Malgré la famille, la méritocratie est aujourd’hui prise en compte

La Vie éco : Quelle est l’ampleur du rôle joué par la famille en politique ?
Amina Messaoudi : Les études existantes sur l’élite politique marocaine au cours du 19e siècle ont souligné l’importance de l’élément familial dans le choix et le recrutement du personnel administratif, jusqu’au point où certaines administrations relevaient exclusivement de quelques familles déterminées, par exemple la famille Tazi pour le poste de Amin El Oumana, etc.
Après l’Indépendance, un grand nombre de travaux ont mis l’accent sur le rôle primordial de la famille pour l’accès aux postes de responsabilité. Ainsi, dans son travail, non publié, et intitulé : Moroccan bureaucratic elite, John Waterbury rappelle que l’élite politique au Maroc vient des positions sociales déjà acquises. A son tour, Rémy Leveau, dans son ouvrage Le fellah marocain…, a accordé beaucoup d’importance aux réseaux familiaux dans le choix ainsi que dans la longévité des élites locales au Maroc. Seulement, il est utile de relever qu’à partir de la fin des années quatre-vingt, la famille ne joue plus avec la même intensité le rôle politique qu’elle occupait durant les décennies antérieures.

L’appartenance familiale facilite-t-elle les carrières ministérielles et politiques ?
Beaucoup de filières ont joué, à des degrés différents, le premier rôle pour l’accès aux postes ministériels et politiques. Bien que dans mon ouvrage sur les ministres(*), les filières que j’ai appelées «indirectes» ont occupé une place importante pour le recrutement du personnel ministériel. L’allusion était faite, entre autres, aux liens de parenté et aux alliances familiales. Nombreux sont les exemples de familles au sein desquelles des postes ministériels ont circulé, de façon concomitante ou alternative. Pour ne citer que quelques unes, les Benhima, Belqziz, Boutaleb, El Khatib, El Imani, El Fassi, Boucetta, Guessous, El Ouazzani, Benjelloun, El Fassi Fihri, Chefchaouni, Taârji…
Pour les alliances matrimoniales, je citerai, à titre d’exemple, l’alliance entre la famille Aâbabou et la famille Benslimane, ou encore celle entre la famille Benabdejlil et la famille Torres… surtout pour les liens relevant des alliances matrimoniales. Ainsi, après l’Indépendance, surtout au cours des années 1970 et 1980, la transmission héréditaire des fonctions de pouvoir, politiques, gouvernementales, administratives ou autres a pris de l’importance au détriment d’autres facteurs.

Les réseaux familiaux peuvent-ils remplacer l’appartenance politique ?
L’avènement du gouvernement Youssoufi semble constituer une rupture à cet égard. Même si les partis politiques étaient déjà plus ou moins représentés dans les gouvernements antérieurs (1955-1998), l’importance de ce constat a été confirmée, surtout dans les gouvernements «technocrates» ou des non partisans.
Aujourd’hui, avec la formation du gouvernement Jettou, le retour à la nomination des technocrates, d’une part, et le choix de certains ministres dits partisans mais qui ont peu ou jamais participé à l’activité partisane, d’autre part, atteste d’un certain retour à l’influence des réseaux familiaux.
Il est à relever, quand même, que l’émergence d’une nouvelle génération et l’appel au critère de la méritocratie attestent d’une nouvelle approche dans le recrutement aux postes de responsabilité.
La réhabilitation du politique par des élections démocratiques est, seule, capable de tourner la page de la présence des réseaux familiaux, au bénéfice de l’ensemble des Marocains.

Amina Messaoudi
Professeur à la faculté de droit de Rabat.