Les quatre questionnements du PAM

Première force politique du pays, il n’a toutefois pas encore d’identité idéologique, à  deux ans des législatives.
Il doit concilier entre la vision de ses intellectuels et celle de ses notables.
L’impact de Fouad Ali El Himma reste très important sur les grandes décisions.
Il fait de l’opposition au gouvernement et à  l’opposition elle-même.

C’est le grand retour du PAM sur la scène médiatique. Le parti qui a bouleversé le tranquille jeu de quilles d’un champ politique où c’était toujours les mêmes qui restaient debout, a présenté, le 27 août, sa proposition concernant le projet de régionalisation avancé. Et quelle proposition ! Avec 80 interventions dans 14 rencontres régionales suivies par plus 3 500 personnes, militants du parti et autres personnes intéressées par le sujet, la mobilisation d’une commission de suivi de 12 cadres qualifiés pour accompagner, gérer et consigner ces débats, le PAM a largement fait le tour de la question. La proposition, déposée le 15 juillet auprès de la Commission royale pour la régionalisation, est, pour le moins, le plus complet des textes soumis par les formations politiques. Ses conclusions, rendues publiques le 27 août, dénotent d’un travail de fond : création d’une région au Sahara que l’on nommerait (ô audace !) «Sahara occidental» et une armada de réformes constitutionnelles, «préalable à la mise en place du projet». Celle de la deuxième Chambre en premier. Exit donc les membres des Chambres professionnelles et les représentants des salariés qui pourront trouver dans le futur Conseil économique et social un espace d’expression idoine, propose le parti. Pour le PAM, la deuxième Chambre devrait se limiter exclusivement à la représentation territoriale du pays. Autre mesure, de même calibre, transformer le Conseil constitutionnel, où siègent des membres de partis politiques, en une «Cour constitutionnelle» dont seuls les critères de  la neutralité et bien sûr de la compétence présideront à la désignation des membres. D’autres propositions, réglementaires cette fois, viennent compléter cette réflexion : l’annulation des Conseils provinciaux et préfectoraux, «réduits actuellement à de simples annexes qui dépendent des gouverneurs et walis», note Hamid Narjis, président de la commission chargée de mener ces débats sur la régionalisation. Autre mesure et non des moindres : en finir avec le régime de l’unité de la ville. Un système de gouvernance en totale contradiction avec le principe de la proximité des élus avec leur électorat.
Au final, des propositions concrètes, fruit d’un travail qui a nécessité d’importants moyens humains et matériels. Et cela pour un parti qui n’a pas encore bouclé sa deuxième année d’existence officielle.

Entre les notables qui pensent élections et les intellectuels qui pensent projet de société

Mieux, un parti qui se cherche encore un positionnement. «Nous sommes toujours en phase de réflexion, à haute voix qui plus est, sur notre essence, sur le choix d’un courant politique plutôt qu’un autre. Bref, sur notre identité. C’est un travail que nous avons, certes, déjà entamé, mais qui va prendre du temps», confirme un membre du bureau national du PAM sous couvert d’anonymat. «Une série de séminaires, tables rondes et débats, initiés par le Conseil national, devraient démarrer ce début de septembre, d’abord à Marrakech et Casablanca, ensuite dans les autres régions», informe la même source. «Le but de cet exercice est de nous soumettre à l’évaluation et donc à la critique des gens pour rectifier, s’il y a lieu, le tir. Tout cela, avec comme finalité, de forger notre propre identité», ajoute notre interlocuteur. Ce travail sur la régionalisation aura permis au parti d’asseoir ses structures locales et surtout de conforter cette dimension qu’il s’est choisie comme partie intégrante de son identité.
Mais beaucoup de chemin reste à faire et d’abord au niveau de la vision des ses militants. «Après avoir rassemblé une mosaïque de personnalités, de droite, de gauche, des notables et des intellectuels, le PAM a aujourd’hui le gros défi de les réunir autour d’un projet politique», observe le politologue Mohamed Darif. Un défi, parce qu’au sein même du parti, explique-t-il, «coexistent deux tendances : l’une considère que la force du PAM réside dans le nombre de ses parlementaires et élus et l’autre estime que le parti doit jouer pleinement son rôle d’encadrement de la population». La première catégorie, celle des notables, a rejoint le parti «pour des raisons électoralistes». La deuxième, celle des intellectuels, dont la plupart sont issus du fameux «Mouvement de tous les démocrates», a vu en ce nouvel acteur politique un espace pour pratiquer l’acte politique d’une manière différente. «Faire converger ces deux tendances vers une même vision politique demande du temps», reconnaît le membre du bureau national.
Pas aussi facile à faire… Le PAM, soucieux de son image, surveille ses notables comme du lait sur le feu. La commission d’éthique mise en place au sein du conseil national veille au grain. Présidée par Khadija Rouissi, elle a recommandé au bureau national la radiation de 10 membres dont 6 présidents de communes, décision qui fut prise le 23 août. «Nous sommes dans une situation où il faut secouer le cocotier de temps à autre. Nous ne prétendons pas n’avoir que des acteurs irréprochables dans notre parti. Le PAM n’est qu’une représentation de ce qu’est notre société», se défend-on au sein du
parti.

