Qui a peur des élections communales ? Les raisons d’un report

Le report des élections est dicté, surtout, par la crainte d’une forte abstention des électeurs.
Le niveau du discours politique pousse l’Etat à  se retourner vers la société civile pour redresser la barre.
Un faible taux de participation profitera certainement au PJD, d’où ses sorties polémiques.

Les élections communales et régionales, qui devaient avoir lieu avant fin 2012, viennent d’être reportées de nouveau pour début septembre. Un précédent calendrier annoncé par le gouvernement les avait fixées pour le 12 juin, avant que le chef de l’Exécutif n’annonce, il y a quelques jours sous la coupole, ce nouveau report. Le chef de l’Exécutif disait répondre à une revendication des partis de l’opposition avant de se rétracter en précisant que c’est une volonté générale de tous les partis, à deux exceptions près. Seulement, deux partis de l’opposition, l’USFP et le PAM, affirment n’avoir soumis aucune requête en ce sens au gouvernement. L’Istiqlal, lui, soutient, depuis déjà longtemps que c’est le gouvernement qui n’est pas en mesure de tenir les élections, dans des conditions optimales, à la date précédemment annoncée. De même, le PJD et le PPS soutiennent ne s’être jamais opposés à ce que le scrutin ait lieu en juin. Où est la vérité dans tout cela ? Au PJD l’on se limite à affirmer que «si le chef du gouvernement dit que c’est l’opposition qui a demandé le report, c’est que c’est vrai», sans rien ajouter de plus. Ce que réfute, notamment, l’USFP et le PAM. Pour le premier la question n’est pas là, tout comme l’Istiqlal, il tient toujours à sa revendication selon laquelle l’organisation et la supervision des élections doivent revenir à une «commission indépendante». Bien plus, ils accusent le gouvernement d’avoir contourné la Constitution et les orientations royales en nommant une commission nationale des élections chapeautée par les ministres de l’intérieur et de la justice. Mais là, c’est un autre débat. Car au final, comme on le soutient auprès de ce département, seul le ministère de l’intérieur dispose de la technicité, des moyens humains et matériels et de la logistique adéquate pour organiser les élections dans de meilleures conditions.
En réalité, affirme le politologue Tarik Tlaty, le report des élections «est, au-delà de toute polémique, une question qui dépasse les partis, qu’ils soient de la majorité ou de l’opposition». Il répond à un «souci politique».

Danger : taux d’abstention

En fait, explique-t-il, «le faible engouement qu’a suscité l’opération d’inscriptions aux listes électorales (qui prend fin le 19 février) est un indicateur préoccupant pour l’Etat. Qu’à peine moins de 10% ait fait le déplacement (au 4 février, le nombre des demandes d’inscription totalise un peu plus de 900000 et encore avec les facilités que présente l’inscription en ligne), cela augure d’un désintérêt du citoyen pour la politique». En effet, un peu avant l’ouverture de l’opération de révision des listes électorales, un sondage d’opinion réalisé, en décembre dernier, par la Fondation Abderrahim Bouabid (FAB), avait indiqué que 27,2% des personnes interrogées (sur un échantillon de 1084 citoyens, présents dans 40 villes et «représentatif de la population urbaine connectée») affirme ne pas vouloir voter au prochain scrutin, et 28,5% ne savait pas encore.

Et le pire c’est que, contrairement aux années 2009 ou 2011, cette fois c’est on ne peut plus inquiétant «car ce désintérêt concerne non plus l’opération électorale en elle-même, mais toute l’action politique. Aujourd’hui le citoyen-électeur aura testé toutes les composantes de l’éventail politique, de la gauche aux islamistes en passant par les autres tendances. Et le convaincre de garder foi en l’opération électorale est une mission très ardue». C’est que, note ce professeur de sciences politiques à l’Université Hassan II de Casablanca, le «pays traverse actuellement une situation délicate. Et seul un effort de mobilisation auquel tout le monde doit s’inscrire, partis politiques, administration et toutes les forces vives, pourra inciter le citoyen à aller voter».

