche.

Tout en soulignant qu’il ne s’agit pas de juger mais de reconnaître les erreurs commises, il insiste sur la nécessité de revenir aux racines du problème pour comprendre la crise de la gauche et éviter de retomber dans certains travers. Il appelle aussi à la mise en place d’une plateforme commune «qui pourrait être le cadre de travail, sur la base de la concertation avec toutes les composantes de la gauche», confie-t-il à La Vie éco. Pour sa part, Nabil Benabdallah, membre du bureau politique du PPS et l’un des organisateurs de la rencontre, va plus loin.

«Pourquoi ne pas avancer l’idée d’une union des partis de gauche comme prévu par la loi sur les partis ?», ose l’ancien ministre de la communication. Ce dernier s’entoure toutefois de précautions. «Si vous revenez à la loi sur les partis, vous verrez que cette dernière spécifie qu’il est possible de constituer une union.

A charge pour les participants à cette union de présenter aux élections un minimum de 75% de candidats ou de candidatures communes, mais créer une union signifie d’abord la doter d’une plateforme programmatique commune. Arriver en un an à faire mûrir cela n’est pas une mince affaire», prévient-il toutefois, rappelant que pas moins de huit partis sont concernés, et tout autant de sensibilités.

Tester le terrain avant tout
Avant d’envisager l’union, la gauche devra commencer par assurer ses arrières : après tout, la rencontre de vendredi était avant tout destinée à déterminer la position des composantes de la gauche sur cette thématique. «Nous avons choisi une démarche ouverte, c’est-à-dire que nous ne tenons pas compte, a priori, des positions de chacun», explique Nabil Benabdallah, qui souligne que c’est «à ces partis-là de se déterminer par rapport à cette démarche».

Une manière de déterminer qui est favorable ou pas, à l’idée, avant de passer à la mise en place d’une plateforme programmatique, puis donner une forme organisationnelle à cet ensemble. Pour l’instant, les concernés ressortent des discussions de vendredi avec un bilan plutôt positif. «Je pense que c’est une très bonne chose, à la fois sur le plan de la symbolique et du contenu.

Pour ce dernier, nous devons nécessairement tenir des rencontres entre toutes les formations dans les jours qui viennent, peut-être de manière bilatérale, et ces réunions vont certainement déboucher sur une nouvelle rencontre, de techniciens cette fois, pour voir exactement comment rédiger un document qui puisse faire l’unanimité», confirme Ismaïl Alaoui, secrétaire général du PPS.

Ainsi, il est prévu, dans les deux semaines à venir, que les partis concernés se voient adresser une invitation pour une rencontre, à huis clos cette fois, pour matérialiser l’esprit d’union de la rencontre, explique M. Benabdallah, qui souligne, une fois de plus, la complexité et la fragilité du processus en cours.

Réunir la gauche ? Une volonté qui remonte aux années 60…
La réunification de la gauche, véritable mythe de la vie politique marocaine, serait-elle enfin sur le point de se concrétiser ? La thématique n’a rien d’original. «Cela fait 40 ans que le PPS lance des initiatives de ce genre», explique Nabil Benabdallah.

La première tentative dans ce sens remonte d’ailleurs à 1964, avec une lettre adressée par Ali Yata à la direction de l’UNFP, dans laquelle il proposait la constitution d’un front commun, UNFP – Parti communiste marocain». La performance très médiocre des composantes de la gauche aux législatives de septembre dernier semble toutefois avoir conféré au problème un statut d’urgence.

«Il faut croire, en tout cas il faut espérer que l’électrochoc des élections de 2007 a été d’une certaine manière salvateur au niveau des approches des différents partis, et donc cela les pousse à être un peu plus réalistes aujourd’hui, et plus convaincus que la gauche n’a de sens aujourd’hui que si elle unifie ses rangs», indique M. Benabdallah.

Il faut dire que, depuis septembre dernier, les initiatives se succèdent : rencontres, universités d’hiver, contacts entre bureaux politiques. Les rassemblements à ce sujet sont fréquents. Ainsi, au-delà de ses réunions avec le PPS, son allié au sein de la Koutla, l’USFP a brisé la glace avec plusieurs de ses rejetons, et non des moindres, le Congrès national ittihadi, le Parti socialiste qui en est issu, mais aussi et surtout le PSU, qui compte dans ses rangs les membres de l’Association Fidélité à la démocratie.