Transhumance : «Nous ne sommes pas les seuls»

Outre l’effet d’avertissement que suppose cette décision, elle donne au PAM l’occasion de tenir sa revanche sur une grande partie de la classe politique qui l’accuse de favoriser le phénomène de transhumance. «Qu’on finisse de nous stigmatiser pour avoir accueilli les transfuges d’autres formations politiques. La transhumance politique ne bénéficie pas au seul PAM», martèle ce membre du bureau. Fait inédit, ce départ collectif d’acteurs locaux de la région de Tanger-Tétouan du PAM vers le PPS a été à l’origine d’une polémique entre les deux formations. Le PAM assure que ces (ex) élus locaux ont bel et bien été révoqués alors que le PPS soutient, mordicus -en produisant une copie des dix démissions- qu’ils avaient démissionné avant de demander à rejoindre ses rangs. «Seul Ahmed Daibouni, membre du bureau politique, a demandé et obtenu sa démission. Le communiqué publié le 23 août par le parti est clair sur ce point», a soutenu, pour sa part, Mohamed Cheikh Biadillah, au cours d’une conférence de presse donnée en son domicile, le 27 août. «Il y a tout un chemin à parcourir entre la présentation d’une démission et l’acception de celle-ci. Ces militants de Tétouan ont été radiés pour manquement à la discipline partisane, et un autre cadre, à Oujda, pour usage de l’argent sale. C’est tout ce qu’il y a dans cette affaire», résume-t-on. En attendant, Mohamed Cheikh Biadillah a effectué une visite éclair vendredi 27 août, dans la région de Tanger-Tétouan, pour calmer les esprits et conforter les siens.
Cet incident entre le PAM et le PPS semble clos. Seule demeure la question de la versatilité des «notables» et qui risque d’handicaper le PAM, qui leur doit une bonne partie de ses succès électoraux, depuis sa création. La solution ? «L’on devrait, par exemple, mettre en place des textes qui interdisent le cumul entre le poste de président de commune ou autre assemblée locale élue et le mandat de parlementaire», avance, avec prudence, Hamid Narjis, lui-même député PAM et président du conseil de la région de Marrakech-El Haouz-Tansift. Avis que partage d’ailleurs, sans réserve, le SG du parti Mohamed Cheikh Biadillah. La mesure aura pour conséquence majeure de réduire nettement l’influence des «notables» au sein des partis et de permettre à l’institution parlementaire de renouer avec sa véritable mission de législation et de contrôle. «Aujourd’hui, le tiers des parlementaires sont des présidents de communes. Il est à craindre que, dans un avenir proche, la commune soit l’antichambre du Parlement», prévient Hamid Narjis. «Le cas échéant, ajoute-il, le parlementaire qui dépend de la réserve de voix de ses administrés au niveau de sa commune, et grâce à laquelle il a pu obtenir son siège de député, se consacrera entièrement à la défense des intérêts de sa commune. Sa mission de député en prendra un coup».

Le retour de Fouad Ali El Himma après plusieurs mois d’absence

Par ailleurs, le PAM compte sur la mise en place de la régionalisation pour pousser vers l’interdiction du cumul de mandats et donc de cette présence massive des «notables» aussi bien dans les instances du parti, et des autres formations politiques d’ailleurs, qu’ au sein même du Parlement. Une stratégie, somme toute, à long terme. En attendant, les notables restent une valeur sûre pour conquérir des sièges. Le Premier parti politique au pays (56 députés et 65 conseillers) en sait quelque chose.
Cette opposition entre intellectuels et notables n’est pas le seul enjeu auquel est confronté le PAM. D’autres «schismes» marquent le parti comme celui de l’impact de son fondateur. «Comme toutes les autres formations politiques, le PAM dispose de ses propres institutions qui fonctionnent normalement, le secrétariat général, le bureau national, le conseil national…Mais nul ne peut contester l’attrait qu’exerce la personne de Fouad Ali El Himma, membre fondateur», note M. Darif. Par exemple, l’absence, pendant quelques mois, de M. Ali El Himma des réunions du bureau national a soulevé un débat interne dont la presse a fait ses choux gras en parlant de «différends» au sein de la formation. Différends que le Bureau national s’est empressé de nier, dans le communiqué diffusé suite à sa réunion du 30 juin dernier.

