L’Islam politique maghrébin est en pleine effervescence, quid du PJD ?

Ennahda de Tunisie se transforme en parti civil sécularisé, le PJD prétend l’y avoir devancé. Pourtant, dans les faits, la ligne de démarcation entre le PJD et le MUR n’est pas toujours claire… Ne pas abandonner le religieux mais l’éloigner du politique, c’est en soi admettre que l’un ne peut exister sans l’autre.

Deux faits ont marqué la scène maghrébine ces derniers jours. Les deux invitent à une reconsidération de l’action politique dans sa relation avec le religieux. Et ils ne manqueraient pas d’avoir une incidence sur les islamistes marocains. D’abord en Algérie, le Mouvement de la société pour la paix (MSP ou Hamas, dans la transcription du nom du parti en arabe) qui se revendique comme une branche des Frères musulmans, invite quatre partis politiques se déclarant du référentiel islamique issus des quatre autres pays du Maghreb pour un congrès mondial des «partis du centre» maghrébins. Le MSP avait déjà organisé une rencontre, il y a près de deux mois, avec la participation du PJD du Maroc et d’Ennahda de Tunisie. Cette fois, l’ambition, à peine voilée, des organisateurs du congrès est de permettre une renaissance, à travers ces cinq partis du mouvement des Frères musulmans dans le Maghreb, acculé et réduit en organisation terroriste en Orient. La nouvelle organisation des Frères musulmans aura comme nouveau parrain et protecteur le gouvernement algérien. Le deuxième fait, qui va complètement contre cette tentative de repositionnement algérien en couvant une version maghrébine de l’Organisation internationale des Frères musulmans, nous vient de Tunisie. Le parti Ennahda, qui vient de conclure son dixième congrès, décide après plusieurs décennies d’existence d’opérer une ligne de démarcation entre le religieux et le politique. «La Tunisie n’a pas besoin d’un parti islamiste», a déclaré notamment son leader, Rached Ghanouchi. Aussi, Ennahda a-t-il entrepris de se transformer en parti politique civil sécularisé tout en gardant la religion loin des batailles politiques. C’est que pour les dirigeants d’Ennahda, le modèle des Frères musulmans est jugé dépassé. Donc d’un côté, un parti, le MSP, qui a été de tous les gouvernements depuis sa création, soustraite pour l’institution militaire algérienne un projet de création d’un bloc de partis islamistes. De l’autre, un parti, Ennahda, qui a fait un passage remarqué au pouvoir, déclare renoncer à l’islam politique. Ce qui soulève plusieurs interrogations sur les motifs des uns pour ranimer l’islam politique et les contraintes qui ont poussé d’autres à renoncer à leur idéologie et augure d’un changement de positionnement, ou de tactique, chez certaines formations, dont le PJD. 

Scinder oui, abandonner non

Naturellement, le PJD n’a pas manqué de réagir, croyant prendre au vol cette perche tendue par ses homologues tunisiens. On pouvait s’y attendre. «Nous avons été les premiers à avoir opéré une dissociation fonctionnelle entre le religieux et le politique», a notamment déclaré en substance le nouveau patron du Mouvement unicité et réforme (MUR), Abderrahim Chikhi, un proche de Benkirane et ancien membre de son cabinet. Même les Frères musulmans d’Egypte, organisation interdite et classée comme mouvement terroriste, ont réagi dans ce sens, mais d’une manière plus timide, en déclarant que rien n’empêche l’ouverture d’un débat sur la séparation de l’activité religieuse de l’action politique. Ce qui, jusque-là, reste une déclaration d’intentions, estime Mohamed Darif, politologue et spécialiste des mouvements islamistes. Car, s’interroge-t-il, comment Ennahda peut-il au bout de près de quarante ans d’existence, changer radicalement son organisation, son mode de fonctionnement et surtout son référentiel idéologique ? Il en va de même pour les Frères musulmans tout comme pour le PJD. De même qu’en tenant un discours de la sorte, le PJD, comme les autres, admet implicitement qu’il n’est pas question d’abandonner les activités à caractère religieux, la daâwa, mais seulement de les éloigner le plus possible des activités politiques et partisanes. C’est dire que le PJD n’admet pas son existence politique sans celle du religieux mais avec, dit-il, des barrières entre les deux. Et vice-versa. Dans l’absolu, soit dit en passant, Al Adl Wal Ihssane est une jamaâ qui a décidé, elle, de rester positionnée exclusivement sur le champ religieux en refusant d’entrer dans l’arène partisane. Mais c’est là un autre débat.

