Trois scrutins législatifs en 12 ans

A l’issue des élections de septembre 2002, l’USFP se classe première mais elle n’héritera pas de la Primature, qui sera confiée à  Driss Jettou. Les élections du 25 novembre 2011 sont les premières à  consacrer officiellement la méthodologie démocratique.

Avec le scrutin du 25 novembre 2011, le Maroc aura connu ses troisièmes élections législatives du nouveau règne. Certes, le Maroc n’en était pas à ses premières élections de pays indépendant, pourtant, toutes trois avaient un trait particulier.  Ainsi, les élections législatives de septembre 2002 firent date dans l’histoire politique du Maroc. Elles avaient constitué une «première» par rapport à toutes les autres qui les ont précédées, pour au moins trois raisons, évoquées à l’époque par deux observateurs avertis du système politique marocain, Mohamed Tozy et Béatrice Hibou. D’abord, elles étaient les premières à être organisées sous le nouveau règne de Mohammed VI trois ans après son accession au Trône ; les premières, ensuite, à être organisées par un gouvernement de gauche, mené par un socialiste, Abderrahmane Youssoufi. Et, troisième raison et non des moindres, ces élections se sont déroulées pour la première fois, depuis 1976, «sans la présence de Driss Basri, le célèbre ministre de l’intérieur de feu Hassan II». Et qui dit absence de l’omnipotent ministre de ces consultations signifie une nouvelle ère de transparence et de neutralité de l’administration. Ce dernier, comme l’avaient si bien signalé les deux politologues, était champion des «manipulations, passant du bourrage des urnes et du trucage des listes électorales, dans les années 1970, à des méthodes plus subtiles comme la fabrication des élites locales». L’alternance consensuelle du 4 février 1998, suite aux élections législatives de novembre 1997 (l’USFP obtint 57 sièges sur un total de 325, elle est classée première) qui a vu pour la première fois la gauche marocaine gouverner sous la houlette du socialiste Abderrahmane Youssoufi, avait certainement lieu alors que Driss Basri était toujours aux commandes de l’Intérieur, mais la conjoncture n’est plus la même. Feu Hassan II tenait à cette alternance pour une meilleure transition entre les deux règnes, il savait déjà que ses jours étaient comptés.

La surprise Driss Jettou, la déception aussi

Pur hasard ou choix délibéré : c’est à Driss Jettou, ministre de l’intérieur et futur Premier ministre, connu par sa rigueur et ses qualités d’homme intègre, que furent confiées les premières élections sous le Roi Mohammed VI. On pourrait ajouter trois autres traits ayant singularisé ces dernières : un enthousiasme patent de la part de l’opinion publique nationale (et internationale) les avaient accompagnées, qui a dépassé de loin le climat d’indifférence dans lequel se sont déroulées, cinq ans plus tard, les législatives de septembre 2007, et le taux de participation est le meilleur indicateur pour évaluer l’intérêt des citoyens pour la chose publique. 52% pour les premières contre seulement 37% pour les secondes : l’écart est énorme. Deux autres données ont marqué ces élections : un nouveau mode de scrutin, la proportionnelle au plus fort reste, et la percée remarquable de la gente féminine dans la sphère politique avec 35 femmes députées qui entrent dans l’hémicycle parlementaire pour la première fois dans l’histoire du pays, grâce notamment à la liste nationale réservée aux femmes. C’est la première fois, en effet, que les Marocains étaient appelés à voter par le biais d’un scrutin de liste (alors que toutes les consultations législatives précédentes, de 1963, 1971, 1977, 1984, 1993 et 1997 ont été organisées selon le mode de scrutin uninominal à un seul tour). Tous les partis politiques, à quelques nuances près, étaient unanimes pour l’institution de ce nouveau scrutin, qui met en exergue, arguaient-ils, plus les programmes des partis que la personnalité des candidats. Ce mode de scrutin est plus démocratique, certes, car les sièges à pourvoir le sont au prorata des résultats obtenus par les différentes listes en compétition, jusqu’à ce  que ces derniers soient totalement attribués, mais son avatar est d’avoir contribué encore davantage à la balkanisation de l’échiquier politique au Maroc.
Outre la circonscription électorale nationale consacrée aux femmes et dotée de 30 sièges, 91 circonscriptions électorales locales ont été créées pendant ces élections de 2002. Presque 14 millions d’électeurs étaient inscrits pour renouveler une nouvelle Chambre des représentants de 325 membres, un peu plus de la moitié s’est déplacée pour le faire (52%). 5 865 candidats appartenant à 26 partis politiques, dont cinq listes indépendantes, 266 candidates briguant le nouveau quota des 30 sièges réservé aux femmes, sont allés à la course des 325 sièges. Les résultats ne constituaient pas une surprise sauf en ce qui concerne le PJD : le parti islamiste est devenu la troisième force politique du pays en raflant 42 sièges, se plaçant juste après le Parti de l’Istiqlal (48 sièges) et l’USFP (50 sièges). Mais la coalition gouvernementale sortante (USFP, Istiqlal, RNI, MNP, PPS, FFD et PSD) a obtenu un total de 186 sièges, ce qui lui a permis de s’assurer la majorité à la Chambre des représentants et de conserver le pouvoir.
Le 9 octobre 2002, coup de théâtre : à la surprise générale, le Roi nomme le ministre de l’intérieur sortant, Driss Jettou, technocrate sans appartenance politique, au poste de Premier ministre, lequel forma un nouveau gouvernement investi officiellement le 7 novembre 2002. Vainqueur des urnes, l’USFP se sentit spoliée d’une Primature qui lui revient de facto, mais non de jure : la Constitution, réformée en 1996, n’obligeait pas, en effet, le Souverain de désigner le Premier ministre au sein du parti vainqueur aux élections. Que s’est-il réellement passé pour que le Roi fasse fi de ce que l’on a appelé, à l’époque, la «méthodologie démocratique» (voir encadré en page suivante). Certains invoquent une mésentente entre l’USFP et le Palais. D’autres parlent d’un appétit démesuré des socialistes, lors des tractations en coulisses pour la répartition des sièges au sein du futur gouvernement. Toujours est-il  qu’en réaction, le bureau politique du parti de Youssoufi se réunit d’urgence, pour contester dans un communiqué le choix du Roi, sans fermer les portes à une éventuelle participation au gouvernement. Il se taille d’ailleurs, tout comme l’Istiqlal, la part du lion dans ce dernier, avec huit portefeuilles ministériels. RNI, MP, PPS et MNP se partagent les autres. Le PJD reste dans l’opposition. Dans l’attente de jours meilleurs… Cinq ans plus tard, il améliorera son score sans pour autant décrocher la première place.

