Parlementaire à  vie, mode d’emploi

Abdelouahed Radi, Abdelaziz El Ouazzani sont dans l’hémicycle depuis 1963.
Certains parlementaires en poste depuis 1977.
Ils sont élus pour leur statut social, pas pour un parti ni un programme.
Certains élus transmettent pratiquement leurs sièges à leurs
enfants ou leurs proches.

Ça y est, le Maroc a de nouveaux con-seillers, et beaucoup parmi eux sont des visages familiers. Des 90 sortants, élus à l’origine en 1997, près du quart ont récupéré leurs sièges au lendemain d’une campagne électorale aussi courte qu’entachée par des rumeurs de corruption. Bien qu’important, le nombre de retours n’a rien d’extraordinaire. En effet, depuis la mise en place du Parlement en 1963, l’on observe des proportions similaires au niveau des deux Chambres. Au sein de la Chambre des représentants, deux élus battent tous les records : Abdelaziz El Ouazzani (RNI) et le président de la Chambre, Abdelouahed Radi (USFP), l’un ayant été de toutes les législatures depuis l’Indépendance, l’autre le talonnant, n’ayant été absent qu’en 1970. Ils n’ont pas été les seuls dans cette situation car, si les autres ne siègent plus à leurs côtés, c’est surtout parce que l’âge ou la mort en ont décidé autrement.

La nouvelle donne politique de 1977 crée une nouvelle génération d’habitués de l’hémicycle
Que se cache-t-il derrière une telle longévité électorale ? «Il n’y a pas de secret : il faut rester fidèle au fief où vous avez une base. Il faut travailler à résoudre les problèmes de vos électeurs, leurs familles, leurs proches. Quand les électeurs sont contents, ils vous réélisent. Quand ils ne le sont pas, ils vous envoient promener», plaisante Abdelhaq Tazi, ancien ministre du Plan, aujourd’hui à son quatrième mandat parlementaire depuis 1984. «L’essentiel, c’est que les gens qui siègent au Parlement le méritent, parce que être parlementaire, ce n’est pas seulement un titre, c’est être là pour travailler», souligne Mahjoubi Aherdane, président du Mouvement Populaire, qui a pris sa retraite parlementaire mais pas sa retraite politique. Une fois acquis le soutien des électeurs, rien n’empêche les candidats de se représenter autant de fois qu’ils le veulent. Après tout, «aucune disposition constitutionnelle n’interdit à un membre du Parlement de se représenter», indique Mohamed Galaoui, professeur de sciences po à Casablanca. Soit, pourtant, tous les abonnés aux législatures ne sont pas particulièrement connus pour travailler dur…
Sur le terrain, si une poignée d’élus de 1963 parcourt toujours les couloirs du Parlement, le plus gros contingent de «réélus» est arrivé bien plus tard, vers 1977. Cette année-là, la participation de l’Istiqlal et de l’USFP aux élections après le boycott de 1970 avait redonné un semblant de légitimité à l’institution. C’est là qu’on retrouvera, parfois après de courtes interruptions, des noms de personnages toujours actifs aujourd’hui tels que Mustapha Oukacha (29 ans en tant que parlementaire) actuellement président de la Chambre des conseillers, Ahmed Osman (25 ans de mandats), Mahmoud Archane (23 ans de vie parlementaire), Mohamed Cheikh Biadillah (15 ans de vie parlementaire), Mohamed El Yazghi (député pendant 29 ans), Abderrazzak Afilal (depuis 29 ans), sans oublier les Mohamed Fadili, Khalihenna Ould Rachid, Fathallah Oualalou… A l’époque, et lors des échéances électorales suivantes, les réélections ont essentiellement concerné les partis les plus proches du pouvoir : les indépendants du futur RNI (créé en 1978), le MP, le PND, et leurs scissions ultérieures. «Après 1977, il y a eu une relative stabilité en ce qui concerne les élus. C’est une question essentielle parce que nous pouvons parler de stagnation de la vie politique à travers ces formations du Parlement en 1977, en 1984, en 1993 et en 2002», explique Mohamed Darif, politologue.