La question à poser aujourd’hui est de savoir ce qui fait réagir les trois organisations relevant de l’islam politique de la sorte. Qu’est-ce qui motive cet abandon affirmé de l’islam politique? Selon Mohamed Darif, il y a d’abord ce changement de stratégie des pays du Golfe envers les mouvements islamistes, et plus précisément les Frères musulmans. De même que, malgré certaines analyses politiques qui soutiennent le contraire, les pays de l’Occident, que ce soit l’Europe ou les États-Unis, se sont toujours méfiés des mouvements et des partis de l’islam politique. Pour eux, observe notre interlocuteur, «l’islam politique soutient de manière directe ou indirecte les mouvements terroristes». C’est donc une tendance générale des partis de l’islam politique qui sont aujourd’hui sous pressions de toutes formes pour faire la part entre le religieux et le politique. Du coup, les partis qui se revendiquent du référentiel islamique cherchent à se dédouaner et à se démarquer des mouvements islamistes. Ennahda en Tunisie a fait le pas, les Frères musulmans en Égypte ne sont pas contre l’ouverture d’un débat sur la question.

Le MUR veille toujours au grain

Si pour Ennahda, qui est un mouvement transformé en parti, la mue s’annonce difficile, le PJD, lui, n’est pas mieux loti. Le parti prétend, certes, avoir déjà dissocié, du moins, sur le papier, le religieux et la prédication qui relèvent du MUR et l’action politique incarnée par le PJD lui-même. De même que le parti n’a jamais cessé de claironner qu’il n’est pas un parti islamiste et qu’il n’entretient aucun rapport avec l’organisation des Frères musulmans. Mais la réalité est tout autre. Dans les faits et dans ses discours, le parti n’a jamais pu tracer une ligne de démarcation claire et franche entre le politique et le religieux. «Et il ne peut pas le faire, pour la simple raison que faute de programme politique et de projet de société, la religion restera toujours son fonds de commerce et son argument électoral», estime cet analyste politique. Il ne faut pas se leurrer sur ce point, confirme M. Darif, «certes le PJD a décidé de ne plus accepter les prédicateurs et les imams (en fonction) dans ses rangs, ni présenter ces derniers aux élections, mais on ne peut pas non plus être choisi comme candidat tête de liste du PJD sans être membre du MUR, ou du moins sans l’aval de ce dernier». Il ne faut pas oublier qu’en s’abstenant de présenter des imams et des prédicateurs, comme il le faisait dans le passé, le PJD ne fait que se conformer à la loi. A défaut, il risque de se faire invalider les sièges que cette catégorie de candidats aurait remportés. Bref, soutient le politologue, «les ramifications entre le parti et le mouvement sont inévitables et nombreux aussi sont les dirigeants et les membres influents du MUR qui assument des charges de responsabilité au sein du parti. Le MUR contrôle tout aussi bien le syndicat (UNTM), ce n’est un secret pour personne». D’ailleurs, les militants non membres du MUR n’ont pas tardé à quitter le PJD pour aller fonder un autre parti, le PRV, sous la conduite de Mohamed Khallidi, un compagnon de route de feu Abdelkarim El Khatib, le fondateur du PJD. Les syndicalistes, non affilés au MUR, ont eux également été contraints à la démission et à leur tête Abdessalam El Maâti, le fondateur de l’UNTM. Ce qui fait dire à Abdelmottalib Amiar, professeur agrégé et directeur du Forum marocain de la recherche en démocratie, que «même si le parti se prétend indépendant du mouvement, la réalité de l’action politique et l’expérience sur le terrain affirment le contraire. C’est-à-dire une intégration organique des structures organisationnelles du MUR dans le projet politique du PJD. C’est ce qui représente d’ailleurs l’un des handicaps qui empêchent le parti d’avoir une vision claire de l’action politique en tant qu’action civile».

Une machine électorale

Pour soulever cette ambiguïté, cet analyste politique fait référence à une récente sortie de Saâdeddine El Othmani, ancien SG et actuel président du conseil national du PJD, qui affirme, en parlant de la dissociation entre le politique et le religieux et la prédication, que «les institutions qui dirigent le parti et celles qui dirigent le MUR sont complètement indépendantes». Cela tout en affirmant, un peu plus loin, que «le mouvement (le MUR) ne s’intéresse pas à l’action politique dans son volet direct et quotidien qui se rapporte aux élections et à la course pour diriger ou faire partie des institutions élues, mais il (le MUR) est concerné par les objectifs généraux de l’action politique». En d’autres termes, la relation entre les deux entités est d’ordre stratégique et sert le projet politique du PJD. Plus concrètement, le MUR fixe les objectifs et le PJD se charge de les concrétiser en s’appuyant sur la puissance mobilisatrice du mouvement pour ses campagnes électorales. Là, et c’est encore un secret de polichinelle, le MUR se mobilise avec ses bras estudiantin, de la jeunesse, des femmes, des association caritatives… pour soutenir les candidats du parti et faire la promotion de son programme électoral. Bien sûr, le PJD et le MUR ont su jouer le jeu. Pour cela, note cet analyste politique, ils ont dû changer leur organisation, passant d’une organisation centrale (autour du MUR) avec une structure pyramidale à une organisation éclatée où toutes les organisations, qui entretiennent des rapports plus souples, se rejoignent autour du même objectif : appliquer les préceptes de l’islam (par la prédication) et réformer la société (par l’action politique). Avec, bien sûr, la prédominance sur l’action de toutes ces organisations du volet religieux (la prédication), même quand il s’agit de mener une action politique civile.

