Trois programmes pour douze partis : les alliances se concrétisent

L’alliance des 8 et la Koutla présenteront des programmes communs, le PJD fait cavalier seul. La Koutla entend rationaliser les dépenses de l’Etat, alors que le G8 mise sur la régionalisation.

A mesure que les élections approchent , le citoyen-électeur se pose la question : la classe politique sera-t-elle capable de produire autant de programmes que de formations politiques existantes ? A priori, non, comme ça a toujours été le cas : des grandes formations avec de vrais programmes et de petites formations avec des slogans en guise de feuille de route. Sauf que cette fois-ci les choses semblent différentes. A trois semaines du début de la campagne électorale, on est à peu de choses près sûr de se retrouver face à un nombre réduit de programmes, sérieux s’entend. Trois, tout au plus. Pourtant, il y a encore quelques jours, les experts et cadres des partis politiques planchaient sur leurs propres programmes. Chacun y allait du sien. Mais, à l’heure où nous mettions sous presse, la tendance générale convergeait vers la conception de trois grands programmes électoraux, le premier devait être annoncé, dans ses grandes lignes, jeudi 20 octobre par le groupement des huit formations connus sous le nom officiel d’Alliance pour la démocratie et auquel on a collé le surnom de G8 (RNI, PAM, MP, UC, PT, PS, PGV et PRV). En réponse à cette initiative, une commission des trois membres de la Koutla planche actuellement sur une plate-forme commune  à l’Istiqlal, l’USFP et le PPS. Le PJD, lui, fait cavalier seul. Son programme sur lequel il planchait depuis près d’une année est actuellement finalisé.
De fait, malgré les déclarations contraires de part et d’autre, on assiste bel et bien à une rivalité entre le G8 et la Koutla. Avant l’annonce de la création de l’Alliance pour la démocratie, le 5 octobre dernier, il n’a jamais été question de programme commun. Chacune des composantes des deux groupes, le G8 et la Koutla, planchait sur le sien. Les choses se sont accélérées au début de la semaine du 10 octobre. Ainsi, le RNI avait programmé d’annoncer les grandes lignes de son programme élaboré par une commission chapeautée par le secrétaire d’Etat à l’artisanat Anis Birou, lundi 17 octobre, avant de se raviser. Trois jours plus tard, c’est le groupe des 8 qui annonçait un programme commun.  Sentant venir le coup, la Koutla a mis en place une commission ad hoc qui travaille, en parallèle, sur un programme commun.

Entre les trois, la Koutla a l’avantage de l’expérience

Le volet économique de ce programme a été finalisé, mais les trois partis butent toujours sur l’aspect politique. «Nous avons exploré deux pistes de travail. La première consiste en l’élaboration par chaque parti de son propre programme, et celui de la Koutla sera une résultante des trois documents. Le deuxième choix porte sur l’élaboration d’un document d’orientation que chaque parti approfondirait et déclinerait selon ses spécificités», explique Abdelahad Fassi Fihri, membre du bureau politique du PPS.
C’est ainsi que ce dernier parti a préparé un projet de programme qui sera approuvé par son comité central avant d’être présenté à quelque 400 cadres du parti pour l’enrichir davantage. De même pour l’USFP où plusieurs commissions, (économique et sociale, culturelle, des affaires étrangères…) apportent les dernières retouches au programme. «Nous avons travaillé sur le volet économique et social pendant près d’un mois et demi dans le cadre d’une commission du parti. Quant à la coordination avec la Koutla, elle se fait au niveau du bureau politique», affirme Saloua Karkri-Belkeziz, députée et membre de cette commission. De ce travail est né un programme qui devait être présenté, mardi 18 octobre, à plusieurs associations à caractère économique «pour recueillir leurs idées, mais aussi leurs doléances», précise la députée socialiste. L’offre politique de l’USFP devrait être présentée, dans sa globalité, au conseil national, vers la fin du mois. A l’Istiqlal, une commission analogue, présidée par le ministre Nizar Baraka, finalise le programme du parti. Selon un membre du comité exécutif, «le programme de l’Istiqlal convergera certainement vers celui de la Koutla». De toutes les manières, l’entente entre les trois formations ne date pas d’hier. Elles travaillent ensemble depuis 13 ans, et c’est un grand avantage.  En définitive, l’électeur aura à choisir entre trois grands programmes politiques communs à une douzaine de partis politiques. Ce qui est en soi une rupture avec le passé. Et pour la première fois aussi, les partis politiques n’auront pas compté sur le dernier discours royal avant les élections pour reproduire ses orientations en se référant au traditionnel «comme a dit Sa Majesté».

