L’USFP plus divisée que jamais

Le bureau politique a suspendu Abdelali Doumou et Ahmed Chami de leurs fonctions au sein du parti.
La commission administrative est saisie sur le processus de scission en cours.
L’appel à  la préservation de l’unité de l’USFP séduit les militants mais n’arrive pas à  convaincre les deux clans.

Contre toute attente, les militants du courant «Ouverture et démocratie», initié par feu Ahmed Zaidi, décident d’accorder une dernière chance à la direction de l’USFP. C’est du moins ce qui ressort de cette réunion tant attendue du courant qui s’est tenue à Casablanca, le 20 décembre. Des centaines de militants USFP, près d’un millier selon certaines sources  -«nous avons tenu à limiter la présence à une cinquantaine de représentants par région. Nous n’avons pas voulu jouer sur le nombre. Si nous avions voulu jouer sur le nombre, nous aurions pu mobiliser 6 000 ou 7 000 personnes», affirme Abdelali Doumou- ont fait le déplacement et, c’est une première, ils ont mis la main à la poche et cotisé entre 50 et 4 000 DH pour assister à la réunion. Ils doivent pourtant être tellement motivés puisque «les militants ont pris en charge la totalité des frais de leur déplacement, restauration et hébergement», souligne Ahmed Chami. Tout cela pour rentrer pour ainsi dire bredouilles, puisque rien de concret n’est sorti de cette rencontre. Ils ont, en fait, finalement décidé de surseoir à leur décision de quitter le parti. Laquelle décision, quoique soutenue par l’écrasante majorité des membres du courant, a été néanmoins reportée pour laisser sa chance à une dernière tentative de réconciliation. De même, avant de rompre définitivement les liens avec le parti, ou du moins avec son actuelle direction, il fallait explorer toutes les alternatives. En effet, une réunion est programmée pour janvier pour trancher définitivement la question. Et comme alternative, il n’en existe, en fait, que deux : rester quand même au parti et faire de la résistance intérieure, malgré le peu de moyens dont ils disposent, sachant que ses membres ne sont suffisamment représentés dans aucune des instances ou partir. Et en cas de scission, la seule option reste l’UNFP. Mais pour reprendre les termes d’Abdelali Doumou, il s’agit de ressusciter l’idéal ittihadi dans de nouvelles structures capables de contenir toutes ses expressions. Ce qui revient à opérer une refonte de l’UNFP. La décision finale sera prise dans les jours à venir. Aucune autre précision sur la date n’a été communiquée. Les membres du courant veulent-ils ainsi laisser le temps à l’initiative de réconciliation conduite par certains ténors du parti ou décident-ils de faire coïncider leur départ de l’USFP avec la date hautement symbolique du 10 janvier qui coïncide avec la date de la tenue du congrès extraordinaire de 1975 ayant officialisé la création de l’actuelle USFP ? La question reste posée, pour quelque temps encore.
Bref, quelques jours avant la réunion du courant, une pléiade de figures historiques et des militants de première heure de l’USFP avaient lancé, lundi 15 décembre, un appel aux deux parties pour sauvegarder l’unité de l’USFP. Figurent notamment parmi les signataires Abdelouahed Radi, Mohamed Lahbabi, Fathallah Oualalou, Mohamed Lakhsassi, Lahbib Cherkaoui, Abdelhadi Khairat, Mbarek Boudarga, Driss Khrouz, Taib Bennani, Said Chbaâtou, Hassan Derhem, Hassan Sebbar, Mustapha El Ktiri, Mohamed Amer, Nacer Hajji, Jamal Rhmani… Au total, les deux listes diffusées par la presse du parti comptent plus de 330 signataires issus de toutes les régions du pays et de tous les rangs du parti. L’initiative a été accueillie favorablement des deux côtés bien qu’elle ait été considérée comme «tardive» par le courant «Ouverture et démocratie», et ne respectant pas les institutions du parti, par sa direction. Concrètement, ces militants appellent à «préserver l’unité du parti et faire prévaloir le dialogue dans la gestion des différends, à la lumière de l’étape critique que traverse cette formation politique et qui menace sa cohésion». Pour eux, l’USFP traverse une «période délicate, critique et marquée par des divergences, impactant le fonctionnement normal de ses institutions et menaçant, désormais, son unité et la symbiose de ses composantes», lit-on dans cet «Appel pour l’avenir de l’Union socialiste des forces populaires». Aussi, et sur fond de la persistance et l’aggravation de cette situation «préoccupante», les militants, militantes et cadres du parti appellent-ils, avec fermeté et responsabilité, à «la mobilisation pour garantir les conditions nécessaires au traitement de cette situation avec clairvoyance et une méthodologie sereine à même de consolider l’unité de l’USFP et redresser la gestion de ses affaires».

