Leaders politiques : ce qu’ils font de leurs journées

La plupart d’entre eux passent leur matinée à recevoir les
doléances des militants et les visiteurs.
Ceux qui sont ministres sont obligés de déléguer une partie
de leur pouvoir.
Certains sont matinaux, d’autres couche-tard… à chacun sa manière
de travailler.

Ce Slaoui de 63 ans est très matinal. Il se réveille à l’aurore, avec le chant du coq, non point pour faire du sport, histoire de se maintenir en forme, mais plutôt pour lire. Pour Ismaïl Alaoui, secrétaire général du PPS (Parti du progrès et du socialisme), la lecture est un besoin vital. Il lui consacre d’ailleurs plusieurs heures par jour. Ancien professeur universitaire de géographie humaine, il est féru d’histoire et d’essais politiques. Socialiste de cœur, il aime partager son savoir avec les autres. Il lui arrive souvent ainsi de photocopier des articles de presse ou des passages de livres, pour les distribuer à certains de ses camarades… Une façon bien à lui de susciter le débat au sein de la direction du parti sur un sujet qui lui tient à cœur.
À l’heure où les fonctionnaires commencent laborieusement leur journée, la sienne est déjà largement entamée et elle se termine généralement vers 19h30mn. Mais elle peut se prolonger tard dans la nuit. Ismaïl Alaoui rejoint son bureau, au siège du parti, à Rabat, dès 8 h30 mn. Première tâche : établir son agenda. Il traite ensuite son courrier, avant de s’attaquer aux dossiers de l’heure. Ce n’est qu’à 11 heures qu’il commence à recevoir militants et visiteurs, toujours sur rendez-vous.

Certains sont de véritables bourreaux de travail
Moins matinal, Ahmed Osman, président du RNI (Rassemblement national des indépendants), arrive tous les jours, sauf les week-ends, à 9h 30 mn à son bureau. Ahmed Krafesse, son chef de cabinet et directeur du siège du parti, décrit ainsi le rituel du président : «Chaque matin, tout en sirotant son café, M. Osman lit la presse, dont celle du parti. Puis, il passe le plus clair de la matinée à recevoir des membres du RNI ou de simples citoyens venus lui exposer leurs problèmes». Ainsi, du temps de l’affaire Annajat, le siège du parti ne désemplissait pas, les victimes de cette affaire défilant toute la matinée. «M. Osman les recevait un à un dans son bureau», se rappelle M. Krafesse. L’après-midi, le leader du RNI tient salon chez lui.
Même s’il démarre sa journée de travail, un peu plus tôt que Ahmed Osman (à 19 heures tapantes), Abbès El Fassi, natif de Berkane, 63 ans, à l’éternelle allure de jeune premier, préfère, lui, plutôt le calme de la nuit pour travailler. Ses journées se prolongent souvent bien au-delà de minuit.
Véritable bourreau de travail, le secrétaire général du Parti de l’Istiqlal, partage son quotidien entre son bureau au siège du parti, sis place des Martyrs, à Rabat, son bureau au ministère et son cabinet d’avocat. Mais, depuis qu’il est ministre d’Etat, il a pratiquement déserté son cabinet et ne plaide plus.
«Abbès El Fassi est un homme méthodique, pragmatique et ponctuel. Un perfectionniste qui ne laisse rien au hasard». C’est ainsi que le décrit son entourage. Est-ce pour cela qu’il lui arrive souvent d’avoir des accès de colère à cause d’un travail bâclé, inachevé ou non livré à temps ? Probablement.
Autre bourreau de travail, Saâd Eddine El Othmani, leader du PJD (Parti de la justice et du développement). Il commence sa journée de travail à 9 heures mais elle peut se prolonger sans discontinuer jusqu’à minuit, week-ends compris ! Quand il lui arrive d’observer une pause à midi ou à treize heures pour aller déjeuner chez-lui, il est de retour au bureau dès 15 heures.
A 47 ans, ce natif d’Inezgane est le plus jeune de ce groupe de chefs de partis. Mais objectera-t-on, M. El Othmani n’est pas le secrétaire général du PJD. «Certes, mais il en est le secrétaire général effectif, car c’est lui qui est impliqué dans la gestion quotidienne du parti», affirme le directeur du siège du PJD, Slimane El Amrani. D’ailleurs, ses camarades et collaborateurs sont unanimes: l’homme a un sens aigu de l’organisation. C’est l’homme fort de l’appareil du PJD. Un peu à l’image de Mohamed Elyazghi à l’USFP.

Collégialité et délégation de pouvoirs presque partout
Qu’en est-il de Mohamed Bensaïd Aït Idder, président de la GSU (Gauche socialiste unifiée) ? Secrétaire général de l’OADP depuis sa création en janvier 1983, M. Bensaïd a été libéré du travail harassant de gestion quotidienne du parti depuis le congrès constitutif de la GSU, en 2001.
Aujourd’hui âgé de 78 ans, ce natif de la province de Chtouka Aït Baha est le vétéran de cette bande des six. Actuellement, président de la GSU, il dirige certes avec assiduité les travaux du conseil national, mais il ne participe plus aux réunions du bureau politique ou du comité central. «Le travail de secrétaire général est dur, je n’ai plus ni la santé, ni la patience pour le faire», nous dit-il.
Mais l’homme ne chôme pas pour autant. Il ne s’abandonne entre les bras de Morphée qu’à 1 heure du matin, et il est sur le pied de guerre six heures plus tard. Même en semi-retraite, M. Bensaïd reste un homme très actif. Sa journée est partagée entre l’animation de l’équipe de Anwar Souss, journal régional qu’il a créé en 2003, son travail de député à la Chambre des Représentants, la lecture de livres et de documents d’histoire en vue de la publication d’un ouvrage sur le mouvement de la Résistance du Nord du Maroc (un livre sur la Résistance du Sud a déjà été publié) et les chaînes satellitaires arabes dont il apprécie particulièrement les débats.
Parmi ces chefs de partis, seul Mohamed Laenser, natif d’Immouzzer Mermoucha (province de Boulemane), âgé de 61 ans, a de lourdes responsabilités ministérielles. C’est pourquoi le secrétaire général du MP (Mouvement populaire), et ministre de l’Agriculture, recourt à la délégation de pouvoirs. C’est ce que nous explique Essaïd Ameskane (membre du bureau politique du MP). «Il serait très difficile à Mohand Laenser de s’occuper à la fois des affaires du parti et de ses responsabilités en tant que ministre. Du coup, tout ce qui est gestion quotidienne du parti, c’est moi qui m’en occupe. Mais je consulte le secrétaire général, quand c’est nécessaire», déclare l’homme le plus proche de M. Laenser.

