Union constitutionnelle, récit d’une descente aux enfers

Créée en 1983 et boostée par le pouvoir, l’UC avait déjà 83 députés un an après.
Lâchée en 1998, sans repères, elle est confinée dans l’opposition, où elle vivote.
Sans réelle idéologie, elle cherche, péniblement, à se frayer une voie de salut.

L’Union constitutionnelle (UC), créée par un homme de gauche (UNFP), feu Maâti Bouabid, a célébré en avril dernier ses vingt et un ans d’existence. Un anniversaire fraîchement fêté. Et pour cause. L’UC n’est plus que l’ombre d’elle-même. Même son quatrième congrès ordinaire, qui devait se tenir en décembre 2004, a été reporté au printemps prochain, un congrès ordinaire en souffrance depuis dix ans !
L’UC se meurt. Elle qui comptait 83 députés en 1984, n’en avait plus que 17 en 2002. Une descente aux enfers qui a commencé en 1998, date de son passage à l’opposition, marqué par une véritable hémorragie de députés et de cadres. Depuis, elle tente de faire sa mue en une formation libérale. Mais les conditions qui ont entouré sa naissance rendent peu crédibles ses chances d’y parvenir.
On peut même se demander si cette formation constitue encore un projet politique viable, avec l’apparition d’une flopée de nouveaux partis libéraux. L’UC a-t-elle encore sa raison d’être ? Cela explique peut-être les hésitations qui marquent la préparation du prochain congrès du parti. Initialement, il devait être précédé par le congrès de la femme destourienne, celui de la jeunesse et les congrès provinciaux. Seul le congrès de la femme a pu se tenir, en juillet 2004. Il n’y a pas eu, par contre, de grand-messe des congrès provinciaux, comme cela était prévu dans les quelques villes où le parti conserve encore une implantation, en l’occurrence Casablanca, Marrakech, Agadir, Laâyoune, Nador, Tanger, Meknès et Kénitra.
Mais c’est lorsqu’on évoque le sort du congrès de la jeunesse destourienne que l’on mesure l’ampleur de la sclérose. Son secrétaire général, Abdellah Firdaous, aujourd’hui âgé de 56 ans, préside cette organisation depuis sa création en 1987. Il traîne toujours des pieds pour tenir son congrès national. Aux dernières nouvelles, M. Firdaous n’est pas prêt à lâcher prise. Il souhaite rempiler… le temps d’atteindre l’âge légal de la retraite !

Le congrès ordinaire ne s’est pas tenu depuis dix ans
Ces retards, qui empêchent la préparation des assises nationales de ce parti, poussent certains de ses dirigeants à proposer de ne les tenir qu’après l’adoption du projet de loi sur les partis politiques. Ainsi, l’UC, argumentent-ils, fera d’une pierre deux coups : elle tiendra son congrès ordinaire, en souffrance depuis dix ans, et se mettra en conformité avec les dispositions de la nouvelle loi.
Pour comprendre comment l’UC en est arrivée à cet état de déliquescence, il est indispensable de revenir sur les conditions qui ont entouré sa naissance. Selon les témoignages concordants de plusieurs membres de son
bureau politique, c’est feu Hassan II qui aurait suggéré à Maâti Bouabid, alors premier ministre (novembre 1981 à novembre 1983), de créer un nouveau parti politique. Ce parti devait promouvoir le libéralisme et ouvrir ses portes à la génération de l’après-Indépendance, exclue des instances dirigeantes des partis existants.
«Maâti Bouabid a hésité pendant deux ans avant de répondre favorablement à la suggestion royale», se remémore Abdelaziz Lemsioui, membre du bureau politique et trésorier national de l’UC. Mais «les choses se sont mal passées dès le début». Pourquoi ? Alors que l’UC était sortie vainqueur des élections législatives de septembre 1984 avec 83 députés, elle n’a pu décrocher la primature.
A en croire le trésorier de l’UC, Maâti Bouabid était convaincu que la primature devait lui échoir en tant que chef du premier parti au Parlement, même si on avait beaucoup aidé l’UC à parvenir à cette situation mirifique. L’UC a bien participé au gouvernement présidé par Mohamed Karim Lamrani avec cinq portefeuilles, mais elle n’a pas eu la primature. On proposa alors à Maâti Bouabid la présidence du Parlement. Il déclina l’offre. «Il n’a jamais compris pourquoi on ne lui avait pas proposé la primature», ajoute M. Lemsioui. Le président de l’UC en a gardé du ressentiment.