Appel louable, mais vain

Selon cet appel, «la responsabilité de la direction du parti et son attachement au dialogue et au principe de la gestion démocratique des différences, constituent un facteur vital devant marquer un pas décisif en vue de mettre fin aux tensions». «Garantir les conditions propices au lancement d’un dialogue ittihadi fructueux et à la mobilisation globale, en perspective des prochaines échéances, doit être placé au centre des responsabilités de la direction de l’USFP», a-t-on insisté. De même, la responsabilité qui incombe aux Ittihadis protestataires, qui revendiquent le droit à la différence, nécessite d’éviter tout ce qui est de nature à attenter à l’unité du parti et d’interagir avec les efforts déployés pour resserrer les rangs, le but étant de parvenir à une résolution finale, soulignent ces militants, notant que l’USFP, de par son héritage national, son poids politique, son identité sociale et ses aspirations progressistes, représente un pilier du projet national moderne, démocratique et de développement dans lequel est résolument engagé le Royaume. Pour cela, les signataires de cet appel, «soucieux de la cote de l’USFP sur l’échiquier politique national, exhortent tous les Ittihadis à préserver l’unité du parti et à veiller à la canalisation de ses différends et contradictions, qui ont toujours forgé sa puissance et sa créativité, dans un esprit démocratique constructif, fait de dialogue, de concertation et de cohésion».

Fuite en avant

L’appel continue de rallier de nouveaux adhérents un peu partout dans le pays parmi les militants du parti. En même temps, Driss Lachgar, qui partageait son temps entre une activité de la jeunesse et le congrès de la section orientale du parti au moment où ses détracteurs se réunissaient dans la capitale économique, a attendu la fin de la rencontre pour sévir. Le bureau politique qui s’est réuni, lundi 22 décembre, a ainsi décidé de suspendre les deux figures de proue du courant, Ahmed Chami et Abdelali Doumou, et de geler toutes leurs activités au sein des instances du parti. Une décision, mis à part sa portée médiatique et surtout politique, ne fait que confirmer une situation de fait, puisque les deux concernés, à part leur mandat de parlementaire au nom du parti, n’y occupent aucune fonction officielle, ou du moins n’occupent plus depuis longtemps aucun poste de responsabilité. Mais de là à invoquer l’article 43 du règlement intérieur du parti pour sanctionner les deux parlementaires, cela relève de l’escalade. Cette décision a surpris plus d’un, dont les deux concernés, au même titre que Taeib Mounchid, une autre figure de proue du courant. L’article 43 sanctionne les députés et conseillers qui ne versent pas leurs cotisations au parti ou ne se conforment pas aux règles de conduite du groupe parlementaire. Les premiers se voient retirer leur statut d’adhérents et deviennent simples sympathisants et n’assument plus aucune responsabilité ni fonction au parti. Quant à ceux qui ne se conforment pas aux règles de conduite du groupe parlementaire, ils risquent d’être déchus de leur mandat. Bien sûr, pour en arriver là il faut que la direction du parti saisisse le président de la première Chambre qui devrait saisir, à son tour, le Conseil constitutionnel. Une fois que ce dernier aura statué et constaté que les deux concernés se trouvent dans la situation prévue par l’article 61 de la Constitution, il déclarera leurs sièges vacants. En attendant, et sur un autre front, quelques jours auparavant, la direction du parti a décidé la tenue d’une session de la commission administrative, parlement du parti, présidée par Habib El Malki, qui aura lieu le 27 décembre. Réunion dont l’ordre du jour ne prévoyait, a priori, rien de concret sur l’offre de médiation des signataires de l’Appel du 25 décembre.

