Qui sera le nouvel allié du PJD ?

Abdellilah Benkirane mandaté officiellement par son parti pour entamer les négociations afin de trouver un nouvel allié. Salaheddine Mezouar, lui aussi, a reçu le feu vert de ses instances en vue d’une éventuelle entrée au gouvernement.
Le patron du PPS, Nabil Benabdellah, a déjà  sondé le RNI et affirme que ce dernier est la seule issue possible.

Un nouveau gouvernement se profile. Les démarches officielles sont entamées. A l’heure où nous mettions sous presse, le chef du gouvernement devait commencer une série de consultations avec les partis de l’opposition. Tous les partis de l’opposition sont concernés, précise-t-on auprès du secrétariat général du PJD. L’organe décisionnel du parti islamiste avait mandaté, au terme de sa réunion du samedi 13 juillet, Abdelilah Benkirane pour entamer des négociations afin de «restaurer» sa majorité et, éventuellement, de réunir le conseil national en cas d’échec des négociations pour prendre les mesures qui s’imposent. Les consultations devaient commencer mercredi dernier et devraient porter sur deux volets. Avec le RNI et accessoirement l’UC, il serait question de faire partie du futur Exécutif. Lequel RNI a déjà été approché quelques jours auparavant par le secrétaire général du PPS, Nabil Benabdellah, de sa propre initiative. Et selon M. Benabdellah, les responsables du RNI semblaient totalement disposés à entrer au gouvernement mais non sans conditions. C’est d’ailleurs ce dernier qui l’a dévoilé lui-même à notre confrère Aujourd’hui le Maroc. Avec les autres formations, dont l’Istiqlal, M. Benkirane devrait aborder «la situation politique générale et les moyens à même de renforcer et consolider la stabilité politique du pays», précise cette source de la direction du PJD.

Bien sûr, les autres formations de la majorité ont été tenues au courant de ces démarches. En effet, et avant de réunir le staff dirigeant de son parti, le chef de file de la majorité avait commencé par tenir une réunion avec ses deux autres alliés, le MP et le PPS, pour discuter des développements qu’a connus dernièrement la scène politique. Une autre rencontre tripartite devait avoir lieu au sortir de la réunion de M. Benkirane avec les siens pour informer les patrons du MP et du PPS de l’agenda de ses rencontres avec les formations de l’opposition.
En parallèle, le bureau politique du RNI, lui, a tenu une réunion marathonienne, lundi dans la soirée, pour étudier la nature de la participation du parti au gouvernement. Un communiqué diffusé à l’issue de cette réunion mandate, sans en parler ouvertement, le président du parti à négocier son entrée officielle à l’Exécutif. Naturellement et comme pendant la gestation de tout gouvernement, les noms de certaines personnalités du RNI ont déjà été avancés un peu partout comme futurs membres du gouvernement. De telles spéculations, surtout dans la presse quotidienne arabophone, sont courantes mais l’équipe choisie finit presque toujours par déjouer les pronostics. Ceci pour les faits. Maintenant une question se pose, soulevée d’ailleurs par plusieurs analystes, y compris certains cadres de l’Istiqlal : s’agira-t-il d’un simple remplacement d’un parti par un autre ou d’une nouvelle alliance et donc un nouveau programme et une nouvelle architecture du gouvernement ?

Au-delà d’une roue de secours

Un changement mécanique de rôles et de places entre deux partis, un qui sort et un autre qui entre au gouvernement, étant peu probable aux dires de certains observateurs, la deuxième option semble la plus plausible. «Le RNI ne va pas entrer au gouvernement à n’importe quel prix, il imposera ses conditions. Le RNI sait qu’il est pratiquement la seule alternative de  Benkirane pour ne pas aller au scénario très peu probable et surtout coûteux des élections anticipées. Bien sûr, il y aura toujours le PAM qui est une ligne rouge. Mais, pour le PJD, le RNI représente un moindre mal», affirme Ahmed Bouz, professeur de sciences politiques à l’université Mohammed V de Rabat. Cela d’autant que, ajoute-t-il, «l’entrée du RNI au gouvernement est loin d’être un acte mécanique de substitution. Le RNI ne va pas se contenter de prendre les portefeuilles laissés vacants par la démission des ministres istiqlaliens, il exigera même une refonte de la structure du gouvernement. Il ne peut pas non plus cautionner un programme contre lequel il a voté et auquel il s’est opposé tout au long des derniers dix-huit mois».
Cela dit, nous sommes toujours dans l’hypothèse où le RNI intègre le gouvernement. Bien sûr, la volonté y est, la dernière réunion de son bureau politique le suggère mais il faudra que la décision soit entérinée par les 800 membres du conseil national. Un vote formel, laisse-t-on entendre, puisque l’écrasante majorité y est déjà favorable.

En définitive, nous voilà donc devant une situation où le chef du gouvernement a tenu, en un temps record, deux réunions de sa majorité, s’apprête non pas à opérer un simple remaniement gouvernemental, mais vraisemblablement une modification de l’architecture de l’Exécutif et surtout à une révision du programme gouvernemental et un changement dans l’ordre de ses priorités. N’est-ce pas exactement ce que demandait l’Istiqlal il y a un peu plus de deux mois ? Mais c’est là une autre histoire.

