Que fera l’Etat de ses prisonniers salafistes ?

Selon les ONG en charge de leur défense, ils seraient un millier à  être emprisonnés dont certains injustement inculpés.
Quelque 500 demandes de grà¢ce déposées, mais aucune n’a été accordée depuis
2 ans.
Le dialogue avec les autorités : une rumeur sans fondement ?

Célébrée le 30 juillet, la 10e fête du Trône sera-t-elle enfin l’occasion pour les prisonniers salafistes de bénéficier des traditionnelles grâces royales ? Au fur et à mesure que l’événement approche, la rumeur enfle, y compris derrière les barreaux. Cette année, toutefois, elle ne suscite pas beaucoup d’espoir. «A chaque occasion, des rumeurs circulent dans la presse, chez les familles ou les ONG. Nous appelons cela les piqûres : c’est comme si on nous administrait des calmants ; mais à chaque fois, on annonce l’arrestation d’une nouvelle filière. Quand les autorités parlent de risque terroriste, de démantèlement de nouvelles cellules, on sait que personne ne va sortir», confie, amer, ce prisonnier.
Quartier Sidi Bernoussi, à deux pas de la mosquée Al Jazaïr. Assis entre deux ordinateurs dans un salon beldi qui fait office de QG d’Annassir, Abderrahim Mouhtad, président de l’association Annassir, spécialisée dans la défense des prisonniers qu’il regroupe sous le terme «islamistes», avance que plus de 500 demandes de grâce ont été déposées par des détenus depuis 2006. Cependant, lui aussi se montre pessimiste : «En 2005 et en 2006, des indices concrets avaient précédé les grâces, cette année il n’y a rien eu», indique-t-il. Pourtant, des grâces, il y en a bien eu, jusqu’en 2006. En 2005, dans un entretien accordé au quotidien espagnol El Pais, le Souverain avait confirmé que des abus avaient bien été commis lors des arrestations massives qui ont suivi les attentats du 16 Mai à Casablanca. Dans la foulée, et jusqu’en 2006, 315 grâces et un peu moins d’une centaine de remises de peines ont été attribuées à des prisonniers «islamistes», à l’occasion de différentes fêtes nationales ou religieuses. Toutefois, cette année-là, ces mesures se sont arrêtées net avec le démantèlement de la filière de Jamaât Ansar Al Mahdi. Son dirigeant, Hassan El Khattab, condamné en 2003, venait tout juste de purger une peine de deux ans de prison. Un an plus tard, Abdelfettah Raydi, également emprisonné en 2003, et bénéficiaire d’une grâce royale en 2005, actionnait sa ceinture explosive dans un cyber café de Sidi Moumen. Peu après, Abdellatif Amerine, un handicapé condamné en 2003 à 30 ans de prison mais gracié en 2005, était arrêté pour ses liens avec Raydi. Plus récemment, en juin dernier, le démantèlement d’une cellule de la Salafia jihadia a mené à l’arrestation de Abou Yassine, qui, condamné en 2006 pour appartenance au groupe Ansar El Mehdi, venait tout juste de purger deux ans de prison. Pas étonnant face à ces récidives multiples que les autorités soient peu pressées d’assouplir les peines des détenus. Pourtant, les risques d’une mauvaise réinsertion de ces anciens détenus dans la société sont-ils écartés pour autant ?
 
Le traitement de faveur arrêté en 2008
Six ans après les arrestations massives qui ont suivi les attentats du 16 Mai, combien de salafistes jihadistes, takfiristes, sympathisants d’Al Qaïda ou autres partisans de doctrines extrêmes croupissent dans les prisons marocaines ? Selon des estimations concordantes de l’Association marocaine des droits de l’homme (AMDH) et d’Annassir, ils seraient près d’un millier, dont plusieurs ont été condamnés à plus de dix ans de prison. Certains d’entre eux sont toujours dans l’attente d’un jugement, à l’instar des mis en cause de l’affaire Belliraj. Appartenant à différents courants idéologiques, ils sont éparpillés dans les différents centres pénitenciers : ils seraient environ 460 à Salé, 200 à Kénitra, une centaine à Oukacha. L’on en trouve aussi dans les prisons d’El Jadida, de Tanger, Agadir, Fès, Oujda, Nador, Settat et même de petites villes comme Benhmed, Benslimane, Berrechid ou Sidi Kacem, indique M. Mohtad. Une série de sit-in et de grèves de la faim leur avaient permis d’obtenir des conditions de vie privilégiées par rapport aux prisonniers de droit commun. Mais plus maintenant. La publication d’un article du New York Times à ce sujet, l’évasion des 9 prisonniers de Kénitra en 2008 et la fermeture de la prison de Aïn Bordja ont mis un terme à ce traitement de faveur. Depuis la nomination de Hafid Benhachem à la tête de l’administration pénitentiaire et de la réinsertion désormais placée directement sous l’autorité du Premier ministre, ils se retrouvent à vivre dans les mêmes conditions que le reste des 60 000 prisonniers que compte le pays. Toutefois, le véritable problème est ailleurs : le mélange de simples sympathisants avec des radicaux, les mauvais traitements voire des cas de torture, associés au sentiment qu’ils ont été condamnés à tort impliquent un risque important de radicalisation.

