Les Marocains plus pratiquants, mais également plus séculiers

Les jeunes plus orthodoxes et portés sur l’islam politique que leurs aînés.
Voile, crédit bancaire, pratique, les actes contredisent les paroles.
Le Maroc se sécularise, mais culpabilise en l’absence d’un discours idéologique.
Les plus grandes incertitudes portent sur la relation entre politique et religion.

Ils sont jeunes, plus tolérants et moins pratiquants que leurs aà®nés, comme partout ailleurs. Pourtant, ils sont aussi plus enclins à  la pratique que leurs parents dans leur jeunesse : détail remarquable, chez les femmes, la décision de porter le voile a été prise avant 15 ans dans un grand quart des cas (26,2%), et avant les 25 ans pour la majorité (69,6%). Plus savants en religion que leurs parents, leur vision de l’islam est aussi plus «orthodoxe», une majorité parmi eux étant moins tolérante à  l’égard du culte de saints (plus de 60% des 18-34 ans) que leurs aà®nés. En revanche, ils sont moins nombreux à  résister aux sirènes de l’islam politique, quel que soit leur niveau d’instruction. Une partie va d’ailleurs jusqu’à  soutenir le jihad (21,8% des 18-24 ans contre 9,7% des 60 ans et plus), pourtant, seuls 5,1% d’entre eux acceptent qu’un Marocain puisse en déclarer un autre impie (kafir)…
Ce ne sont pas les contradictions qui manquent dans ce portrait de la jeunesse marocaine qui se dégage d’une étude, «L’islam au quotidien». Présentée vendredi 8 décembre dernier à  Casablanca par l’Association Prologues et la Fondation Friedrich Ebert Stiftung, l’étude traite, pour une fois, non pas de l’islam des extrêmes mais celui de tous les jours, pratiqué par le citoyen lambda. Elle contredit l’idée en vogue hier selon laquelle la modernisation est synonyme de déclin du religieux, confirmant au passage son retour en force même si, selon les auteurs de l’étude, il n’avait jamais disparu. «On peut parler de retour de religiosité dans une société totalement sécularisée comme en Europe. Ici, il n’y a jamais eu absence du religieux dans la société. Nous assistons à  une revivification des pratiques, c’est différent», prévient l’historien chercheur Mohamed El Ayadi, co-auteur de l’étude. En attendant, le phénomène a des origines multiples : chez les plus âgés, c’est tout simplement l’âge qui explique le regain de religiosité, un phénomène observable toutes religions confondues. Pour les plus jeunes, les choses sont un peu plus compliquées : définis en tant que catégorie sociale entre autres par leur volonté de se démarquer par rapport à  leurs aà®nés, il n’est pas étonnant de les voir revendiquer leur attachement à  une pratique délaissée par leurs parents. D’autres donnes entrent également en jeu comme la fin du monopole étatique sur le religieux, la fragmentation des ressorts de socialisation religieuse, et l’influence de courants politiques à  travers des canaux précis.