Fassi, rbati, chrif, ould ed-derb ou ould laqbila
Et si, parmi ces parlementaires de 1977, un certain nombre finira par prendre sa retraite dans les années 90, certains siègent toujours au Parlement. Avec l’ouverture politique, les membres des anciens partis de l’administration auront plus de mal à se faire réélire, contrairement à l’Istiqlal, l’USFP et le PJD qui gagnent de plus en plus de terrain. En revanche, le MP et le RNI, pourtant proches du pouvoir à l’époque, ne sont pas concernés par cette désaffection. Les réélections dépendraient-elles alors de facteurs extérieurs aux partis ?
Présent à toutes les législatures depuis l’Indépendance, le cas d’Abdelaziz El Ouazzani (RNI) ne manque pas d’attirer l’attention. En effet, qualifié de baron du Rif par ses détracteurs, le plus vieux parlementaire du Maroc, qui approche gentiment de ses quatre-vingt-dix ans, est aussi un chérif, et pas n’importe lequel. «Les gens le respectent beaucoup, et, à ma connaissance, il ne faisait même pas de campagne électorale. D’ailleurs personne n’osait se présenter contre lui tellement les gens l’admiraient», explique Haj Ahmed Kraffes, responsable au RNI. On retrouve d’ailleurs une certaine simililitude entre son parcours et celui de l’actuel président de la Chambre des représentants, Abdelouahed Radi, certes à l’origine propulsé par Mehdi Ben Barka, mais aussi connu comme le fils du caïd de la région de Kénitra, où il est systématiquement réélu depuis la nuit des temps. Ali Kayouh, député démissionnaire de la première Chambre, élu à la deuxième, a également un statut élevé auprès des gens de Taroudant qui ne semblent pas affectés outre mesure par les migrations de leur élu d’un parti à un autre.

On se représente dans son fief et le tour est joué
Plus généralement, la plupart des champions de la réélection sont des notables dans leurs villes ou leurs régions. Une situation qui leur permet de se faire élire, encore et encore. Face à cela, rien d’étonnant à ce que le MP et le RNI, tous deux partis de notables, bien que l’un soit rural et l’autre urbain, ne soient pas gênés par la transhumance politique. «En tant que modernistes, nous voulons que les choses se fassent peut-être à l’image de ce qui se passe dans les pays occidentaux, mais nous oublions que nous n’avons pas encore transcendé le poids de l’appartenance régionale et surtout tribale», prévient M. Galaoui.
«Il y a trois critères ou facteurs qui déterminent ce comportement électoral, mais ces facteurs ne sont pas sur un pied d’égalité», explique Mohamed Darif. Le premier facteur est ethnique, le deuxième religieux et le troisième démocratique, c’est-à-dire ayant trait à la culture de participation. Ce dernier, selon M. Darif , qui suppose que «les gens votent pour un projet politique, reste marginal».
Ainsi, selon lui, Abdelouahed Radi a beau être un des fondateurs de l’USFP, il est élu dans sa région avant tout parce qu’il en est originaire. «Les gens n’y votent pas pour le représentant de l’USFP ni pour le programme électoral du parti mais pour sa personne et son statut social», explique M. Darif. Ce genre de raisonnement concerne aussi bien les villes que les campagnes et aussi bien les chioukhs de tribus que «ouled derb» ou «ouled douar» ont plus de chances de gagner. Du coup, rien d’étonnant à ce que même les leaders de partis politiques se présentent aux élections dans leurs régions d’origine : Saâdeddine El Othmani, dirigeant du PJD, parti pourtant urbain par définition, à Inezgane ; Mohamed Bensaïd Aït Idder, dirigeant de l’ex-GSU, dans le Souss en 1984 et 1993 ; Mohand Laenser, secrétaire général du MP, à Boulemane, non loin d’Imouzzer où il est né; et Abdellah Kadiri, secrétaire général du PND, à Berrechid, sa ville natale…

Ainsi, bien plus que les cultures partisanes, c’est l’appartenance et le statut social des candidats qui déterminent le choix des électeurs. Une tradition qui pourrait bien avoir été mise à profit au niveau des différentes manipulations électorales effectuées par le passé, et dont Abderrahim Bouabid, dirigeant de l’USFP, a fait les frais en 1977, lorsqu’il s’est présenté à Agadir, en plein territoire soussi. «Les autorités lui ont signifié qu’il lui fallait se présenter à Salé, et il a refusé, parce qu’il voulait s’attaquer à cette idée. Bien sûr, il n’a pas obtenu le siège. Il a bien retenu la leçon : la fois suivante, il s’est présenté non pas à Agadir mais à Mohammédia, où il a été élu», explique Mohamed Darif.
Effet collatéral, s’il apparaît que les plus anciens migrent moins que les autres (*), ceux qui le font n’en sont pas moins réélus, comme l’atteste le cas de Ali Kayouh, qui s’est présenté à différentes époques sous les couleurs du PND, de l’Istiqlal ou encore en tant que sans appartenance politique (SAP)…