Un risque de radicalisation important
Les difficultés de réinsertion qui attendent nombre de prisonniers à leur sortie de prison ne sont pas non plus pour limiter les dégâts, d’autant plus que plusieurs familles ont été touchées par l’incarcération de l’un de leurs membres, notamment sur le plan financier. Selon M. Mouhtad, plusieurs enfants d’individus incarcérés ont dû ainsi abandonner l’école, faute de moyens ou parce qu’ils s’en sont trouvés marginalisés à cause des accusations contre leurs parents. Certains ont même eu, à leur tour, des démêlés avec la justice, en relation avec des vols ou des actes de délinquance, comme dans le cas  de ce détenu, arrêté en 2003, qui s’apprête à quitter la prison en y laissant son fils de 16 ans, incarcéré dans un centre de détention pour mineurs. Ici aussi, le risque de radicalisation est très présent, à l’instar des frères Raydi : l’un d’eux a actionné sa charge explosive quelques jours après son aîné, un autre a été condamné à 10 ans de prison toujours en relation avec les attentats de Hay El Farah…
Quelle est la stratégie des autorités face au risque de radicalisation de ces prisonniers(*)? Une chose est sûre, certaines expériences étrangères prêtent à réfléchir. Ainsi, dans certains pays, des rencontres entre des religieux modérés, dépêchés par les autorités, et des prisonniers, associées, dans certains cas, à des aides aux familles, ont contribué à en sortir un certain nombre de la spirale.
Contactée par La Vie éco, entre autres sur les mesures prévues, sur les plans idéologique et social, pour permettre leur réinsertion dans la société marocaine une fois purgé leur peine, l’Administration pénitentiaire et de la réinsertion a refusé de répondre à nos questions. Du côté du ministère des Habous en revanche, l’on indique que le département n’a pas été saisi de la question, tout comme les ministères de l’intérieur et de la justice. Ailleurs, en Egypte notamment, les autorités sont allées jusqu’à dialoguer avec les prisonniers, ce qui a permis aux autorités et à la Jamaâ islamia d’aboutir à une forme de normalisation de leurs rapports. «La Jamaâ a effectué une révision profonde, radicale de ses thèses. Elle renonce à la violence et reconnaît le régime en place et ses institutions», explique le politologue Mohamed Darif.

Dialogue : une question de rapport de force
Au Maroc, si la question du dialogue entre les autorités et les extrémistes fait l’objet de rumeurs récurrentes, rien de concret n’a émergé jusqu’à présent, pour différentes raisons, à commencer par la multiplicité des tendances religieuses extrémistes dans les prisons marocaines mais aussi l’absence de structures à même de pouvoir discuter ou de prendre des décisions au nom de l’ensemble, conjuguées à une perte de l’influence des «chioukhs» incarcérés. Enfin, plusieurs voix déplorent tout simplement l’absence d’un médiateur entre les deux parties. Certains prisonniers accusent les autorités de manque de volonté réelle de discuter, estimant qu’une concrétisation du dialogue reviendrait pour l’Etat à reconnaître que des prisonniers ont été incarcérés pour des raisons politiques ou qu’ils ont écopé de peines trop lourdes. «Il n’existe pas de dialogue au sens propre du terme. Parler de dialogue implique la présence de deux parties, mais aussi une volonté exprimée de trouver des solutions au problème. J’ajouterai une troisième condition : les deux parties doivent parler le même langage. Aujourd’hui, les salafistes prisonniers demandent aux autorités de corriger les erreurs commises à leur égard. Ils se croient innocents, estiment qu’ils n’ont rien à voir avec la violence et pensent que leur arrestation avait pour but de servir des calculs politiques. Les autorités, au contraire, présentent les prisonniers comme des terroristes, des radicaux qui prônent la violence», indique M. Darif. Et de poursuivre : «A ces conditions s’ajoute aussi ce qu’on appelle le rapport de force. En Egypte, les membres de la Jamaâ islamia qui prônent la violence se comptent par milliers. Pour  l’autorité égyptienne, il est préférable d’entamer un dialogue avec les radicaux pour préserver la stabilité. Chez nous, le rapport des forces est en faveur des autorités marocaines, qui, du coup, ne sont pas pressées d’entamer le dialogue». Mais si demain l’Etat créait les conditions d’une radicalisation pour ne pas avoir ouvert la voie du dialogue…