Le report, bien qu’il profite à certains partis plus qu’à d’autres, n’est donc plus une question de volonté de l’opposition ou de la majorité. C’est «l’intérêt supérieur de l’Etat qui l’a rendu nécessaire après que des indicateurs ont montré le peu d’intérêt qu’apportent les citoyens aux élections», constate M.Tlaty. Ce qui est encore pire, ajoute-t-il, c’est que «cette année on risque de vivre un double désintérêt vis-à-vis des élections, celui des électeurs et celui des candidats qui ne croient plus, eux non plus, en l’opération électorale».Ce deuxième type de désintérêt, explique-t-il, est motivé par le comportement des partis politiques «qui ne se sont pas donné l’occasion de renouveler leurs élites à cause de l’absence de gouvernance et de démocratie interne qui est une conséquence de l’hégémonie et du contrôle des appareils sur les partis, de l’autoritarisme de ces appareils et du renfermement des militants dans de groupes d’intérêts au sein de leurs formations».

De nouveaux visages pour sauver la mise

Du coup, les jeunes qui, à un certain moment, avaient cru en la politique et avaient exprimé l’envie de s’y investir ont en été détournés après les élections de 2011, lorsque la formation des listes nationales a obéi à des critères outre que ceux de la démocratie et de la transparence. En conséquence, les jeunes et les élites ont perdu confiance non seulement en les élections, mais également en toute l’action politique. «Les partis, ou du moins un grand nombre d’entre eux, ont dépravé le processus électoral lorsqu’ils ont fait jouer le corporatisme, le népotisme et le clientélisme au moment de constituer les listes nationales des femmes et des jeunes», affirme ce politologue. Et, pour lui, ce que nous vivons aujourd’hui est la conséquence de ces pratiques. Mohamed El Maazouz, dirigeant du PAM, et anthropologue politique, va plus loin. Pour lui, «la concentration des attributions, charges et missions aux mains d’un groupe de personnes, souvent les mêmes et pendant une longue période (on peut être chef de parti à vie, comme on peut être membre éternel de bureau politique) donne du parti l’image d’un groupe d’intérêt fermé. De même que les partis sont pris en otage par un véritable lobby bien organisé qui contrôle l’appareil du parti et concentre les pouvoirs et les privilèges. Les compétences, les cadres, les intellectuels et les élites sont marginalisés». On mesure combien sera difficile la tâche de persuader le citoyen à se déplacer pour voter, le 4 septembre prochain. Or, le Maroc ne peut pas se permettre de réaliser un taux de participation de moins de 40 ou 50%. Pas pour ces élections desquelles on attend qu’elles soient le coup d’envoi de politiques de développement fondées sur des critères régionaux. En plus de leur particularité d’être les premières élections locales et régionales sous la nouvelle Constitution, le prochain scrutin permettra, en effet, la mise en œuvre de la régionalisation avancée, l’extension des pouvoirs et attributions des conseils locaux et régionaux et donc le fondement de la structure d’un nouvel Etat moderne. Pour relever la barre, le report en soi n’est pas une solution, encore faut-il que les partis y contribuent.
«Il faut relever le niveau du discours politique, car la situation actuelle n’est que la conséquence de la dégradation du discours politique, les chefs et responsables de partis en sont arrivés à l’insulte, la diffamation et l’échange des accusations de tout genre», affirme ce politologue. Or, au lieu de se jeter mutuellement des accusations de toutes sortes et face à la faiblesse des partis et leur incapacité de jouer leur rôle d’encadrement, de mobilisation et de formation politique des citoyens, il ne reste plus qu’une seule solution : qu’ils changent de composition. «Les partis doivent renouveler leurs élites pour tenter de renvoyer une nouvelle image de la classe politique», ajoute ce politologue.

La société civile à la rescousse

Ce renouvellement ne peut se faire à coup de congrès et de restructurations, ils n’ont plus le temps pour cela. «Qu’ils commencent déjà par présenter de nouveaux visages aux élections, des candidats intègres et dignes de confiance», note ce membre d’un parti politique. Revoir les mêmes visages sur les listes électorales, à cause justement de l’enfermement des partis sur eux-mêmes, ne ferait que nuire au processus électoral. Pour revenir à ce sondage de la FAB, il en ressort que parmi les critères qui pourraient inciter les personnes qui ne souhaitent pas voter à changer d’avis, figure l’honnêteté ou les compétences d’un élu ou d’un candidat.

