Tifariti, l’autre face de Manhasset

En position de plus en plus inconfortable dans les négociations, le Polisario tente de déplacer le conflit en installant les séquestrés de Tindouf à Tifariti.
L’Algérie qui y voit l’occasion de renforcer sa neutralité de façade tout en se débarrassant des camps, se démène pour fournir la logistique.
Le SG de l’ONU veut des résultats lors de Manhasset IV, le Polisario joue la provocation pour pousser le Maroc à l’erreur.

Encore inconnue il y a quelque temps d’une opinion publique aussi bien nationale qu’internationale qui n’en entendait parler que sporadiquement dans les joutes verbales caractérisant le conflit du Sahara, Tifariti est-elle le point de départ d’une nouvelle stratégie algéro-polisarienne ? La zone tampon de Tifariti cristallise depuis quelques mois toutes les passions, tous les excès aussi, à tel point que ce morceau de territoire de quelques dizaines de kilomètres carrés symbolise à lui seul le conflit.

Il faut dire que sur cette commune rurale, faisant partie de la province de Smara, sans intérêt économique majeur, dénuée de ressources naturelles, le Polisario entend établir la capitale de sa «république arabe sahraouie démocratique» (RASD). Effet d’annonce ? Peut-être et ce ne serait pas une première de la part d’un Polisario aujourd’hui affaibli, et pourtant…
Dans quelques jours, soit le 16 mars, 9 000 Marocains et plusieurs dizaines d’Algériens, sans armes, quitteront Smara pour le mur de défense, avant de marcher sur Tifariti, à la lisière de la frontière mauritanienne, en vue de réaffirmer la marocanité du Sahara. L’événement est exclusivement organisé par la société civile et compte la participation de plusieurs partis politiques et syndicats. Quant aux autorités marocaines, elles sont tout au plus représentées par l’escorte militaire chargée d’assurer la sécurité du convoi, que des représentants de l’ONU accompagnent en tant qu’observateurs. Coïncidant avec le 4e round de négociations de Manhasset, la marche constitue une jolie opération de communication diplomatique pour le Maroc, ou plutôt elle aurait eu cet effet. Car cette marche, tant de fois annoncée et autant de fois reportée, n’aura pas lieu : mardi 4 mars dernier, trois jours après la publication de son «Appel au peuple marocain pour une participation massive à la marche de récupération de Tifariti et régions» et l’annonce du nombre d’inscrits, l’association Sahara marocain, initiatrice du projet, annonçait sa suspension indéfinie. Pourquoi ce revirement ? «Le 27 février, le Polisario comptait fêter en grande pompe le 32e anniversaire de la création de la RASD. Mais, le 23 février, la communauté internationale a fait pression sur l’Algérie et tout le matériel et les gens qui étaient transportés à Tifariti pour les festivités en sont revenus. Les festivités ont été tout simplement annulées, c’est une première», explique le président de l’association, Réda Taoujni, qui souligne que la marche a été annulée en signe de bonne volonté. Au final, la démarche entière n’était-elle que pure intox ? Les contradictions observées ne risquent pas de lever le doute.

Qu’à cela ne tienne. Au niveau officiel, c’est surtout la date du retour à la table des négociations, à Manhasset, qui retient l’attention, d’autant plus que la rencontre a été reportée de cinq jours, au 16 mars, à la demande de l’une des parties. Les officiels de l’ONU ne préciseront pas l’origine de la demande ni la raison, un flou que Brahim Ghali, «ambassadeur» de la RASD à Alger, ne tardera pas à lever de manière partielle en accusant le Maroc de ne pas être prêt pour la rencontre.

Le Maroc hausse le ton en veillant à rester sur sa ligne pacifiste
L’opinion publique, elle, retiendra que les autorités marocaines ont réagi de manière particulièrement plus sévère que de coutume à l’organisation de festivités à Tifariti par les séparatistes du Polisario : «Le Maroc a déjà dénoncé solennellement et publiquement cette intention et déclaré, en son temps, qu’il ne saurait en aucune manière tolérer toute rupture du statu quo ou fait accompli dans cette zone qui a été, depuis la proclamation du cessez-le-feu en 1991, exempte de présence ou d’infrastructures», annonçait le ministère des affaires étrangères dans un communiqué daté du 29 février dernier, et dans lequel les autorités marocaines s’interrogent sur «les véritables raisons et les réelles motivations de ces actions projetées sur le terrain – nouvelles dans leur nature, dangereuses dans leur portée et accompagnées, depuis peu, par des menaces de reprise des hostilités».