Père, fils, épouse…, c’est «Dallas» au Parlement
Bien entendu, le temps fait son œuvre et les profils des «réélus» changent. Désormais, la plupart sont originaires de partis qui ont graduellement gagné en importance au cours des dernières années, comme l’Istiqlal, l’USFP ou encore le MPDC/PJD. Toutefois, quand ils partent, les «réélus» ne quittent pas toujours le Parlement sans laisser de traces. En effet, parallèlement à leur départ, on assiste à l’arrivée de nouveaux parlementaires de leurs familles : frères, épouses, sœurs, mais aussi et surtout enfants de députés ou de conseillers qui succèdent à leurs parents quand ils ne siègent pas à leurs côtés.
Ainsi, Ali Kayouh aura été suivi dans ses tribulations partisanes par son fils, Abdessamad. De même, parmi les tout nouveaux réélus, on retrouvera Abdessamad Archane, fils de Mahmoud Archane, secrétaire général du PND, Abderrazzak Afilal, figure clef du parti de l’Istiqlal, au parlement aux côtés de son épouse, et un bref coup d’œil sur les listes de parlementaires depuis l’Indépendance montre que la grosse dizaine de paires de parlementaires apparentés d’aujourd’hui n’est qu’un petit bout de l’iceberg. Bien entendu, qui dit lien de parenté ne dit pas forcément même parti, mais c’est presque toujours le cas.
Favorisé jusqu’en 2002 par le recours au scrutin uninominal, puis par un scrutin de liste associé à de petites circonscriptions, le comportement électoral qui a donné naissance à ces parlementaires au long cours semble avoir encore de beaux jours devant lui, et si l’arrivée des nouvelles générations peut éviter une gérontocratie de facto, elle pourrait bien donner naissance à de véritables dynasties parlementaires, aux dépens des candidatures les plus performantes.

Focus
Le Parlement, une affaire de famille ?

La députation n’est pas héréditaire, certes. Mais c’est presque le cas, pour certains parlementaires qui «transmettent» leurs sièges à des membres de leurs familles.
Les traditions électorales ont décidément la peau dure chez nous, et les liens familiaux aussi. Aujourd’hui, ils seraient au moins une dizaine de parlementaires à siéger aux côtés de leurs rejetons, partageant appartenance politique et circonscription d’origine. Les cas les plus apparents sont ceux de Abdessamad Archane, conseiller MDS et fils du secrétaire général de son parti qui vient d’être réélu à la Chambre des conseillers en tant que représentant du collège électoral des collectivités locales de la région de Rabat-Salé-Zemmour Zaër, le même que son papa. Il en est de même pour El Haj Ali Kayouh et son fils Abdessamad, qui ont tous les deux été élus en 2002 en tant que SAP dans la circonscription de Taroudant Sud. On trouvera également les Abbou, le père et le fils, du côté de Taounate, l’un conseiller RNI, l’autre député du même parti. Abdelhaq Tazi et son fils siègent tous les deux à la Chambre des conseillers, bien que chacun ait suivi un parcours différent, tandis que les sœurs Skalli ont, pour leur part, milité depuis leur jeunesse pour des partis différents (USFP et PPS). Il en était de même pour feu BouchaIb Zaïdi (RNI) et son fils, jusqu’il y a quelques mois. Et maintenant, l’élection par liste nationale semble avoir ouvert la porte aux proches de sexe féminin, épouses et sœurs de personnages politiques connus comme Mahjouba Zoubaïri, (épouse Afilal) ou encore Bouchra Khyari, sœur du patron du FFD, Thami Khyari.
Au-delà de tels couples, il faut aussi prendre en compte les successions qui ont eu lieu de 1963 jusqu’à aujourd’hui… Si le militantisme peut être une affaire de famille, une dose d’opportunisme n’est certainement pas à exclure