Bien sûr, l’Etat ne peut pas attendre que les partis se décident à bouger, il a ses propres moyens pour mobiliser l’électorat. «Même si les partis restent renfermés sur eux-mêmes et ne peuvent plus convaincre les électeurs d’aller aux urnes, explique M. Tlaty, l’Etat peut très bien se retourner vers la société civile. Une ouverture sur la société civile pourrait être couronnée par une mobilisation générale, à même d’arriver à un taux de participation honorable. Et trois mois, c’est largement suffisant pour espérer un bon résultat de la part des acteurs associatifs». En somme, il ne faut pas trop compter sur les partis. Le pire c’est que cela arrange même certains. Le PJD, avec ses 107 sièges remportés aux élections de novembre 2011, se présente bien comme la première force politique du pays. Or, pour réaliser ce score, il ne lui a fallu que 800 000 votes (sur un électorat potentiel de 22 millions de votants et officiel d’un peu plus de 13 millions d’électeurs). Ce qui est loin d’en faire un parti représentatif, sachant qu’il évolue dans un environnement que lui disputent d’autres forces (le PRV, les salafistes, Al Adl Wal Ihssane et autres organisations islamistes). D’autant qu’il vient tout juste de perdre deux sièges aux élections partielles à Moulay Yaâcoub face à l’Istiqlal et à Sidi Ifni face au PAM.

A qui profite la situation ?

Pourtant, le PJD qui n’a pas souhaité le report des élections, est le premier à pouvoir tirer profit d’un faible taux de participation électorale. En effet, observe cet analyste politique, «le PJD dispose d’un électorat acquis. C’est un parti qui contrôle ses adhérents et exerce une forte persuasion sur ses sympathisants par son discours islamiste et moralisateur. Il ne joue donc que pour la ‘‘valeur ajoutée’’, cette partie de l’électorat indécise qu’il espère rafler aux autres partis, principalement le PAM et l’Istiqlal. Ce n’est donc pas par hasard si c’est lui qui a commencé par provoquer ces deux formations et continue d’attiser la surenchère politique pour dégoûter davantage l’électeur». Il y a tout à gagner. En clair, relèvent  des observateurs de la scène politique, le PJD n’est pas un parti fort (il vient de perdre deux élections partielles alors qu’il est au gouvernement), mais il sait préserver son fonds de commerce. Il peut contrôler ses membres par des mécanismes de gestion verrouillés (un système de cooptation enrobé de quelques principes démocratiques) et maîtriser ses sympathisants et électeurs par un discours islamiste à la fois persuasif et sensible. Son point fort, qui n’existe dans aucun autre parti, c’est la discipline. Le parti peut imposer, via ses instances dirigeantes, n’importe quel candidat dans n’importe quelle circonscription sans que ses militants et ses bases n’y trouvent rien à redire. Ce n’est pas pour autant qu’il va rafler les prochaines élections. D’abord parce qu’il doit compter avec des rivaux de taille, l’Istiqlal qui est une machine électorale et le PAM qui dispose d’une importante force de frappe. Ensuite parce que le parti islamiste ne compte pas se présenter dans toutes les circonscriptions. Une décision qui «n’est motivée par aucun marché avec l’Etat», précise-t-on au sein du parti. La raison est toute simple, pour reprendre les termes d’Abdallah Bouanou, président du groupe parlementaire, le PJD «ne veut pas brusquer son processus de développement. Il a présenté 6 000 candidats aux élections de 2003, il en a présenté 9 000 en 2009, il ne peut pas passer brusquement à 28 000 aujourd’hui». Moh Rajdali, président de l’association des élus du parti, avance une autre raison : «Les moyens humains et matériels du parti ne le permettent pas». Le parti, vu le mode de désignation des candidats, est incapable de trouver un aussi grand nombre de profils qui répondent à ses critères d’ordre idéologique et disciplinaire. Il tentera, néanmoins, de faire figure honorable. Pour les autres formations, elles sont nombreuses à être traversées par des crises internes, des dissensions, des divisions, … Or les élections, c’est une bataille, et les partis qui s’engagent dans des batailles tout en essayant de panser leurs blessures ne risquent pas de les remporter. Ce report les arrange donc, et peuvent le mettre à profit pour resserrer leurs rangs. Cela dit, sauf grande surprise, les futures communes et régions devraient être partagées, en grande partie, entre les trois premières formations, le PJD, l’Istiqlal et le PAM avec un score honorable pour quelques autres partis. Et vu la règle qui veut que celui qui contrôle les communes et, dorénavant, les régions, part déjà avec de grandes chances pour remporter les élections législatives de 2016, l’on aura déjà une idée, dès septembre prochain, sur les grands concours de la future coalition gouvernementale. Les partis en sont conscients, d’où cette appréhension qu’ils affichent, chacun à sa manière, face à ce scrutin.