Le PJD veut relever la TVA sur les produits de luxe

Ce n’est donc pas pour rien que chaque clan a mobilisé toutes ses ressources pour préparer un document convaincant avec des idées novatrices. En ce sens, et selon les quelques éléments que le PJD, le G8 et certains partis de la Koutla ont laissé échapper, sans doute par peur d’être plagiés, le parti à la lampe fait de la fiscalité son cheval de bataille, alors que le G8 compte sur la régionalisation pour doper la croissance et résorber le chômage. Quant aux deux membres de la Koutla, le PPS et l’USFP, ils tablent sur la rationalisation des dépenses de l’Etat et la réduction de son train de vie. Le troisième membre, l’Istiqlal, n’a pas encore finalisé son offre.
Le PPS estime ainsi que son programme permettra de créer au moins 250 000 emplois par an, tout comme ce qui a été prévu dans le programme ficelé par le RNI. A l’USFP, on préfère ne pas s’attarder sur ces détails. «Nous avons axé notre réflexion non pas sur des mesures, mais sur une action profonde basée sur plusieurs volets : la restructuration de l’économie, car les stratégies sectorielles lancées en 2001 ont atteint leur limite, la réforme fiscale, la rationalisation des dépenses publiques et la refonte de la politique monétaire», explique Saloua Karkri-Belkeziz. Pour l’USFP, la réforme de la fiscalité, notamment ses trois composantes, l’IR, l’IS et la TVA,  pourrait doubler, voir tripler l’assiette fiscale.
Le PJD fait également de la réforme fiscale sa priorité. Lahcen Daoudi, membre de la commission chargée d’élaborer le programme du parti, explique de prime abord que son parti est contre l’aggravation de la pression fiscale. «Il nous faut une fiscalité productive. En d’autres termes, il s’agira de déterminer qui va payer et pour quoi il va payer», explique-t-il. Le PJD table par ailleurs sur la restructuration du système fiscal pour financer son programme politique. Quelques pistes ont déjà été explorées. Le parti veut par exemple se pencher sur la fiscalité du secteur agricole, tablant sur le fait que ce dernier connaîtra, en 2013, la levée de l’exonération. «Nous proposons d’encourager la création de petites entreprises dans le monde rurale», explique l’économiste en chef du PJD. D’une manière générale, le PJD compte inciter les petits entrepreneurs à passer du régime de l’IR à celui de l’IS. Il veut également remettre au goût du jour l’impôt sur la fortune, mais en l’absence d’outils statistiques adéquats, il propose de relever la TVA sur les produits de luxe, taxer les propriétaires immobiliers au delà de deux logements vacants, les terrains non bâtis dans les villes, rétablir l’ancien taux d’imposition dans le secteur bancaire… Et ce ne sont que quelques mesures sur lesquelles compte le PJD pour faire la différence. «Pour ce qui est de la croissance et de l’emploi, tout le monde va proposer presque la même chose», affirme le député PJD.

L’alliance des 8 veut créer 200 000 emplois par an

Pour le reste, le parti islamiste entend courtiser les MRE. Pour ceux d’entre eux qui désirent investir dans le pays, il propose un statut spécial. Les islamistes veulent en outre améliorer la formation professionnelle. «Il faut qu’à côté de chaque lycée, il y ait un centre de formation professionnel, et il faut revaloriser le travail manuel». Cela devrait, avec la réforme de la justice et la simplification des procédures administratives, permettre d’attirer l’investissement étranger. Pour l’alliance pour la démocratie, la fiscalité n’est pas une priorité. «Certes, la réduction de la fiscalité, à terme, va encourager l’investissement, mais pour le moment, nous ne voulons pas réduire les recettes de l’Etat», explique Lahcen Haddad qui chapeaute la commission du programme au MP. Les 8 tablent sur les régions comme levier de croissance. En gros, ils veulent gagner un point de croissance par an, autrement dit passer d’une moyenne de 5% actuellement à 6%, grâce à la dynamisation de la régionalisation et la conception des plans régionaux intégrés. Ces plans seront axés sur les infrastructures, la mise à niveau des villes, l’encouragement des petites entreprises, de l’économie sociale et de l’économie rurale. Selon l’alliance, cela devrait permettre la création de 150 000 emplois directs par an et 50 000 autres par le biais de l’auto-emploi. L’encouragement de la petite entreprise passera par la création d’un fonds spécial pour leur capitalisation, l’allègement des procédures administratives et la flexibilité du travail. Globalement, le programme électoral des 8 est décliné en trois volets, l’économique, le politique qui consiste en la mise en œuvre de la nouvelle Constitution, notamment les aspects liés au respect des droits de l’homme, la démocratie, la pluralité linguistique et culturelle ; et le troisième volet qui concerne les valeurs, le travail, la citoyenneté et la religion. Un programme dont l’objectif est de sauvegarder la dignité des citoyens et restaurer leur confiance en les institutions, le gouvernement et les institutions élues.
Il va sans dire que dans les trois cas, les programmes élaborés tiennent compte de la demande pressante de la rue. La réforme de la Constitution a permis de résorber, en partie, ces contestations, c’est aujourd’hui aux partis politiques, grâce à leurs programmes, d’absorber le reliquat de cette tension sociale.