Les islamistes et la gauche, jusqu’où peuvent aller les alliances ?

Au gouvernement, dans l’opposition ou dans la rue, les rapprochements entre la gauche et les islamistes ont toujours été conjoncturels. La démocratie et les droits de l’Homme les unissent, mais chacun en a sa propre conception. Pour les socialistes, la future alternance gouvernementale se fera désormais entre la gauche et les islamistes.

Nous sommes en 2008. Driss Lachgar, alors «simple» membre du bureau politique du parti qu’il dirige aujourd’hui, milite pour un possible rapprochement, voire une alliance, avec le PJD. Une forte délégation de l’USFP a même pris la peine de se déplacer au VIe congrès du PJD (juillet 2008). Cette sortie a été considérée, à l’époque, comme un signe de rapprochement entre les deux formations, l’un au gouvernement et l’autre dans l’opposition, pour faire face au naissant PAM. Aujourd’hui, le même Driss Lachgar, devenu entretemps premier secrétaire de l’USFP, s’est érigé en chef de file d’un front d’opposition au projet social, culturel et idéologique du même PJD.
Autre exemple : il y a à peine une décennie, le PJD et le PPS étaient des ennemi jurés. On se rappelle qu’ils s’étaient livrés à une lutte sans merci, qui s’est étendue jusque dans la rue, à cause du plan d’intégration de la femme de Saïd Saâdi, alors secrétaire d’Etat et dirigeant du PPS. Aujourd’hui ce parti est devenu un des plus solides alliés du PJD au sein du gouvernement. C’est dire combien est conjoncturel le jeu d’attraction et de répulsion entre la gauche et le mouvement islamiste.

Bien sûr, les exemples de tentatives de rapprochement entre les deux camps ne manquent pas. Si le PJD et le PPS sont aujourd’hui donnés en exemple de ce que peut être l’entente entre les deux camps, d’autres tentatives ne manquent pas d’attirer l’attention. On se souvient encore de cette journée du 20 février 2011 et les semaines qui l’ont suivie, la rue a réuni les islamistes d’Al Adl Wal Ihssane et les formations de la gauche radicale dans le mouvement qui porte le nom de cette date, mouvement du 20 Février. Annahj, le PADS ou encore le PSU n’ont trouvé aucune gêne à défiler la main dans la main avec les adeptes de la Jamaâa de Yassine, porteurs d’une idéologie diamétralement opposée à la leur.

Quelque temps après, c’est une petite formation islamiste, le PRV, issue d’une scission du PJD, qui s’allie à trois autres petites formations de gauche (le Parti socialiste, le Parti travailliste et le Parti de la gauche verte) dans le cadre du fameux G8. Plus récemment, les dirigeants du Parti Al Badil Al Hadari, interdit sous Abbas El Fassi alors que l’USFP était au gouvernement, évoluaient côte à côte avec les dirigeants du même USFP aujourd’hui dans l’opposition, dans le premier rang de la marche organisée, le 31 mars dernier, par le bras syndical du parti, la FDT, et la CDT de Noubir Amaoui. Un acte significatif et qui n’est surtout pas isolé, puisque les députés du même USFP ont pris la peine de questionner le ministre de l’intérieur, peu avant dans le cadre de la session hebdomadaire des questions orales au Parlement, sur les motifs d’interdiction d’une activité du parti à Casablanca. La question n’a finalement pas été posée. Elle est restée en suspens. S’agit-il pour autant d’un rapprochement entre les deux formations ?