Quand c’est l’école qui produit l’islamisme
Ainsi, autrefois maà®tre du discours religieux, l’Etat ne peut plus se prévaloir de ce statut depuis que de nouvelles sources d’information en matière religieuse sont venues faire la concurrence aux réseaux traditionnels qu’il maà®trisait jusque-là . Certes, la famille marocaine, et à  sa tête le personnage du père, joue toujours un rôle-clé : c’est elle (père, mère, conjoint) qui s’est chargée de l’enseignement de la prière pour au moins le tiers des interrogés, c’est elle qui, dans 33,4% des cas, qui les a poussés à  l’accomplir de manière régulière, et c’est encore la famille que l’on retrouve dans 35,4% des cas derrière le choix de porter le voile (plus de 48,9% parlent de choix personnel). Autre vecteur de transmission du savoir religieux, les imams des mosquées et les prédicateurs continuent d’exercer une influence non négligeable (24,7% et 5,8% les considèrent comme des sources d’information en matière religieuse), toutefois, ils sont aussi de plus en plus confrontés à  la concurrence des cassettes audio (11,9%), DVD, VCD, et des chaà®nes radio, bien que ces dernières jouent un rôle secondaire avec seulement 6,2%. De son côté, l’audiovisuel accapare la part du lion, mais l’on notera un contraste marqué entre les goûts des jeunes et ceux de leurs aà®nés. En effet, si 43,1% des 18-24 ans puisent leurs informations religieuses dans les chaà®nes nationales contre 64% des 60 ans et plus ou plus, ils sont 68,6% des 18-24 ans à  les rechercher dans les télévisions orientales religieuses accessibles par satellite, contre 40% des 60 ans et plus. «On retrouve l’aspect idéologique et politique de la religion chez les jeunes. Jusque-là , en ce qui les concerne, nous avons eu une courbe ascendante : les jeunes moins pratiquants, les vieux plus pratiquants, mais il y a une inversion dès qu’on parle de politique et d’idéologie», explique Mohamed El Ayadi. Une situation qui, selon lui, est en partie héritée de leur séjour sur les bancs de l’école et que l’étude confirme. En effet, si via l’alphabétisation des jeunes Marocains l’école leur a permis de se forger une relation plus directe et plus individuelle au Coran, cette même école peut aussi être un vecteur d’endoctrinement, les auteurs de l’étude allant jusqu’à  évoquer une corrélation entre l’éducation et la surdétermination politique du religieux chez les jeunes. «Si l’instituteur a été un agent de la sécularisation en France par exemple, ici, c’est l’inverse», explique Mohamed El Ayadi qui invite à  noter le grand nombre d’enseignants présents dans les rangs des mouvements islamistes ou appartenant à  l’association Al Adl wal ihssane.
Publié conjointement par l’Association Prologues et la Fondation Friedrich Ebert Stiftung, «L’islam au quotidien» est le premier ouvrage d’une série à  venir. Menée en darija et en tamazight auprès d’un échantillon représentatif de 1 156 individus répartis à  travers les 16 régions du Royaume sous la direction de Mohamed El Ayadi, Hassan Rachik et Mohamed Tozy, l’étude bat en brèche bien des idées reçues. «Nous avons posé deux petites questions en rapport avec le savoir minimal face à  l’idéologie qui parle de l’âge d’or des premières années de l’islam et des califes», explique Mohamed Ayadi. Surprise : nos compatriotes insistent tellement sur la composante religieuse de leur identité qu’ils s’identifient davantage à  un musulman afghan (66,3%) qu’à  un Marocain juif (12,9%) ou à  un (Arabe) chrétien palestinien (6,3%), mais seuls 26,3% ont été en mesure de citer les noms des quatre rites orthodoxes de l’islam (malékite, hanafite, chafiite et hanbalite) et seulement 39,8% connaissaient les noms des quatre califes qui ont succédé au Prophète Mohammed à  la tête du tout premier Etat musulman, et encore tous ne sont pas parvenus à  citer les quatre noms. Une découverte qui interpelle aussi bien sur la connaissance d’une religion dont l’ensemble des acteurs de la société marocaine se revendiquent, mais qui porte aussi un coup très dur aux idées reçues concernant l’implantation réelle au Maroc aussi bien de l’islamisme que des adeptes de Al Adl wal Ihssan, partisans déclarés du retour au califat.
Et ce n’est pas tout, car l’étude révèle également l’existence d’un petit bloc laà¯c discret, mais dont les caractéristiques lui ont néanmoins valu d’être considéré comme un noyau dur. Dans ce groupe dont l’importance s’élève à  un peu moins de 10% des interrogés, l’on ne prie pas ou moins, l’on tolère l’ouverture des restaurants durant le mois de Ramadan et les mariages mixtes sont acceptés. Pas d’illusion toutefois, même en mettant bout à  bout les informations, ce noyau dur à  tendance laà¯que et son alter ego intégriste à  la taille équivalente ne représentent qu’une petite minorité de la société marocaine. La grande majorité, modérée, souvent pratiquante mais pas toujours, se trouve quelque part entre les deux, et se sent parfois perdue.
En effet, bien que les enquêteurs précisent avoir adapté leur questionnaire à  l’environnement marocain, un nombre non négligeable de contradictions apparaà®t dans les déclarations récoltées : 83,2% des interrogés sont favorables au voile comme symbole religieux, mais seules 39% des femmes le portent, et pas toutes pour des raisons religieuses. Plus encore, 68% des enquêtés considèrent qu’une femme sans hijab est quand même musulmane. Sur un autre plan, ils sont 52,1% à  considérer le crédit comme haram, mais interrogés sur leur disponibilité à  y recourir en cas de besoin, 45% répondent oui, quant au 37,5% qui refusent, 72,7% d’entre eux évoquent des raisons non religieuses. Ces contradictions se retrouvent aussi sur le plan de la pratique de l’islam : étonnamment, ne pas jeûner durant le mois de Ramadan est dans beaucoup de cas considéré comme pire que de ne pas prier (40,1% contre 19,7% – et 38,7% pour les deux ensembles).

Sécularisation prégnante mais difficilement reconnue
Ces contradictions touchent également la relation entre le religieux et le politique, mais à  y voir plus près, les partisans du oui et du non s’équilibrent au fil des questions pour rester globalement minoritaires, la majorité étant sans réponse, même si 66% des interrogés affirment que l’islam a réponse à  tout…
«Dans la pratique, les gens vivent une chose, mais quand il s’agit de verbaliser, de symboliser, ils tiennent à  la norme : l’islam est la solution, la femme doit rester au foyer, le hijab doit être le vêtement islamique», résume Mohamed Sghir Janjar (voir entretien en p. 58). «Il semble que chaque fois que la société arrive à  produire un discours religieux qui essaye de créer une sorte d’harmonie entre la conscience du musulman avec sa réalité sociale, son temps, ce qu’il est en train de vivre, ils est apaisé et répond conformément à  la norme. Toutefois, quand ce discours, cette culture religieuse moderne n’existe pas, il tient à  la norme sur le plan du symbole mais transgresse la religion sur le plan de la pratique», ajoute-t-il. Autrement dit, sous leurs airs très conservateurs, nos compatriotes sont des libéraux sans (vouloir) le savoir, un phénomène qui amène les chercheurs à  parler de sécularisation silencieuse. Silencieuse, car nos compatriotes ne tiennent pas vraiment à  en reconnaà®tre l’existence. «La sécularisation est culpabilisée au niveau du discours idéologique, politique», explique Mohamed El Ayadi qui lie le silence des composantes de la société en mesure de le produire – penseurs, politiques, courants idéologiques – à  «l’amalgame existant entre sécularisation et laà¯cité, entre laà¯cité et athéisme, entre athéisme et agression culturelle et coloniale qui fait que même les parties laà¯ques de la société dans les faits préfèrent se réfugier dans la norme». Un manque de courage qui pourrait s’avérer à  terme bien coûteux, l’absence de contre-discours exposant les Marocains à  la manipulation, comme récemment lors des violences déclenchées par l’affaire de mÅ“urs de Ksar El Kébir.