Les dossiers qui occuperont la scène politique

Le remaniement ministériel sera probablement à l’ordre du
jour.
L’affaire du Sahara, les projets «œcuméniques» de
l’USFP pour la gauche, et l’avenir du PJD occuperont le devant de
la scène.
Les députés sont appelés à mettre de l’ordre
dans leurs affaires.

Au lieu de tourner le regard vers le passé pour rappeler les grands événements qui ont marqué l’année écoulée, il serait préférable et plus profitable de porter le regard vers l’avenir pour pressentir les grands chantiers de l’année à venir. L’exercice est risqué,… moins toutefois que la lecture dans une boule de cristal. Une prospective raisonnable est possible car, le futur étant le fils du passé, de nombreux événements sont, en fait, attendus.
Quels sont donc ces grands chantiers qui feront l’actualité de 2004 ? Nous en avons choisi six, qui nous paraissent essentiels : l’affaire du Sahara, le remaniement ministériel, l’amélioration du fonctionnement du Parlement (absentéisme, nomadisme et immunité), l’USFP et le pôle de gauche, le PJD et l’avenir de l’islamisme et enfin le rôle et la place d’une mouvance populaire unie.
Sur l’affaire du Sahara, deux dates sont à retenir : le 31 janvier et l’après-avril 2004. La première date correspond à l’examen du dossier par le Conseil de sécurité des Nations Unies. A cette échéance, le Maroc est invité à présenter sa réponse au Plan Baker II ou, à défaut, ses propositions alternatives.
Le secrétaire général de l’ONU, Kofi Annan, avait d’ailleurs, dans son dernier rapport devant le Conseil de sécurité, exprimé une certaine lassitude de l’organisation onusienne devant un conflit à propos duquel, de toute évidence, les parties ne sont pas encore prêtes à se mettre autour d’une table de négociation. Un conflit qui a déjà coûté la bagatelle de 550 millions de dollars comme frais des troupes de la Minurso stationnées dans la région depuis 1992.
C’est pourquoi l’éventualité d’un désengagement de l’ONU n’est pas à exclure totalement, d’autant plus que les Etats-Unis, gendarme du monde et principal bailleur de fonds de l’ONU, ont reconnu l’aspect bilatéral du conflit. Le Secrétaire d’Etat américain aux Affaires étrangères, Colin Powell, l’a affirmé de manière explicite à l’issue de sa visite au Maroc en décembre 2003 : «Les Etats-Unis encouragent le Maroc et l’Algérie à entamer des négociations directes pour parvenir à un règlement politique de la question du Sahara».

Les élections algériennes seront suivies de près
Le Maroc, de son côté, travaille avec ses alliés pour élaborer une vision d’une solution politique négociée, fondée sur l’intégrité territoriale du Maroc et le principe de «ni vaincu ni vainqueur».
Mais il est évident que des négociations directes entre le Maroc et l’Algérie ne peuvent être envisagées qu’au lendemain des élections présidentielles d’avril 2004, lorsque le nouvel hôte du Palais d’Al Mouradia, à Alger, sera enfin connu. D’ailleurs, le report de la réunion des chefs d’Etat de l’Union du Maghreb arabe (UMA), en Algérie, a démontré l’absurdité de l’idée selon laquelle on pouvait avancer sur la voie de la construction du Maghreb, indépendamment de la question du Sahara. Aujourd’hui, tout le monde semble convaincu qu’une solution définitive ne pourra être trouvée qu’à travers des négociations directes entre le Maroc et l’Algérie. Il reste à espérer que le prochain président de la République algérienne en sera également convaincu.
Le deuxième chantier continuera certainement à faire couler beaucoup d’encre. Il concerne l’éventualité d’un remaniement ministériel. Un sujet pratiquement abordé sous tous les angles bien avant que le gouvernement de Driss Jettou ne souffle sa première bougie.
Pléthorique, politiquement hétéroclite (coalition de six partis politiques), tentant une alchimie difficile voire impossible entre technocrates et politiques, entre novices et caciques et présidé par un Premier ministre non partisan… Une telle configuration ne pouvait que susciter l’appétit vorace des commentateurs et des analystes. Un tel gouvernement portait dès sa naissance les prémices de son remaniement.

Il y a ministre…et ministre
Quatorze mois après sa formation, cette alchimie a-t-elle pris ? L’existence de canards boiteux au sein de ce gouvernement est un secret de Polichinelle. De plus, si le Premier ministre est obligé de monter au créneau sur de nombreux dossiers, c’est que les titulaires des départements concernés ont failli à leur mission. D’autres ont, plus simplement, une mission qui n’a pas lieu d’être.
En tout cas, et malgré les campagnes médiatiques hostiles dont il a été la cible, Driss Jettou travaille et réussit à faire aboutir des dossiers qui parfois traînaient depuis de nombreuses années (Code du travail, Sodea-Sogeta…). Il obtient des résultats positifs et, surtout, il a résisté aux épreuves des élections législatives et communales, qui ont vu les candidats issus des partis de la majorité en arriver à des extrêmes, ce qui menaçait cette dernière de voler en éclats.
Il va de soi que le Maroc n’a pas les moyens de se payer un gouvernement aussi pléthorique. On gagnerait donc à opter pour une équipe plus ramassée et débarrassée de ses poids morts. Un remaniement ministériel technique est donc toujours à l’ordre du jour. Il interviendra quand le chef de l’Etat le décidera.
L’amélioration du fonctionnement du Parlement est le troisième chantier. Un exemple en témoigne amplement : la Chambre des Représentants, quinze mois après son élection, n’a pas encore réussi à adopter son règlement intérieur… Ce dernier bute sur les solutions proposées pour remédier à trois problèmes qui décrédibilisent, voire stigmatisent, nos législateurs. Il s’agit de l’absentéisme, de la transhumance et de la procédure de levée de l’immunité.
Les images d’un hémicycle pratiquement vide, transmises tous les mardis et mercredis par la TVM, constituent un spectacle désolant et révoltant. Tout citoyen ne peut que se poser la question lancinante : où sont passés les représentants de la Nation ? Pourquoi se sont-ils farouchement battus pour se faire élire s’ils désertent systématiquement les travées du Parlement ? Cherchaient-ils simplement la protection offerte par l’immunité parlementaire ?