Ce n’est pas encore un débat public

Pour le moment, estime le politologue, spécialiste des mouvements islamistes, Mohamed Darif, «on ne peut pas parler de rapprochement, mais d’une ouverture de l’USFP sur Al Badil. Ce qui n’est d’ailleurs pas nouveau. Il faut préciser qu’Al Badil a toujours été considéré par la gauche comme un exemple d’islam élitiste. C’est un parti connu pour ses tendances séculières». Ce n’est d’ailleurs pas un de ces mouvements qui appellent ou œuvrent pour l’islamisation de l’Etat et de la société. Ce qui est déjà un grand pas dans le rapprochement entre les deux clans. Jalil Tolaimate, membre du bureau politique de l’USFP, ne voit rien d’extraordinaire dans cette «ouverture». Et, «il ne faut pas lui faire porter plus qu’elle ne supporte. D’abord parce que nos relations avec les islamistes ne sont en rien conflictuelles. Nous ne sommes pas non plus renfermés face à ces mouvements. Cela dit, nous sommes pour la liberté d’expression et contre l’interdiction de ce parti. C’est une position de principe». Pourtant, qu’il y ait des rapprochements et des alliances entre la gauche et l’islam politique est un fait que nul ne peut nier.

Question : Qu’est-ce qui les rapproche et qu’est-ce qui les éloigne ? Il faut d’abord préciser que si des gestes sont esquissés de part et d’autre de temps en temps, le rapprochement entre la gauche et les mouvements islamistes n’est pas encore sérieusement pensé et débattu sur l’espace public. Les rares occasions de convergences d’intérêts et de travail en commun ont plutôt trait à des actions limitées et d’ordre tactique. On n’a pas encore touché au fond qu’est le volet idéologique.
Il faut dire, et c’est un constat, que l’islam politique n’est pas une masse homogène. La gauche est également dispersée et ses positions politiques divergent sur bien des questions. «On ne peut pas affirmer aujourd’hui que l’USFP ou le PPS ou encore le PSU ou le PADS, pour ne citer que ces exemples, représentent individuellement la gauche dans sa globalité et ses divergences. On ne peut pas dire non plus que le PJD représente l’islam politique marocain. On peut dire la même chose pour Al Adl Wal Ihssane, quoique d’aucuns pensent le contraire», affirme le politologue et spécialiste des mouvements islamistes, Mohamed Darif. Un avis que confirme le membre du bureau politique de l’USFP, Jalil Tolaimate.

La gauche absente, l’islamisme occupe  du terrain

«Les mouvements islamistes, affirme le dirigeant socialiste, ne sont pas homogènes. Et ce qui est important, c’est qu’avant toute approche, il faut les traiter non pas en tant que mouvement religieux (islamistes), mais fondamentalement en tant que mouvement politique». Le terrain de jeu est ainsi tracé.

Aussi, affirme ce dirigeant ittihadi, «tout rapprochement ou divergence entre forces politiques doivent être envisagés sur une base politique, pragmatique et claire. Et ce pour une période bien définie et limitée». Or, au-delà des grands slogans, notamment la démocratie et les droits de l’Homme, rien ne rassemble, en fait, les deux clans. Sauf leur position vis-à-vis du pouvoir ou du gouvernement, et non leurs opinions, orientations et actes politiques, précise Mohamed Darif. En fait, observe ce politologue, «c’est l’opposition qui rapproche souvent la gauche et les islamistes. Qu’il s’agisse de l’opposition extra-institutionnelle comme c’est le cas d’Al Adl Wal Ihssane et la gauche radicale ou celle institutionnelle comme le cas de l’USFP actuellement». Bien sûr, le cas du PPS et du PJD reste isolé et répond à d’autres considérations. 