Les brouillons et les méthodiques
Comme il est retraité, M. Ameskane est en permanence au siège du parti et il lui arrive d’avoir des journées de travail de douze heures. Mais lorsqu’il s’agit de présider une réunion du bureau politique ou du comité central, ou encore de recevoir une délégation étrangère, c’est M. Laenser qui s’en occupe et ce conformément au règlement intérieur du parti, qu’il «connaît par cœur et respecte scrupuleusement».
Au PPS, la délégation des pouvoirs et la répartition des responsabilités au sein de la direction est une pratique consacrée par la démocratisation de ce parti. Ainsi, en tant que secrétaire général, c’est Ismaïl Alaoui qui balise le terrain avant la tenue de chaque réunion du bureau politique. De plus, la direction du parti étant collective, M. Alaoui a l’habitude de déléguer et de consulter avant de prendre des décisions.
Le successeur de feu Ali Yata a une qualité très rare chez les leaders de partis : c’est lui qui réalise la synthèse des travaux de l’instance exécutive du parti et des enseignements à tirer de ses débats. Et tout cela par écrit. D’ailleurs, ne se fiant jamais entièrement à sa mémoire, il prend systématiquement des notes. Ce qui donne de la rigueur et de la précision à ses rapports de synthèse.
Ahmed Osman, lui, n’aime pas prendre de notes, nous confie Ahmed Jazouli, responsable de la presse du RNI : «Bien qu’il lui arrive d’en prendre, le président a une mémoire infaillible qui lui permet de s’en passer. De plus, M. Osman appartient à cette génération qui n’a jamais réussi à se mettre à l’outil informatique, ce qui l’oblige à écrire à la main».
Au PJD, également, la collégialité et la délégation de pouvoirs sont des règles de fonctionnement. «Toute décision est le fruit d’un débat et d’un effort collégial et le travail en équipe est la règle. D’ailleurs, avant de passer au secrétariat général, la plupart des dossiers subissent un traitement préalable au sein de commissions créées à cet effet», nous déclare M. Elotmani.
A la GSU, on se fait aussi un point d’honneur à respecter ces règles élémentaires de fonctionnement démocratique : la délégation et la collégialité. C’est ce que dit, en une formule ramassée, Mustapha Meftah, membre du bureau politique de ce parti : «Mohamed Bensaïd est tout le contraire d’un zaïm. C’est un homme modeste qui accepte la contradiction et qui s’incline démocratiquement devant les décisions de la majorité».
Mais les chefs de parti ne vivent pas que d’eau fraîche et d’action partisane et politique. C’est une lapalissade de le dire, mais ils ont également une vie de famille, qui est la première à pâtir de leur engagement public, et quelques passions et loisirs.
Comme nombre d’hommes politiques marocains, Abbès El Fassi s’intéresse, voire se passionne, pour la politique française. N’était-il pas ambassadeur à Paris entre 1990 et 1994 ? Son dernier livre de chevet: une biographie, De Gaulle mon père, par le fils du Général. Sinon, lors de ses déplacements en voiture, c’est le Coran qu’il aime écouter.
Ismaïl Alaoui, même s’il est un personnage public, reste un homme casanier. Sa priorité lorsque sa journée de travail est finie, c’est sa famille. C’est un homme qui fuit les mondanités et qui se couche tôt. Les week-ends, s’il n’a pas de déplacement en province ou de réunions du parti, il est parmi les siens à causer au coin du feu, à regarder la télévision et à lire.
Quant à Mohand Laenser, c’est chez lui qu’il lit avec attention la presse et suit avec beaucoup d’intérêt l’actualité internationale. Sa passion secrète, c’est l’internet. Il passe ainsi des heures entières à surfer sur la «toile» (son passage par le défunt ministère des PTT y est-il pour quelque chose ?). Ahmed Osman, pour sa part, pratique la marche et se passionne pour le bridge.
La gestion du parti et le Parlement accaparent tout le temps dont dispose Saâd Eddine El Othmani et ne lui laissent aucun répit pour pratiquer son métier : la psychiatrie. Sans parler de sa petite famille. Comme il le dit lui-même: «Elle est la première victime, surtout que les enfants ne peuvent pas comprendre l’absence continue du père».
Enfin, le doyen de ces chefs de partis, Mohamed Bensaïd Aït Idder, se rend à Rabat, en train, pour accomplir son rôle de représentant de la Nation et, signe qui ne trompe pas, il reverse une partie substantielle de ses indemnités parlementaires à son parti. C’est dire que l’éthique et le politique peuvent faire bon ménage. Finalement, nos hommes politiques ne sont pas tous désespérants.