Istiqlal ou RNI, les problèmes restent les mêmes

Une autre question : l’entrée du RNI au gouvernement, la formation d’une nouvelle majorité mettra-t-elle pour autant fin aux problèmes de l’Exécutif ? «Le premier problème se pose déjà, du moins en termes d’image, dans l’invitation du RNI à rejoindre le futur gouvernement. Ce faisant, le PJD veut faire d’un parti, et surtout de son président, qu’il a traité, hier, de tous les noms et accusé de tous les torts, un allié majeur aujourd’hui. Bien sûr, le RNI n’est pas blâmable. C’est le PJD qui porte ainsi un coup à son image, à l’image de son gouvernement et de son chef. Le parti islamiste n’arrive toujours pas à comprendre que la politique n’est pas seulement une question de majorité et d’arithmétique», observe Ahmed Bouz.

C’est inéluctable, le futur gouvernement risque fort de faire face aux mêmes problèmes. «Car ce n’est pas une question de sortie de l’Istiqlal et de l’entrée du RNI. Les problèmes du gouvernement ne sont pas seulement liés à la gestion. Même en pleine crise le gouvernement a continué à fonctionner normalement. Les problèmes de M. Benkirane et sa majorité sont plutôt liés au manque d’idées et d’audace politique, à l’incapacité de proposer des alternatives et d’imposer ses choix et sa vision quand le parti, le PJD, et son gouvernement arrivent à en avoir. Son problème, c’est le manque de savoir-faire et d’expertise chez ses cadres. Le PJD ne dispose pas d’assez de ressources humaines capables de produire un projet politique complet une vision claire des réformes et de la concrétisation de la Constitution», affirme M. Bouz.
Et puis, rien n’empêche, comme pour l’Istiqlal auparavant, que le RNI ait sa propre vision des grandes réformes à venir qui ne soit pas forcément celle du PJD. Il n’est pas non plus exclu que des différends surgissent entre le RNI, parti moderniste de vocation socio-démocrate, et le PJD ultraconservateur, qui reproduirait un autre conflit au sein du gouvernement, quoique d’une manière différente. Pis encore, le parti islamiste s’apprête à former une nouvelle alliance avec deux des principales formations (le RNI et le MP) de son ennemi juré d’hier, le G8.
Bref, «on verra bien si, une fois le nouveau gouvernement en action, son chef va cesser ou non d’évoquer ses démons et crocodiles à chaque fois qu’il se retrouve dans l’incapacité d’avancer sur un projet de réforme», ironise ce politologue.
En somme, au-delà de sa portée politique, le «gouvernement Benkirane II» représente également un exercice constitutionnel inédit. Il s’agit particulièrement de l’activation de l’article 47 dans ses deux parties.
D’abord, celle liée à la démission d’un ou plusieurs membres du gouvernement, les démissions des cinq ministres de l’Istiqlal a été remise au chef du gouvernement, mardi 9 juillet, alors  que nous mettions sous presse, il n’avait pas encore statué dessus pour les transmettre au Roi, comme le veut la Constitution. De combien de temps le chef du gouvernement dispose-t-il pour ce faire ? Ledit article reste muet à ce sujet. Ce qui est sûr c’est que le chef du gouvernement ne va pas garder éternellement ces démissions dans le tiroir.

Encore une question d’interprétation de la Constitution

Et pendant ce temps, c’est justement du temps perdu. Auprès de la direction du parti islamiste, on croit savoir que le chef de l’Exécutif agit ainsi en attendant de trouver des remplaçants aux ministres démissionnaires. Dans ce cas, il présenterait non pas une, mais deux listes au Souverain.
Cela dit, l’Istiqlal, fraîchement converti en parti d’opposition, trouve déjà matière à critique. Voilà qu’il presse le chef du gouvernement d’activer les procédures prévues par l’article 47. La situation est que «le chef du gouvernement refuse d’appliquer l’article 47 dont ses amis à la direction du parti exigeaient l’application depuis le début», écrit le député Abdallah Bakkali dans les colonnes du journal du parti, Al Alam, qu’il dirige. L’autre problématique posée par le futur gouvernement est justement liée aux procédures de sa formation et son entrée en fonction. Sur le plan constitutionnel, nous assistons à un effondrement d’une majorité gouvernementale et la construction d’une nouvelle. C’est donc un changement qui exige la mise en œuvre des procédures prévues dans la première partie de l’article 47 et dans l’article 88 de la Constitution. «Il faut appliquer ces procédures, même si c’est pour leur côté formel», affirme Ahmed Bouz.
Dans les faits, Abdelilah Benkirane peut présenter sa démission au Roi et être nommé tout de suite après en tant que chef de gouvernement désigné. Il présentera ensuite sa nouvelle équipe, qu’il aura pris soin de réunir auparavant, au Souverain pour la première investiture du gouvernement. Sa deuxième investiture interviendra après présentation au Parlement, suivie d’un vote, du programme revu et enrichi des propositions du RNI. «Au fond, on n’y perd rien puisque rien ne change, mais sur le plan formel, ce sera un bel exemple de l’interprétation démocratique de la Constitution», affirme notre interlocuteur.
Au lieu de cela, ajoute la même source, et au stade où en sont les choses on tend plutôt vers un remaniement ordinaire qui ne nécessite pas l’application des procédures prévues par les articles 47 et 88. «Ce qui nous écarte, encore une fois, de l’esprit et de la dimension démocratique de la Constitution», se désole Ahmed Bouz.

De toutes les manières, le PJD qui vient de sortir d’une expérience gouvernementale infructueuse sur tous les volets se voit désormais dans l’obligation de revoir ses ambitions. Il sera probablement amené à laisser de côté son orgueil de parti vainqueur des élections et revoir ses méthodes de travail. Et ce, tout en tirant le plus grand bénéfice des nouveaux éléments compétents, expérimentés et surtout rompus aux rouages  du gouvernement que lui apportera son alliance avec le RNI.