Bien évidemment, en face, la réaction ne s’est pas fait attendre. Le 1er mars, lors d’une conférence dont les propos ont été rapportés par l’agence de presse algérienne APS, Mohamed Abdelaziz, président de cette RASD que l’ONU ne reconnaît pas, accusait le Maroc de «surarmement», voire «d’escalade militaire», tout en soulignant que les siens «ne souhaitent pas reprendre les armes». Il n’en est pas à une contradiction près. Quelques jours auparavant, dans un entretien avec l’agence de presse espagnole EFE, il affirmait le contraire : déplorant la baisse de l’aide humanitaire internationale au Polisario et son impact «sur la vie des gens : la santé, l’éducation, l’alimentation et le moral de la population», il avait insisté : «Les gens nous demandent de revenir à la guerre, ils ont beaucoup perdu confiance en l’ONU».

Des vents favorables et des petits caprices d’agenda et de lieu
La réaction du Maroc était-elle excessive face au discours guerrier, contradictoire mais répétitif, des séparatistes ? Notre diplomatie a-t-elle simplement cherché, à l’instar des autres parties prenantes du conflit à faire monter les enchères à la veille du retour à la table des négociations ? Il y a plus que cela : si les festivités de Tifariti se sont effectivement caractérisées par un faste moins important que de coutume, cette baisse de régime a été compensée par la forte portée symbolique de certains gestes accomplis dans la ville fantôme. En effet, durant leur court séjour, les séparatistes ont non seulement organisé une cérémonie de remise de lettre de créance en l’honneur de l’ambassadeur d’Afrique du Sud, mais aussi procédé à la pose de la première pierre de quelques chantiers : un stade de football, un barrage d’une capacité de 3 000 m3, et une mairie. Des infrastructure qui s’ajouteraient, selon le Polisario aux autres déjà lancées : le siège d’un Parlement, une mosquée, une école, des logements ; certains allant jusqu’à préciser que l’attribution de terrains aux populations locales est prévue, «en vue de regrouper les nomades sahraouis de la région, ainsi que les réfugiés sahraouis des camps de Tindouf, en territoire algérien».

Techniquement, face à cette rupture du cessez-le-feu par le Front Polisario, au regard de cette violation d’un territoire situé à l’intérieur des frontières du Royaume, rien n’empêcherait le Maroc de tenir un discours aussi menaçant que celui dont l’accuse le numéro un du Front Polisario, et même de passer à l’acte avec un risque calculé. L’Algérie ne se hasarderait pas à contredire sa position officielle de partie non prenante au conflit en venant se frotter aux forces armées marocaines sur leur territoire. Mais le Maroc n’attaque pas jusqu’à présent, alors que l’opinion publique se fend du commentaire habituel sur une attitude trop passive. Le Maroc a de bonnes raisons de ne pas attaquer… du moins pour le moment. Il a une position politique favorable à protéger et une confrontation entre soldats marocains et civils installés à Tifariti serait du plus mauvais effet et donnerait des arguments à la partie adverse. Cela alors que, depuis quelques mois, il engrange les succès.
En effet, contrairement à la période 2003 – 2005 où le Maroc avait vu sa marge de manœuvre diplomatique limitée par son refus du plan Baker, perçu par l’opinion internationale comme source de blocage du dossier du Sahara, la présentation du plan d’autonomie pour les provinces du sud a permis à notre pays de devenir initiateur d’une solution originale. Désormais soutenu au sein de l’ONU, comme le montrent les dernières résolutions du Conseil de sécurité et, pour la première fois, de l’Assemblée générale, le Maroc dispose aussi de l’appui de différentes puissances, dont celui, confirmé, des Etats-Unis et de la France. Seule réserve, plutôt légère : la position de la Russie qui, après avoir refusé l’imposition au Maroc du plan Baker en 2003, ne soutiendrait pas une imposition de la solution marocaine en 2008 aux autres parties du conflit, lui préférant une résolution négociée du problème.