Alors que les 13 années au pouvoir ont totalement émoussé une partie de la gauche (USFP, PPS, FFD, …), l’islam politique commençait à faire siennes les valeurs de cette même gauche, c’est ainsi que les valeurs de la démocratie, la liberté, l’égalité et la justice sociale sont devenues récurrentes dans le discours islamiste, celui du PJD principalement. De même, au cours de ces dix dernières années, les différentes échéances électorales ont affaibli la gauche, principalement son chef de file l’USFP et rendu obsolète son discours. En même temps, celui des islamistes a pris de l’ampleur et de la vigueur. «Les islamistes se sont renforcés et disposent des moyens d’encadrement de la population performants qui font aujourd’hui défaut à la gauche. En plus, l’islam politique fait désormais partie intégrante de la dynamique que connaît actuellement le pays, et toute la région. C’est une nouvelle réalité. Les islamistes sont au pouvoir en Egypte, en Tunisie et plus tard et d’une manière pacifique au Maroc».
C’est sans doute cette tendance qui a poussé certains courants, surtout islamistes, à envisager au lendemain déjà des élections de novembre 2011 et même bien avant, une alliance entre islamistes, principalement du PJD, et les partis de la gauche, surtout les deux membres de la Koutla, le PPS et l’USFP. Abdelali Hamieddine, membre du secrétariat général du PJD, était parmi ceux qui ont défendu la thèse selon laquelle les deux clans pouvaient travailler ensemble s’ils laissaient de côté les considérations idéologiques. Le PPS a tenté l’expérience alors que l’USFP l’a rejetée d’une manière catégorique. Entre autres considérations, l’USFP estime que l’heure est à la reconstruction et à la recomposition de la gauche, que ce soit la gauche radicale ou la famille ittihadie (PS, PADS, CNI, PT). Et même pour le PPS, la tendance générale veut que le cercle logique des alliances du parti reste celui de la gauche, de la Koutla et des partis démocratiques.

La gauche à la reconquête de l’islamisme

C’est pour dire que des alliances, aussi solides qu’elles soient, entre islamistes et gauchistes, ne peuvent naturellement pas être durables. La gauche ne peut pas non plus continuer à rejeter, comme elle l’a fait par le passé, la composante islamiste de la société marocaine. En effet, «c’est un constat que nous avons fait lors de la préparation de notre dernier congrès : les rapports de forces idéologiques et culturels penchent plutôt vers les courants islamistes et conservateurs. Les forces de gauche ont, depuis longtemps, délaissé ce volet. Il ne faut plus refaire la même erreur. Il ne faut pas laisser la question religieuse entre les seules mains des mouvements islamistes et conservateurs».  

Que faire alors ? «Le salut réside dans la production d’un discours opposé, un discours prônant un islam ouvert et tolérant. Cela ne veut pas dire que la gauche doit instrumentaliser, à son tour, l’islam à des fins politiques comme le font les mouvements et partis islamistes», affirme ce dirigeant socialiste. Mais les partis de gauche pourraient faire usage de l’islam autrement, en mettant l’accent sur son côté ouvert, progressiste et tolérant. Ceci devrait leur éviter des accointances, souvent suspectes, avec des mouvements islamistes aux fins non souvent ouvertement exprimées.
Maintenant, «si une force politique, puisse-t-elle se réclamer à référentiel islamiste, appelle à la lutte contre la corruption et la prévarication, revendique la mise en œuvre effective et rapide de la Constitution, critique la lenteur de l’action gouvernementale, c’est normal que l’on joigne nos efforts aux siens, sans pour autant parler de rapprochement ou d’alliance de portée stratégique». C’est qu’il ne faut pas perdre de vue une chose, affirme le socialiste Jalil Tolaimate : «Nous estimons que l’actuel gouvernement, conduit par le PJD, est une deuxième alternance, dans l’histoire du Maroc après celle dirigée par l’USFP en 1997. La future alternance sur le pouvoir devrait être entre la gauche et les formations qui se revendiquent du référentiel islamiste».

La carte politique d’après les futures élections législatives doit dégager, estime-t-il, une polarisation claire dans ce sens. «Aussi, devons-nous œuvrer, les islamistes d’un côté, la gauche et les autres forces démocratiques de l’autre, pour clarifier davantage la scène politique et dégager une majorité homogène et une opposition cohérente». Autrement, le pays court un danger. En effet, explique ce membre du bureau politique de l’USFP, «il faut absolument éviter ce qui se passe actuellement en Egypte où la polarisation politique est en train de se construire sur une base religieuse, les islamistes d’un côté et les laïcs et les libéraux de l’autre. C’est un danger à éviter à tout prix. Nous voulons une polarisation à l’image de celle qui se construit dans les démocraties, entre gauche, centre-gauche, droite et centre-droite». Mais pour cela, il faut commencer par revoir nos lois électorales par delà notre politique électorale. Mais c’est là un autre débat.