Absentéisme, transhumance et immunité parlementaire : à quand la fin ?
Des propositions concrètes ont été faites pour lutter contre ces trois plaies qui rongent la crédibilité de l’institution législative. Pour l’absentéisme, certains, comme Mostafa Ramid (PJD), ont suggéré de lier les indemnités mensuelles à l’assiduité des députés. Chaque absence non justifiée leur vaudrait une retenue sur ces indemnités jusqu’à un maximum mensuel de 20 000 dirhams. En 2004, la question sera, espère-t-on, sérieusement abordée.
Pour l’immunité parlementaire, l’USFP et le PJD, pour une fois d’accord, ont proposé de la réserver à la nécessaire protection des idées et des positions politiques et idéologiques des parlementaires. De plus, un projet de loi devant préciser, simplifier et accélérer la procédure de levée de l’immunité parlementaire traîne toujours à la Chambre des Représentants depuis juin 2001.
Enfin, pour la transhumance parlementaire, le ministre de la Justice, Mohamed Bouzoubaâ, a tenté d’agir par voie judiciaire. Il a annoncé que des poursuites seraient engagées contre les parlementaires coupables de transhumance sous les chefs d’inculpation de corruption, d’escroquerie ou d’abus de confiance. Des délits punis par le Code pénal. Mais il est peu probable qu’il réussisse à surmonter les difficultés juridiques qui entraveraient une telle démarche, sans parler de la résistance des concernés.
Toutes ces propositions ont été rejetées par les uns et les autres. Que faire ? Les solutions de bons sens existent. Elles doivent être adoptées. Dans les cas de flagrant délit, la justice peut sévir. Mais l’essentiel du problème se situe au niveau de la culture politique dominante et de la qualité de la classe politique elle-même. Et là, c’est une autre paire de manche.

USFP : de la légitimité historique à la légitimité démocratique
Les trois derniers chantiers concernent trois composantes majeures du champ politique national : l’USFP et la gauche, le PJD et l’islamisme et la mouvance populaire. Ces trois sensibilités feront parler d’elles au cours de l’année 2004.
Mohamed Elyazghi, l’éternel numéro deux de l’USFP est enfin devenu le premier parmi les siens. Cela ne s’est pas fait sans difficultés, le clan des «youssoufistes» s’étant farouchement battu pour préserver ses positions organisationnelles et sa présence au sein du bureau politique et de la presse ittihadie. Les «youssoufistes» ont obligé le futur Premier secrétaire du parti à négocier.
Il a ainsi été élu sur une base contractuelle. Il a pris des engagements sur la démocratisation et la modernisation des structures du parti. Des engagements consignés dans la plate-forme du 28 novembre 2003, adoptée par le bureau politique et par la commission administrative du parti. L’USFP est donc passé d’une légitimité historique et charismatique à une légitimité démocratique. C’est peut-être là une chance inespérée et imprévue d’avancer sérieusement sur la voie de la démocratisation du parti. La préparation et l’organisation du VIIe congrès national du parti va permettre de le vérifier.
Dans ses multiples interventions médiatiques, Mohamed Elyazghi a donné de lui-même une image d’ouverture vis-à-vis de la gauche, de tolérance en direction des islamistes et de sa volonté de renouer avec l’allié et rival de toujours de l’USFP, à savoir le Parti de l’Istiqlal. Le biais trouvé est celui de la réactivation de la Koutla démocratique, maintes fois déclarée morte et enterrée, mais renaissant toujours de ses cendres tel le Phénix de la mythologie antique. L’un des slogans les plus récurrents dans le discours de M. Elyzaghi est son ambition de faire de l’USFP la grande maison de tous les socialistes marocains. Vaste programme.
Quant aux islamistes du PJD, ils se préparent à tenir leur Ve congrès national en avril 2004 à Rabat. Même si la presse du parti tente de normaliser son discours, la dominante religieuse reste très présente sous une mince pellicule, plus politique et économique. Mais elle refait surface avec force à l’occasion de combats par procuration. Le débat sur le voile et la laïcité en France a été suivi avec passion. Le PJD s’est même offert le luxe d’écrire à Jacques Chirac sur ce sujet, et pour défendre le voile. En 2004, le PJD devra clarifier sa position et il est attendu là-dessus.

La Mouvance populaire entre la force politique et la vacuité idéologique

Enfin, comment peut-on interpréter l’annonce très médiatisée de la naissance de la MPU (Mouvance populaire unifiée) ? Il s’agit en fait d’une nouvelle structure de coordination entre le MP, le MNP et l’UD. Une sorte de Koutla populaire. Mais le problème essentiel de la MPU réside dans la vacuité de son idéologie et de son programme politique et économique.
Cette mouvance est certes forte du plus grand groupe parlementaire. Il est avéré qu’il s’agit d’une force électorale avec laquelle il faudra compter. Mais là où le bât blesse c’est que cette force est plus arithmétique qu’autre chose. Elle a du mal à se constituer, et même à se penser, en tant que force politique réelle à même d’imprimer son empreinte sur la vie politique nationale.
Ces six chantiers politiques domineront certainement l’année 2004. Ils ne seront pas les seuls, c’est évident. Mais ils animeront le débat politique bien au-delà d’une année.