L’islam politique en perte d’influence

C’est une problématique pour tous les partis et organisations de l’islam politique, même dans un pays de tradition laïque comme la Turquie où l’AKP (le PJD turc) est considéré à la fois comme source d’inspiration et exemple à suivre pour les islamistes de la région. Porté au pouvoir en 2002, parfaitement intégré dans la société et la sphère politique et pour qui l’accès au pouvoir a été accompagné par le boom économique du pays, l’AKP réunit toutes les conditions de réussite, ce qui en fait une idole aussi bien pour le PJD qui dirige le gouvernement depuis 2011 que pour Ennahda, grande puissance politique en Tunisie ayant déjà accédé au pouvoir. Tous les analystes le confirment, le grand bond en avant de l’économie turque est une des clés de la longévité de l’AKP, jusque-là vainqueur de six élections depuis son arrivée au pouvoir en 2002. Or, estiment les mêmes analystes, ce modèle s’essouffle. La croissance recule (2,9% en 2014 contre 4% en 2013), le chômage et l’inflation grimpent (repectivement 11% en début 2015 et 8% en 2014). De même que, bien que ce ne soit pas forcément une corrélation, la popularité du parti s’est nettement érodée. Aux dernières élections législatives, l’AKP, faute d’une majorité au Parlement, n’a pas pu former un gouvernement sans avoir à s’allier avec une autre formation. S’en est suivie une crise politique et des tentions internes. Il aura fallu organiser des élections anticipées, tout en prenant soin de lui assurer des conditions de les remporter, pour que l’AKP retrouve, de nouveau, une majorité relative et puisse former un gouvernement.

De plus, estiment certains analystes, la popularité du PJD, tout comme la réussite et l’aura internationale de l’AKP, les deux formations les doivent à la personnalité charismatique de leurs dirigeants. Après la mise à l’écart de plusieurs prétendants, c’est Recep Tayyip Erdogan qui incarne aujourd’hui le parti. Sur la rive Sud de la Méditerranée, Rached Ghanouchi, qui symbolise le mouvement, vient d’être réélu à la tête d’Ennahda. Au Maroc, le PJD s’apprête à tenir un congrès extraordinaire ce 28 mai avec un seul point à l’ordre du jour : proroger, d’une année, le mandat du secrétaire général afin de lui permettre de postuler à une deuxième mandature à la tête du gouvernement au cas où son parti arrivait premier. Une question s’impose : que deviendront ces partis, dont le PJD, qui ont vu s’installer, au fil des années, le culte de la personne quand leur chefs charismatiques ne seront plus là ? 

L’Algérie s’apprête à accueillir un congrès international des partis islamistes. L’initiative a été confiée au Mouvement de la société pour la paix, MPS, qui s’est toujours revendiqué des Frères musulmans. Quatre partis maghrébins ont été invités à participer à cette rencontre. Outre le secrétaire général du PJD marocain et celui d’Ennahda tunisien, les leaders du Parti de la justice et de la construction libyen et du Parti du rassemblement national pour la réforme et le développement de la Mauritanie sont également invités à la rencontre qui devrait se conclure par la signature d’une «Charte de principe pour la coopération et la coordination». Les cinq partis devraient également s’engager à se rencontrer plus souvent pour coordonner leurs actions et rapprocher leur visions et points de vue. Le PJD n’a pas encore confirmé sa participation à ce congrès. Le parti islamiste marocain dit aborder avec précaution toute initiative venant de l’Algérie, étant donné que ce pays ne fait pas figure d’exemple en matière de transition démocratique. Aussi, le PJD ne se voit-il pas faisant partie d’un processus contrôlé par l’institution militaire qui affiche clairement et publiquement sa haine face au Maroc et ne cesse de contrecarrer ses intérêts et, surtout, tenter de nuire à ses alliances stratégiques. Bref, ce congrès devrait, surtout, permettre à l’Organisation internationale des Frères musulmans (OIFM), interdite en Egypte et bannie par plusieurs pays arabes, une nouvelle naissance en Algérie, non loin de sa terre d’origine, soit l’Egypte. L’Algérie, faut-il le rappeler, est l’un des rares pays de la région à avoir manifesté, ouvertement, son refus de classer l’Organisation internationale des Frères musulmans comme organisation terroriste. Et ce, contrairement à un grand nombre de pays de la région qui se sont adressés, à ce propos, à l’Organisation de la Ligue arabe. L’Algérie vient ainsi de mettre à exécution un plan qui vise à tirer profit des deux expériences islamistes qui ont réussi dans la région, soit celle d’Ennahda en Tunisie et celle du PJD au Maroc, pour s’affirmer en pays protecteur et parrain des islamistes modérés dans le monde arabe. La mise en œuvre de ce plan a démarré avec l’organisation, il y a un peu plus d’un mois, d’un congrès maghrébin des «partis du centre», auquel a participé le PJD.