«Nous avons une sorte de début de discussion avec l’USFP, confirme Mohamed Moujahid, secrétaire général du PSU. Ce qui ne s’était pas produit avant. Aujourd’hui, nos relations sont normalisées, nous pouvons discuter». Parfois, les initiatives viennent du bas, restant informelles, comme ces «Espaces de la gauche», sortes de think-tanks inter partisans qui ont vu le jour ce mois d’avril, pour compenser le sentiment d’impuissance des appareils politiques ressenti par certains militants.

«Les Espaces de la gauche sont une initiative émanant de personnalités appartenant à tous les partis de la gauche, ainsi que de sympathisants, mais qui s’y trouvent à titre personnel», explique M’hammed Grine, membre du bureau politique du PPS qui souligne que la réflexion s’y fait «à un niveau plus conceptuel : notre rôle, c’est de pousser vers une maturation, une réflexion, aussi bien au niveau national que régional, qui porterait sur la définition de la gauche que nous voulons au Maroc du XXIe siècle».

Elections de 2009 : un laboratoire d’essai et un catalyseur
Autant de projets auxquels vient s’ajouter une autre initiative bien plus concrète : l’accord passé début avril entre l’USFP, le PPS, le PSU, le PADS, le CNI et le PS pour la création d’une plateforme conjointe de coordination au niveau de la ville de Casablanca, une initiative qui pourrait bientôt être imitée à Salé, Agadir, ou même Rabat. En ce sens, les élections communales de 2009 devraient servir à la fois de laboratoire d’essai et de catalyseur pour le rapprochement de la gauche sur le terrain.

«Je pense que cela pourrait déboucher sur des listes communes, au moins pour les grandes villes. Pour le reste, nous verrons selon les données locales, mais de toute manière il faut annoncer la couleur avant les élections pour qu’on puisse se retrouver après, et qu’il n’y ait pas de couacs graves comme ce qui s’est passé en 2003», explique M. Alaoui.

En effet, bien que la gauche ait obtenu plus de 6 000 sièges de conseillers communaux – un peu moins de 28%, contre 22,53% pour la Mouvance populaire, 17% pour l’Istiqlal et 12,5% pour le RNI -, les désaccords en son sein et les alliances désordonnées lui avaient fait rater la gestion de plusieurs grandes villes, comme Rabat ou Casablanca. La gauche réussira-t-elle cette fois à dépasser ces limites ? Possible; en attendant, le chemin pour y parvenir reste long et difficile.

Parmi les obstacles à venir, Hassan Tariq, ex-secrétaire général de la Chabiba de l’USFP, souligne la contradiction entre la volonté d’ouverture manifestée par les partis, et la priorité donnée à la Koutla par deux de ses principales composantes, l’USFP et le PPS. «Pour ces partis, il existe deux cercles de coalition, qui sont tout d’abord l’Istiqlal et la Koutla, puis la gauche. Pour les politiques, cela ne tient pas la route, car il n’est possible pour l’USFP de bénéficier d’une grande ouverture à gauche que si elle met fin à son alliance avec l’Istiqlal. Or, il en est encore qui considèrent que l’alliance avec l’Istiqlal est toujours nécessaire», explique-t-il. Et même dans ce cas, une alliance gauche-Koutla sera-t-elle toujours suffisante pour former une majorité dans les conseils de villes ? «Nous allons faire en sorte qu’on puisse se retrouver, pas seulement dans le cadre des partis de gauche, sachant qu’une alliance de gauche n’est pas toujours viable sans l’apport des démocrates», explique Ismaïl Alaoui.

Ce dernier n’exclut pas, dans de tels cas, de regarder du côté du RNI, que son parti a d’ailleurs appelé à inviter au sein de la Koutla. Seulement voilà, si un parti comme le PSU serait prêt à accepter une alliance avec l’Istiqlal, ce dernier accepterait-il, lui, de siéger au côté du RNI ? Peu probable.

Au-delà des difficultés, l’importance du chantier qui attend cette gauche fait peur, surtout au vu du nombre de formations concernées. Ces dernières auront-elles le courage et la force de le mener jusqu’au bout? Leur crédibilité aux yeux des électeurs est en tout cas en jeu.