Un confort relatif qui explique le report de la rencontre de Manhasset qui a effectivement eu lieu à la demande des autorités marocaines. Lié à une question d’agenda de certains membres de la délégation marocaine (conférence de l’OCI), ce report est aussi une manière pour les diplomates marocains de montrer leur poids à leurs partenaires, tout comme ce fut le cas lors de la fixation de la date de la 3e rencontre, tout comme ce fut le cas quand le Polisario avait demandé à ce que cette dernière ait lieu à Genève et s’était heurté à un refus sans concession du Royaume.

Le Polisario entend mettre en œuvre la stratégie du fait accompli
Le Front Polisario avait-il le choix ? Déjà accusé de manière à peine voilée d’immobilisme dans les négociations, il est en train de connaître des moments difficiles. Selon les données officielles, sa république rêvée, la RASD, n’est aujourd’hui reconnue que par 42 pays sur 150, après avoir subi, depuis 2000, le retrait ou le gel de 24 reconnaissances contre seulement 7 obtenues. Plus récemment, affaibli au lendemain de la présentation de la proposition marocaine d’autonomie, le clan séparatiste a assisté à la disparition progressive du plan Baker des décisions des instances de l’ONU. Un recul qui coïncide avec la perte du monopole de la représentation des Sahraouis depuis la création du Conseil royal consultatif des affaires sahariennes (CORCAS). En effet, ce dernier les a non seulement concurrencés auprès des instances onusiennes – des délégués ont été reçus par le Secrétaire général de l’ONU et le Conseil de sécurité – mais aussi à la table des négociations de Manhasset, en la personne de son président, Khalihenna Ould Rachid, alors que la RASD, non reconnue par l’ONU, était exclue de la table des négociations.

C’est ce recul qui explique notamment les changements récemment opérés dans la stratégie du clan séparatiste au lendemain du 12e congrès du Front Polisario. Une satrégie qui porte, entre autres, sur le renforcement de son discours militaire, et une politique de «repeuplement des territoires libérés» dans la zone comprise entre le mur de sécurité et la frontière maroco-algérienne, en installant les populations des séquestrés des camps de Tindouf dans une Tifariti érigée en capitale des indépendantistes. Une manœuvre aux implications potentielles particulièrement dangereuses, comme l’explique le professeur Mustapha Naïmi, membre du Corcas : «Le Polisario cherche à obtenir des garanties internationales pour assurer un statu quo dans la région. C’est une façon pour lui d’imposer un ordre nouveau et, progressivement, une sorte de reconnaissance de son existence en tant qu’autorité locale sur une partie du territoire saharien». Un scénario qui, au mieux, pourrait peser nettement en défaveur du Maroc, dans la mesure où la propagande séparatiste présenterait ces zones à l’opinion internationale comme des «territoires libérés», impliquant que le reste du territoire, sous gestion marocaine, serait occupé, et au pire, selon M. Naïmi, un état de fait que le Maroc serait contraint d’accepter sous la pression internationale. A terme, même si la survie d’un Etat indépendant sur cette parcelle de territoire relève de l’impossible, le geste aura eu pour double avantage de faire pression sur l’opinion internationale en présentant l’entité séparatiste comme une réalité irréversible, tout en permettant à l’Algérie de conserver sa rhétorique de neutralité, puisqu’elle ne serait plus accusée d’accueillir le mouvement séparatiste sur son territoire.

Ainsi, au-delà de son caractère anecdotique, Tifariti, territoire perdu aux confins du Maroc, no man’s land sans intérêt stratégique, pourrait peser dans l’évolution du conflit et sur le déroulement des négociations. Bien entendu, il faut relativiser : l’ONU, qui parle du respect de la zone tampon, ne permettrait pas un tel scénario en théorie et, surtout, le temps joue pour le Maroc. Si, lors de Manhasset III, en janvier dernier, les débats sont rarement allés au-delà des grandes déclarations de principe, malgré la mise en place d’un système d’ateliers autour des thèmes «compétences», «organes», «ressources» et «justice», destiné à amener les parties à entrer au cœur du sujet, Manhasset IV devrait, sous la pression du secrétaire général de l’ONU, comporter quelques avancées concrètes, plaçant forcément les discussions dans le cadre du plan d’autonomie proposé par le Maroc. Et Ban Ki-moon a des raisons d’être insistant, il a un rapport annuel à adresser au Conseil de sécurité sur l’affaire du Sahara. Des résultats concrets ne feraient pas de mal à son bilan.