Mouvement de réforme, effet de mode ou manque de démocratie interne ?

Les lendemains des congrès des partis connaissent souvent l’émergence de mouvements de réforme. Les calculs électoraux peuvent conduire à  la création de ces mouvements.

Un «Mouvement de réforme» vient d’être annoncé dans le Parti des néodémocrates, après à peine six mois d’existence légale. Un autre voit le jour dans la jeunesse du PAM quelques temps seulement après sa constitution. Un autre est né dans le MP, un autre encore au sein du PJD, le parti le plus monolithique de la scène politique marocaine… On le sait, un «mouvement de réforme», c’est la bête noire de tout chef et direction de parti politique. Et pour cause, au-delà du degré de nuisance que l’apparition d’un tel «bug» dans un parti peut supposer pour sa direction, c’est généralement un signe avant-coureur d’une scission du parti. L’USFP nous en donne l’exemple. Ce qui a démarré comme un «courant» du temps de feu Ahmed Zaidi s’est transformé, au fil des mois, en véritable mouvement réformiste avant de décider de faire scission et de créer un nouveau parti politique auquel sera adossée une association à caractère politique. L’annonce en a été faite officiellement le 25 avril à Rabat et un comité préparatoire vient d’être nommé pour préparer le congrès constitutif du parti et lancer les bases de l’association. Le tout devrait se faire dans les semaines à venir. En tout cas avant les prochaines élections communales du 4 septembre. D’ici-là des figures de proue de l’USFP, dont certaines avaient gelé leurs activités au sein du parti, devraient rejoindre ce projet au même titre que certains conseillers et parlementaires, quitte à renoncer à ce qui reste de leur mandat législatif.

Entre-temps, l’évolution de ce «courant» reste édifiante. Cela parce que, au début, Ahmed Zaidi, initiateur de ce mouvement de fronde, et ses amis n’ont pas contesté les résultats du dernier congrès (le 9e, en décembre 2012), ils ont juste critiqué les positions prises par la nouvelle direction, notamment en ce qui concerne les alliances du parti et son attitude vis-à-vis du gouvernement. Ces critiques vont évoluer pour se transformer en fronde, puis au fil des mois, en contestation de la légitimité de la direction. En même temps, la forme politique a évolué d’un courant politique qui conteste la ligne politique du parti à un mouvement de réforme qui met en cause la légitimité de la direction du parti. Avant de décider de claquer définitivement la porte, le courant «Ouverture et démocratie» avait, en effet, exigé le départ du premier secrétaire comme préalable à toute négociation pour éviter la scission. L’Istiqlal, pour sa part, représente un exemple à part. Le mouvement de réforme s’est déclaré dès le début et la légitimité de la direction, le secrétaire général (et le comité exécutif), a été contestée dès son élection. Le mouvement «Sans répit pour la défense des valeurs de l’Istiqlal», conduit par Abdelwahed El Fassi, a décidé, dès le départ, de jouer franc-jeu.

Il y a mouvement et mouvement…

En parallèle avec une action en justice pour demander l’annulation de l’élection de la direction du parti, le mouvement s’est empressé d’entamer son organisation à l’image de celle du parti. C’est ainsi qu’il a mis en place un «conseil national» d’une centaine de membres et une instance exécutive. En somme, c’est un parti à l’intérieur du parti. Et pour l’heure, il n’est pas encore question de scission ni d’une quelconque négociation pour «sauvegarder l’unité du parti».

