Un psychiatre à  la tête du PJD

Saâdeddine Elotmani, psychiatre et alem, est, à 48 ans, le plus
jeune secrétaire général d’un parti politique marocain.

Son élection à une écrasante majorité est due aussi
bien à ses qualités qu’aux circonstances que traversent le
parti et le pays, un an après les évènements du 16 mai.
Sera-t-il l’homme qui affranchira le PJD de la tutelle du Mouvement unicité
et réforme (MUR) ?

L’élection au Maroc d’un secrétaire général de parti politique ne dépend pas exclusivement des qualités intrinsèques de l’homme, mais aussi des circonstances politiques du moment et des rapports de force dans le pays. Le cas de Saâdeddine Elotmani, nouveau secrétaire général du Parti de la justice et du développement (PJD), ne déroge pas à la règle. «L’homme n’a ni la légitimité historique d’un Mohamed Yatim ou d’un Abdallah Baha, ni la popularité de Mustapha Ramid», affirme un connaisseur de l’islamisme politique marocain, ayant requis l’anonymat.

Une grande capacité d’organisation et d’écoute

Il a été pourtant élu à une écrasante majorité au Ve congrès du PJD, tenu à Rabat les 10 et 11 avril. Ses pairs au sein du conseil national l’ont d’abord choisi comme candidat à 199 voix sur 213 votants. Les congressistes l’ont ensuite plébiscité au premier tour avec 1 268 voix sur les 1 595 suffrages exprimés, soit plus de 80% des voix, réduisant ainsi ses deux principaux concurrents, Abdelilah Benkirane (255 voix) et Lahcen Daoudi (52 voix), au rôle de figurants.
Mais qui est Saâdeddine Elotmani? Il y a six mois, en novembre 2003, répondant à une question de La Vie éco relative à son éventuelle candidature au poste de secrétaire général, M. Elotmani affirmait: «C’est une question prématurée, qui dépend des congressistes eux-mêmes».
Chaque chose en son temps, telle semble être la devise de ce psychiatre qui a su occuper les premières loges du parti, face à des concurrents coriaces et ambitieux de la trempe de Mostafa Ramid, le député casablancais connu pour ses sorties médiatiques tonitruantes, ou Abdelilah Benkirane, qui sait captiver les foules par ses harangues.
L’homme est plutôt discret et peu porté sur la polémique. Il possède en outre une grande capacité d’organisation et d’écoute, qualités indispensables pour un islamiste par les temps qui courent…
Saâdeddine Elotmani est flexible, rassurant, et présente toutes les caractéristiques d’un homme modéré, élégant, pacifique et de dialogue. C’est un atout majeur, en plus de sa proximité de toujours avec le fondateur du parti, pour succéder sans heurts à Abdelkrim Khatib à la tête du PJD.
Né le 16 janvier 1956 à Inezgane, Saâdeddine Elotmani a fait ses études au lycée Abdallah Ben Yassine où il obtint son baccalauréat à 20 ans. Il mit alors le cap sur Casablanca pour suivre des études à la Faculté de médecine pour devenir, une décennie plus tard, médecin psychiatre.
Parallèlement à ces études scientifiques, il a suivi des études théologiques à l’université, à Aït Melloul d’abord, à Dar Hadith Al Hassania à Rabat, ensuite, où il obtint en 1987 un certificat d’études supérieures (CES) en jurisprudence islamique (Ossoul al fiqh). Comme chez beaucoup de militants islamistes, formation moderne et formation religieuse font bon ménage. Tel est le cas, à titre d’exemple, de Mostafa Ramid, avocat et également lauréat de Dar Hadith Al Hassania.
M. Elotmani est aussi , depuis 1997, député de la circonscription de Dchira, à Inezgane-Aït Melloul. En 1998, il a été désigné directeur du parti. Sa fulgurante ascension dans le parti commence à cette date. Sa capacité de travail et d’organisation, selon tous ceux qui l’ont côtoyé, force le respect. Bien avant le retrait de Abdelkrim Khatib, il était déjà le secrétaire général effectif du PJD. Son élection par le congrès n’a fait qu’officialiser et légitimer démocratiquement une situation de fait.

«L’islam demeure le socle d’où notre parti tient sa force»

Au lendemain du Ve congrès du PJD, une question se pose avec acuité : le nouveau secrétaire général saura-t-il assurer la continuité d’une ligne modérée, celle d’un Abdelkrim Khatib qui a su maintenir le PJD à flots ? Pour réussir, il doit gérer deux grosses difficultés. Calmer les ardeurs de Mostafa Ramid, manifestées par sa récente sortie médiatique, sur les prérogatives du Roi et Imarat al mouminine («Commanderie des croyants») et contrer les adversaires du parti qui continuent à l’accuser d’avoir apporté de l’eau au moulin idéologique des terroristes affiliés à la Salafiya Jihadiya.
Une autre question s’impose : le PJD, avec à sa tête ce nouveau secrétaire général, saura-t-il accélérer le processus de dissociation avec Attawhid wal Islah (Mouvement unicité et réforme-MUR), matrice politique et idéologique d’où est issue la majorité écrasante de ses dirigeants actuels ? Se pose, corollairement, la question cruciale de la relation entre religion et politique au sein du PJD. Notre pays peut-il encore accepter un parti politique faisant de l’islam sa référence centrale et fondamentale ?
Il est peu probable que M. Elotmani puisse ou veuille, même, faire du PJD un parti comme les autres. Tel est en tout cas le sens de sa déclaration au quotidien Aujourd’hui Le Maroc (13 avril 2004) : «La référence à l’islam est soulignée dans ce Ve congrès avec le même volume et le même impact que dans le programme politique du parti en 1997. L’islam demeure le socle d’où notre parti tient sa force»