Elections 2007 : 81% d’abstentionnistes à Casa, 85% à Tanger

Avec le recul, on pourrait constater qu’autant les élections de 2002 s’étaient déroulées dans une ambiance
chaude, autant celles de 2007, n’avaient pas suscité grand enthousiasme. Seule surprise : la démission de Fouad Ali El Himma de son poste de ministre délégué à l’intérieur, et sa décision d’aller se jeter dans la bataille électorale en se portant candidat dans sa région natale Rhamna. Ce volte-face étonna plus d’un. Nombreux sont ceux qui en avaient déduit que c’est le spectre des islamistes du PJD au pouvoir que l’on voulait éviter. Une chose est sûre : il n’y avait pas d’enjeu de taille dans ces élections de 2007, et la classe politique avait une seule crainte : un faible taux de participation. Le publicitaire Noureddine Ayouch a même créé l’association «2007 Daba», pour inciter, à travers une campagne de marketing politique que le Maroc n’a jamais connue, les citoyens à aller voter massivement. Peine perdue : ces deuxièmes élections législatives sous le règne du Roi Mohammed VI ont enregistré le plus bas taux de participation dans l’histoire du pays. Sur les 15,5 millions d’inscrits, pas plus de 37% se sont déplacés pour renouveler les 325 députés de la Chambre des représentants (comme en 2002, 295 au niveau des circonscriptions locales et 30 sièges sur la base de la circonscription nationale), sans parler de la proportion des bulletins nuls qui avait atteint 19% des votants. Les grandes villes étaient les plus touchées : 72% d’abstentions et de bulletins nuls à Rabat, 77% à Marrakech et Salé, 80% à Fès et Meknès, 81% à Casablanca (et beaucoup plus dans certains quartiers populaires : 86% dans la préfecture d’Al Fida-Mers Sultan), 85% à Tanger. La désaffection des citoyens à l’égard de la chose politique était criante.
Les résultats de ce scrutin n’avaient pas étonné outre mesure, ils étaient même prévisibles, quand bien même les partis avaient durant leur campagne électorale avancé des programmes chiffrés avec des délais de réalisation à l’appui mais aucun parti n’est sorti majoritaire. Le grand vainqueur de ces élections, sans être toutefois arrivé à réaliser le raz-de-marée qu’il escomptait (il tablait sur au moins 70 sièges), est le PJD. Avec 46 sièges dans la nouvelle Chambre, il était certes classé second parti politique après l’Istiqlal (52 sièges), et devant le Mouvement populaire (41 sièges). Mais en termes de voix récoltées, le parti, alors mené par Saâdeddine Elothmani, s’est classé en tête du peloton avec 1,05 million de voix contre 975 000 pour l’Istiqlal. Mais c’est l’USFP qui récolte, de tous les autres grands partis politiques, un très mauvais score : elle dégringole à la cinquième place au lieu de la première en 2002 avec 38 sièges seulement. L’Union Constitutionnelle qu’on disait agonisante enregistre, elle, une belle performance : 27 sièges avec plus de 300 000 voix. Vu ces résultats, autant dire que c’est la majorité sortante, à quelques exceptions près, qui est reconduite pour gouverner le pays, le PJD restant toujours snobé par cette dernière. En septembre 2007, respectant la promesse implicite faite dans son discours quelques mois plus tôt, le Roi nomme Abbas El Fassi, le secrétaire général du parti, au poste de Premier ministre. Lequel, après plusieurs semaines de tractations, finira, non sans difficultés, et seulement après recours à l’arbitrage royal, par composer son gouvernement.
33 ministres : 17 sans appartenance politique, et les autres recrutés au sein de quatre partis (RNI, USFP, PPS et Istiqlal). Grand perdant de ces tractations, le Mouvement populaire, qui lorgnait certains postes ministériels qu’on lui a refusés,  ira alors rejoindre l’UC et le PJD dans l’opposition.
Quatre ans plus tard, les troisièmes élections législatives sous le règne du Roi Mohammed VI ont lieu le 25 novembre 2011. Contrairement à celles de 2002 et de 2007 organisées sous l’égide de la Constitution de 1996, elles sont encadrées par une nouvelle loi fondamentale, celle du 30 juillet de la même année, qui renforce substantiellement les pouvoirs du chef de gouvernement. Ce dernier, une fois nommé par le Roi au sein du parti majoritaire comme le prévoit la nouvelle Constitution, sera-t-il capable de réunir une majorité confortable pour gouverner, et, surtout, pour exercer les nouvelles prérogatives qui lui sont confiées par cette dernière ? A suivre…