Sa direction vient d’ailleurs de réfuter une éventuelle prise de contact, par l’intermédiaire d’un dirigeant du conseil national, en vue d’un arrangement qui prévoirait l’organisation d’un congrès extraordinaire afin de permettre aux frondeurs d’intégrer les instances dirigeantes du parti. C’est donc le statu quo. Le Mouvement Populaire (MP) qui vit au rythme de vrais-faux mouvements de réforme depuis bientôt deux décennies est lui aussi un exemple à part. Cela va de l’ancien député Mohamed El Mansouri et son mouvement réformiste lancé en 2007 sous le nom de «Comité élargi pour la bonne gouvernance» et Mohamed Soukrat, avec son «Courant réformateur démocratique», à l’ancien ministre Saïd Oulbacha qui conduit actuellement un autre mouvement de réforme, en passant par le dignitaire du parti à Casablanca, Abdelhak Chafik (en juin 2014, à l’occasion du 12e congrès) et l’ancien ministre et patron du réseau des cadres du parti Mohamed El Mourabit (en 2009), sans parler d’autres initiatives qui ont carrément conduit à des scissions et la création de partis dont certains ont brillé un moment avant de se faire de plus en plus discrets sinon de disparaître complètement de la scène politique. Ce sont des actions mues, presque toutes, pour des intérêts claniques, sinon individuels et par une guerre de positionnement au sein du parti. Et à chaque fois, le MP finit par relever la tête et continuer son bonhomme de chemin. Au vu de ces exemples se pose une question. Les mouvements de réforme sont-ils une forme de rébellion contre les dictatures à la tête des partis ou de simples tentatives de repositionnement de leurs initiateurs ?

Pour Mohamed Darif, président du Parti des néodémocrates, «tout parti qui a cumulé des années, voire des décennies, d’existence connaît forcément une opération de sélection. Les militants essaient de se positionner dans les instances du parti. Les déçus finissent souvent, soit par quitter le parti soit par créer des mouvements de réforme».

Entre mouvement et courant, il y a une différence

C’est donc un phénomène commun à tous les partis, mais seulement après quelque temps d’existence, «au moins après leur premier congrès», reconnaît ce chef de parti. Il convient de rappeler qu’il faut toutefois faire la différence entre un mouvement de réforme et un courant politique (www.lavieeco.com).

«Un courant politique est formé par des militants qui ont une vision différente par rapport à la direction du parti, en ce qui concerne sa gestion, ses décisions et ses positions politiques. Il ne conteste pas les constantes du parti. Quant au mouvement de réforme, il conteste la légitimité des instances dirigeantes, c’est-à-dire les constantes. Ses membres finissent soit par renvoyer la direction soit par se retirer eux-mêmes et créer une nouvelle formation politique». Le courant «Ouverture et démocratie», à l’USFP, a commencé par critiquer les positions et la gestion du parti avant de contester la légitimité de la direction.

 «Sans répit…», de l’Istiqlal, ne s’intéresse pas à la gestion et aux positions du parti, il conteste la légitimité de sa direction. Il y a quelques années, en 2010, le RNI a connu une situation où le mouvement de réforme, conduit par l’actuel président du parti Salaheddine Mezouar, a fini par renvoyer, démocratiquement, la direction d’alors conduite par Mustapha Mansouri. C’est pratiquement la seule fois où un mouvement réformiste finit par reprendre la direction du parti de la manière la plus démocratique qui soit : il a commencé par la contestation, ensuite il a fait une campagne où il a décliné un projet de réforme sur la base duquel il est allé à un congrès extraordinaire et pu se faire élire par les militants pour conduire le parti. Au-delà de ces trois exemples, la classe partisane a connu tant de mouvements de réformes. «C’est un phénomène historique au Maroc. À de rares exceptions près, tous nos partis politiques sont issus de scissions d’autres partis», fait remarquer Mohamed Darif. Ce qui fait dire à cet autre analyste politique que ces mouvements de réformes, quelle que soit leur motivation, ont aidé, d’une manière ou d’une autre, à façonner la scène politique de notre pays. Sauf que les partis nouvellement créés au lieu de se démarquer par leurs propres pratiques et programme politique et leur propre projet social, ils dupliquent ceux des partis dont ils sont issus. Et ce, à tel point que malgré les 35 partis politiques que compte le pays actuellement, on ne peut pas vraiment parler de pluralisme politique. Cela dit, ajoute-t-il, certains mouvements de réforme n’ont eu qu’«une existence virtuelle».

Les partis ont-ils raté leur réforme ?

Ainsi, «en l’absence d’une culture de démocratie interne dans nos partis, la quête de positionnement peut démarrer dès le congrès constitutif d’un parti. Des personnes qui ne se retrouvent pas dans le bureau politique ou dans le conseil national ne voulant pas attendre le congrès suivant, dénoncent dès lors l’absence de démocratie et s’en vont créer un mouvement de réforme. Cela arrive avec une plus grande acuité et fréquence à la veille des élections».