Contrer le projet social du PJD comme approche de base ?

Le PAM a accusé certaines «parties» de se faire porte-voix d’un conflit qui n’existe pas. Un peu plus d’une semaine plus tard, l’instance exécutive du parti prenait comme décision de confier toute déclaration en son nom au seul Salah El Ouadie, le porte-parole du parti, alors qu’entretemps une réunion du bureau s’était tenue les 3 et 4 juillet, en l’absence de Fouad Ali El Himma, pour clarifier les choses. Cette décision de canaliser la communication officielle met fin à toute velléité d’ébruiter d’éventuelles tensions, réelles ou supposées, au sein du parti. Le parti a repris, certes, son train-train quotidien, mais la présence effective du député de Rhamna s’avère un atout pour resserrer les rangs du parti à deux années des prochaines législatives. On notera, par exemple, que la décision, prise fin août, d’exclure les dix militants du parti coïncide, faut-il le rappeler, avec le retour sur scène de Fouad Ali El Himma. Le PAM peut-il exister et se développer sans son fondateur ?
Enfin, troisième dualité dans laquelle se meut le parti, celle de son rôle sur le plan institutionnel et notamment l’action parlementaire. Mohamed Darif souligne que «le PAM donne l’impression d’exercer deux types d’opposition : une opposition politique envers l’action gouvernementale et une autre idéologique pour contrer le projet islamiste du PJD». Le PAM entame, en effet, dans un mois, sa deuxième année législative au sein de l’opposition. Et c’est à ce niveau que s’exprime d’une manière concrète  cette opposition au gouvernement et à l’opposition elle-même.
Illustration par des faits, la présentation du bilan à mi-mandat, en mai dernier, par le Premier ministre a été une occasion pour le parti de mettre le doigt sur les lacunes en matière de gestion des affaires du pays. Mais, c’est surtout lors de la prise de parole à la deuxième Chambre par le président de son groupe, Hakim Benchemmass, dans le cadre du droit d’informer, qu’il s’est permis de dire ses quatre vérités aussi bien au gouvernement qu’à certaines formations de la majorité sans oublier son rival de toujours à l’opposition, le PJD.
«Nous avons investi le terrain de l’opposition, ce qui est important. Du coup, le PJD ne représente plus la seule voix contradictoire», se réjouit Ahmed Touhami, président du groupe PAM à la première Chambre. En une seule année, le PAM est passé par deux niveaux d’opposition. «Dans une première étape, nous avons adopté une approche critique. Dans la seconde, nous avons monté le ton d’un cran. Notre attitude et nos positions ont gagné en rigueur et surtout en virulence», explique-t-il. Le président du groupe refuse de parler d’une opposition à deux niveaux, l’un idéologique et l’autre politique, mais reconnaît que «le PAM s’oppose en effet, à la fois, au projet sociétal du PJD et aux méthodes managériales du gouvernement». 
Mis à part cette activité de contrôle-débat et amendement des textes, de ses interventions dans le cadre du «Droit d’informer» et ses questions orales et écrites, le rendement de la machine PAM en matière de production législative est quasiment nul.
Depuis la création du groupe Authenticité et modernité à la première Chambre, vers la fin de la session parlementaire du printemps en 2008, le PAM n’a déposé que trois propositions de loi, dont deux conjointement avec le RNI alors que les deux partis formaient le groupe Rassemblement et authenticité, dissous il y a un peu plus d’une année. «Sur le plan tactique, il est plus profitable de se focaliser sur l’action de contrôle et de censure que sur l’action législative», justifie Ahmed Touhami. Et ce, explique-t-il, pour la simple raison que «le gouvernement dispose du pouvoir absolu d’accepter ou de refuser la programmation pour examen au Parlement d’une proposition de loi». Une tactique qui risque, néanmoins, de le pénaliser demain quand il aura à élaborer des textes de loi qui portent son empreinte et traduisent une identité et un projet de société qu’il est en train de construire.