En effet, au programme de cette rencontre figurent un exposé du Bureau politique, les préparatifs des prochaines échéances électorales, un compte rendu de la Commission nationale du contrôle financier, de l’administration et des biens ainsi que la présentation du projet de budget 2015. Plus tard, on saura que l’intervention du bureau politique portera principalement sur «un exposé de ce processus de scission dans ses aspects politique, organisationnel et éthique afin de prendre les décisions qui s’imposent dans le respect des statuts du parti et de son règlement intérieur», affirme-t-on auprès de l’instance exécutive du parti. Cette réunion de la commission administrative sera suivie, le lendemain, par une réunion du Conseil national. C’est que, pour reprendre les termes de ce membre du bureau politique, «nous avons décidé d’aller de l’avant, vers l’avenir, pour que l’USFP reprenne son poids sur la scène politique». Le même dirigeant n’a pas manqué de rappeler la situation dans laquelle était le parti avant le IXe congrès, à l’issue duquel Driss Lachgar a pris les commandes, qui «n’était pas au niveau des aspirations des militants, que ce soit sur le plan de l’organisation interne, de son positionnement sur l’échiquier politique en comparaison avec d’autres partis. L’USFP est ainsi passée au 5e rang (NDLR : alors qu’il était arrivé premier aux élections de 1997 et à celles de 2002)». Certes, c’est un constat que nul ne peut nier. Mais qu’a fait la nouvelle direction pour «sauver» le parti ? «La première décision que nous avons prise, c’est le choix de l’opposition, malgré les multiples tentatives pour nous en dissuader», explique ce membre du bureau politique. Jusque-là, rien d’extraordinaire, puisque la direction ne fait que suivre les orientations du congrès. La touche de cette dernière est surtout remarquable au niveau de l’organisation. En une année, le parti a ouvert 50 nouvelles antennes, organisé 35 congrès régionaux qui «ont connu la participation de centaines, voire de milliers, de militants». Des congrès sectoriels ont également été tenus, c’est le cas de la jeunesse, qui n’a plus relevé la tête depuis le VIe congrès, en 2002. C’est le cas également du secteur des femmes qui a tenu son congrès national au même titre que les secteurs de l’enseignement supérieur, celui des ingénieurs, des commerçants, des artisans, des pharmaciens…

Le parti s’est également fait remarquer lors de manifestations organisées par les centrales syndicales proches, de même qu’il a particulièrement réagi au niveau de la diplomatie parallèle, notamment par son rôle au sein de l’Internationale socialiste. Les rapprochements historiques du début de l’année avec la CDT et l’UMT sont également à inscrire à l’actif de l’actuelle direction. Mais il semble que les deux centrales n’accordent plus un grand crédit à cette initiative depuis que la FDT, proche de l’USFP, connaît un problème de leadership. Les deux centrales ne traitent plus qu’avec une aile de la FDT, celle conduite par Abderrahmane Azzouzi, alors que le clan d’Abdelhamid Fatihi, membre du bureau politique de l’USFP, décide de livrer bataille en compagnie de la centrale de l’Istiqlal, l’UGTM.

Des listes de candidats à remplir

En définitive, l’USFP et ses militants sont divisés en trois tendances. Le courant «Ouverture et démocratie» qui se manifeste, en plus du terrain, sur la scène parlementaire, puisque ses membres ne participent plus aux réunions du groupe et ne versent plus leurs cotisations au parti. Même sous la coupole, ils tiennent à se démarquer en se tenant le plus loin possible du Premier secrétaire également chef de groupe et du reste des membres.
Les auteurs de l’Appel à la préservation de l’unité du parti, dont les auteurs les plus en vue soit n’occupent plus aucun poste de responsabilité ou ont décidé de se mettre à l’écart depuis longtemps, tentent avec toute la crédibilité dont ils disposent encore de réconcilier les deux clans et préserver l’unité du parti, en attendant le prochain congrès. A moins qu’ils n’arrivent à convaincre l’actuelle direction à remettre en jeu sa légitimité en appelant à un congrès extraordinaire. Ce qui ne sera pas une première, puisque d’autres formations, comme le PAM ou le RNI n’ont pas hésité à tenter une telle aventure et en sortir plus forts au moment où la scène politique leur prédisait un sombre avenir. Pour le moment, la direction actuelle est tournée vers les élections qui se tiennent dans moins de six mois et mobilise toutes les structures locales et régionales pour proposer des listes électorales permettant au parti de briguer quelque 20 000 sièges électoraux dans différentes instances élues concernées pour les prochaines échéances de 2015.