C’est ainsi que l’on voit l’émergence de courants électoralistes au sein de certains partis. Un phénomène encore plus aggravé après l’infiltration et le noyautage des notables et professionnels des élections dans de nombreux partis.

C’est sans doute pour cela, observe Tarik Tlaty, professeur de sciences politiques à l’Université Hassan II, que «les directions des partis politiques ne risquent presque jamais de tenir leur congrès à la veille des élections. Car, dans un congrès il y a toujours un gagnant et un perdant. Et toute mise à l’écart des instances dirigeantes est automatiquement interprétée comme une mise à l’écart électorale, c’est-à-dire impossibilité de se faire accorder l’accréditation».

C’est pour cela que le congrès est toujours suivi de créations de courants, dans le meilleur des cas, ou, dans le pire, de mouvements de réforme qui aboutissent automatiquement à la scission ou la création d’un nouveau parti. Or, «si le mouvement de réforme est lié au contexte électoral, il renvoie immanquablement à une lecture négative de cette initiative qui veut que les gens qui sont derrière (ceux qui ont lancé le mouvement) l’ont fait pour des calculs purement électoraux». Autrement, poursuit ce politologue, «c’est un phénomène qui touche plus d’un parti, et cela suscite une réelle inquiétude par rapport aux réformes politiques et partisanes initiées depuis 2011. Les partis n’ont peut-être pas su évaluer la gravité de la situation. C’est vrai que la contestation sociale (telle qu’elle a été vécue dans les pays de la région) est désormais derrière nous, mais si les partis finissent par rater le rendez-vous, particulièrement avec les jeunes, nous risquons d’être rattrapés par le passé».

Les jeunes ouvrent la voie

Cela étant, même si l’émergence de plus en plus de mouvements de réforme au sein de nos partis politiques renvoie une image de politique instable, de partis fragiles où la démocratie interne fait défaut, il en est autrement quand c’est des jeunes qui prennent cette initiative. Les jeunes des partis ne sont pas forcément motivés par les élections et leur avenir politique est encore devant eux, ils doivent mettre en place des espaces d’expression dans leurs partis où ils peuvent critiquer librement ce qui ne va pas et exprimer ainsi ouvertement leur colère. Ce qui fait dire au politologue Tarik Tlaty qu’«un mouvement de réforme initié et conduit par les jeunes est une bonne chose, c’est une forme de renaissance du parti sur des bases solides, un moyen d’injecter du sang neuf dans ses veines. Cependant, c’est aussi un signal d’alerte qu’il faut prendre en considération. Il ne faut pas le mettre sur le dos de la fougue de la jeunesse.

Il faut au contraire réserver une marge, un espace démocratique pour ceux-ci afin de s’exprimer librement». Pour le moment, deux partis sont notamment concernés, le PJD, connu pour sa discipline exemplaire et la rigidité de ses structures et surtout l’omniprésence du Mouvement unicité et réforme (sa matrice, le MUR) et le PAM qui est encore en pleine construction. Or, prévient ce politologue, l’absence de méthodologie démocratique de pratiques de démocratie interne provoque le mécontentement, puis la contestation de la jeunesse. Le risque c’est de minimiser les effets de ce mécontentement et de l’inscrire sous la précipitation et la fougue de la jeunesse. Mais avec le temps, il risque de se transformer en une boule de neige si les jeunes sont suivis par les militants plus âgés, puis par une partie de la direction du parti. Cela peut conduire immanquablement à une scission et, éventuellement, à la création d’un nouveau parti. En somme, il ne faut pas oublier que l’objectif d’un parti politique c’est d’arriver au pouvoir et tous ceux qui y militent le font pour se positionner et accéder aux postes de responsabilité, c’est une lutte légitime du moment qu’elle se fait en toute légalité et dans le respect des principes démocratiques. Seulement, l’absence d’un espace d’exercice démocratique au sein des partis transforme cette concurrence en lutte pour le contrôle de l’appareil du partin.