Une direction godillot et un groupe parlementaire en trompe-l’œil
Cette «bouderie» de M. Bouabid allait être suivie d’une longue série de désillusions et de déceptions. L’UC, affirment certains de ses ténors, a été empêchée d’être ce parti libéral, vivier de cadres de l’après-Indépendance, ambition qui était à la base de sa création. Mohamed M’hamedi Alaoui, membre du bureau politique du parti, le dit sans détours : «Notre parti a été noyauté, dès le début, par les éléments fidèles à l’ancien ministre de l’Intérieur, Driss Basri. Ce dernier a imposé ses hommes à la direction du parti, parmi ses élus au Parlement et dans les institutions représentatives locales». Abdelaziz Lemsioui enfonce le clou avec une pointe d’amertume : «Le 14 septembre 1984, nous découvrions nos 83 députés à l’annonce de leur élection à la télévision ! En effet, plus de la moitié d’entre eux nous étaient totalement inconnus».
En fait, on pourrait schématiser la descente aux enfers du parti de M. Bouabid à travers cinq faits majeurs. Il y a eu d’abord ce qu’il appelle «l’erreur de l’adresse». Contrairement à la majorité des partis politiques qui ont domicilié leur siège central à Rabat, celui de l’UC l’a été à Casablanca, alors que la capitale économique est plutôt le siège des centrales syndicales et des établissements bancaires, industriels et commerciaux. Cela aurait éloigné ce parti des centres de décision de Rabat.
La deuxième tare a résidé dans l’absence de démocratie interne du sommet à la base du parti. M. Lemsioui en témoigne : «Le bureau politique n’a jamais été réellement élu. C’était feu Maâti Bouabid qui en proposait la liste à tous les congrès. Et les membres de cette instance avaient toujours été en réalité les compagnons du zaïm ! Pour les congrès du parti, c’étaient, au mieux, de grands moussems de 5 000 à 6 000 personnes et nul ne parlait sérieusement de politique ou de programme !». Un jugement d’une grande sincérité… et sans appel.
Pour le trésorier de l’UC, si son parti s’est refusé à tenir son congrès national depuis 1998, c’est pour ne pas rééditer les parodies de congrès du passé. Une volonté déterminée existe au sein de ce qui reste de la direction actuelle pour dépasser ce folklore anti-démocratique. M. Lemsioui prend acte : «Le prochain congrès de l’UC, et c’est là un engagement ferme devant l’opinion publique, sera le premier à être véritablement démocratique».
La troisième secousse, de taille, a été la longue maladie qui a frappé le président-fondateur de l’UC, Maâti Bouabid. Une maladie qui l’a relativement éloigné de la gestion du parti et s’est négativement répercutée sur la direction de cette formation.
Mais il faut reconnaître que les deux événements qui ont eu les effets les plus dévastateurs sur l’Union constitutionnelle furent la présidence tournante mise en œuvre après la disparition de M. Bouabid, le 1er novembre 1996, et le passage à l’opposition en 1998.
Comme c’est la tradition, les membres de la direction d’un parti dont le leader vient de disparaître sont reçus par le Roi, auquel ils présentent leurs condoléances. Les membres du bureau politique de l’UC avaient en mémoire un précédent vécu par le parti de l’Istiqlal et chacun d’entre eux espérait qu’il soit réédité à son profit. De quoi s’agit-il? À la disparition (le 13 mai 1974) de Allal El Fassi, le zaïm de l’Istiqlal, une délégation du comité exécutif du parti s’était rendue au Palais royal pour présenter ses condoléances à feu Hassan II. Le Souverain défunt s’est alors adressé en ces termes à cette délégation : «Que Dieu ait Allal El Fassi en Sa sainte Miséricorde et que la baraka soit en M’hamed Boucetta». Les dés étaient jetés. Et M’hamed Boucetta succéda à Allal El Fassi !

20 députés perdus entre deux législatures
De la même manière, les dirigeants de l’UC s’attendaient donc à ce que l’un d’entre eux soit adoubé par le Roi. Il n’en fut rien. Le Roi leur suggéra une présidence tournante tous les deux mois. Cinq présidents se succédèrent ainsi, sans laisser de traces : Abdellatif Semlali, Abdeslam Baraka, Abdallah Azmani, Lamine Benomar Alami et Abdelaziz Lemsioui. Ce qui avait fini par démobiliser la direction et fait de l’UC un parti sans leadership stable.
L’autre événement majeur fut le passage du parti à l’opposition. En mars 1998, après la nomination d’Abderrahmane Youssoufi à la primature, l’UC comprit qu’elle allait devoir changer de camp. Une longue et pénible traversée du désert commença… qui se poursuit toujours. Sans préparation aucune, un parti né dans le cocon douillet de l’Administration et toujours soutenu par elle venait d’être lâché. Que pouvait-il faire ?
Le fait est que l’on ne s’improvise pas du jour au lendemain parti d’opposition. L’UC n’avait jamais vécu cette expérience. Elle était dans la situation inverse de l’USFP, qui était subitement passée de l’opposition au gouvernement, sans transition et sans préparation. Du coup, la voix de l’UC devint encore plus inaudible. «Nous étions les forces auxiliaires du régime. Ses exécutants. Subitement, on n’avait plus besoin de nos services. Nous étions abandonnés à notre triste sort», se lamente Abdelaziz Lemsioui. Les conséquences ne tardèrent pas à se faire jour. Entre les législatives de novembre 1997 et la nomination du gouvernement Youssoufi, le groupe parlementaire du parti perdit 20 députés sur les 50 qu’il comptait. Ils avaient choisi des rivages plus cléments…
La dernier fait important fut la présidence d’Abdellatif Semlali (10 mai 1998 -19 janvier 2001), marquée par sa maladie qui aggrava les difficultés de gestion du parti. M. Semlali croyait que son parti restait encore un «auxiliaire du régime». Il se trompait. Le pouvoir n’en avait plus besoin. À sa disparition, le bureau politique désigna Mohamed Abied au poste de secrétaire général par intérim. Lequel n’en demandait pas tant. On lui aurait forcé la main pour qu’il accepte de mener le parti jusqu’à un congrès de rénovation. Y parviendra-t-il ? Le doute est permis.
Abdelaziz Lemsioui estime que même si son parti a été sérieusement ébranlé sur ses fondations, il ne s’est pas effondré pour autant. Mais pourrait-on ajouter, il n’en est resté que des ruines. Le passage de Casablanca et Marrakech, deux des plus grandes villes du pays, dans le giron de l’UC est une hirondelle, qui ne fait pas le printemps. L’UC est passée du statut de parti dominant à celui de parti modeste, contraint de s’allier au PND pour former un groupe parlementaire.
Trois chiffres le démontrent: l’UC présidait, avant 1998, quatre régions sur les 16 que compte le pays. Aujourd’hui, elle n’en préside qu’une seule. Elle dirigeait 13 assemblées préfectorales et provinciales. Actuellement, seules 3 de ces assemblées sur les 71 que compte le Royaume sont présidées par l’UC. Enfin, avant 1998, ce parti présidait 164 communes urbaines et rurales. Ce chiffre s’est réduit comme peau de chagrin : seules 66 communes sont dirigées par le parti de M. Abied. L’histoire a donc ramené l’UC à sa véritable dimension. Y survivra-t-elle ?.

Abdelaziz Lemsioui, membre du bureau politique : «Le 14 septembre 1984, nous découvrions nos 83 députés à l’annonce de leur élection à la télévision !
Plus de la moitié d’entre eux nous étaient totalement inconnus.»

L’UC présidait, avant 1998, quatre régions sur 16. Aujourd’hui, elle n’en préside qu’une seule. Elle dirigeait 13 assemblées préfectorales et provinciales. Aujourd’hui, elle en a 3 sur 71. Enfin, ce parti, qui présidait 164 communes urbaines et rurales, en est maintenant à 66. L’UC est revenue à sa dimension réelle. Y survivra-t-elle ?

Abdellatif Semlali, Maâti Bouabid et Mohamed Abied. Pendant longtemps simple mais puissant «auxiliaire de l’Etat», l’UC parviendra-t-elle à se convertir en véritable parti libéral ?