Le troisième mandat acquis pour Abbas El Fassi

Consensus sur son maintien à  la tête de l’Istiqlal, pour l’unité du parti et pour capitaliser sur la première Primature du PI depuis 1958.
Les statuts seront modifiés : un mandat supplémentaire en cas de Primature.
Beaucoup de nouveautés en perspective : rajeunissement des instances du parti, et mise en place de présidents de régions réunis en «conseil exécutif».

Vendredi 9 janvier. Deux mois après la date initialement prévue, l’Istiqlal lance les travaux de son XVe congrès, sous le slogan : «Ensemble pour un Maroc de réformes». Pour l’occasion, le parti du Premier ministre a vu les choses en grand : 5 700 personnes sont attendues pour la séance d’ouverture, dont 4 500 congressistes qui siégeront au complexe sportif Moulay Abdallah de Rabat pendant les trois jours que durera l’événement. Au cours des derniers mois, les participants ont été élus dans pas moins de 75 congrès provinciaux, et, fait nouveau, les places de congressistes ont été distribuées aux provinces en fonction du nombre de militants inscrits et de leur performance aux élections législatives de 2007. Aussitôt élus, ils ont choisi, chacun dans sa province, les 450 militants qui siégeront au conseil national aux côtés des représentants des organisations parallèles – jeunesse et femmes istiqlaliennes, travailleurs, associations professionnelles (avocats, médecins, juristes, économistes) – qui auront pour mission d’élire le comité exécutif du parti et surtout le nouveau secrétaire général de l’Istiqlal. Il ne s’agit pas là des seules nouveautés à l’agenda du doyen des partis marocains : l’ensemble des instances de l’Istiqlal, du congrès au comité exécutif, devraient ainsi comporter un minimum de 20% de femmes mais aussi 20% de jeunes. Un renouvellement qui devrait se traduire par la présence d’au moins deux femmes et deux personnes âgées de moins de quarante ans dans l’instance exécutive du parti.
Importants, ces changements ne devraient pas poser problème à l’Istiqlal. C’est que, à en croire ses cadres, le parti du Premier ministre a la cote ces derniers temps. En effet, selon le dernier recensement, effectué en interne, la formation de Abbas El Fassi rassemblerait quelque 270 000 militants, dont bon nombre de cadres qui l’ont rejointe depuis 2007. Une arrivée massive qui encourage le parti à mener des réformes qu’il qualifie d’ambitieuses : il est désormais question, non sans susciter quelques résistances, de faciliter l’accès au comité exécutif en annulant l’obligation pour les candidats à cette structure de passer d’abord deux mandats au conseil national. Mieux, l’Istiqlal cherche à anticiper sur le chantier de la régionalisation en cours à travers le pays par la mise en place de présidents de régions, élus, qui joueront un rôle de coordination, jusque-là réservé aux membres du comité exécutif. Une nouvelle instance, le «conseil exécutif», est également en chantier. Elle aura pour mission de réunir régulièrement les présidents de régions et le comité exécutif, de manière à assurer la jonction entre les structures régionales et nationales du parti.

Une commission d’évaluation présentera son rapport au congrès
En attendant ces changements, mardi 6 janvier, la commission des statuts et des règlements se réunissait sous la direction de Mohamed Saâd El Alami, également membre du comité exécutif, pour apporter la touche finale aux détails de la réforme. Une ultime rencontre était également prévue mercredi 7 janvier, au niveau de la commission nationale préparatoire du congrès, présidée par Chiba Maâlaïnine, membre du comité exécutif du parti.
A noter, enfin, que le parti semble avoir cherché à afficher son assurance en se dotant d’une «Commission de l’évaluation de l’action du parti», qui devrait permettre à la formation de faire son autocritique en présentant au congrès son rapport sur l’évolution du parti.
Toutefois, de l’intérieur comme de l’extérieur du parti, les regards sont pointés dans une toute autre direction : pressentie de longue date, la réélection de Abbas El Fassi à la tête de l’Istiqlal semble désormais inévitable, bien que non prévue par le règlement actuel. En effet, à l’heure où nous mettions sous presse, rien ne laissait entendre que le congrès, seul habilité à voter la modification du règlement nécessaire au maintien en poste du secrétaire général sortant, soit opposé à cette idée. Par ailleurs, mercredi 7 janvier, le parti ne semblait toujours pas disposer de concurrent susceptible de gêner le Premier ministre. Il y a bien eu M’hammed Khalifa, membre du comité exécutif, ouvertement opposé au troisième mandat El Fassi et qui a annoncé son intention de présenter sa candidature. Un geste fort dans ce parti où les candidatures uniques sont une règle implicite. Il n’empêche que ce dernier ne se fait pas d’illusions quant à sa capacité à remporter la direction du parti. Il entend plutôt protester contre cet état de fait. «Je ne vais pas me présenter contre Abbas El Fassi ou un autre candidat : nous nous trouvons dans une situation où, à partir du moment où le secrétaire général se présente pour un troisième mandat, il est de mon devoir d’avancer ma candidature pour rappeler que la voie sur laquelle il s’engage n’est pas légitime», explique-t-il. Sur le plan administratif toutefois, la légitimité dont parle M. Khalifa est du ressort du seul congrès et aucune règle écrite, dans les mœurs politiques mondiales, n’interdit un troisième ou même un quatrième mandat si telle est la volonté des militants. Dans la pratique, de mémoire de militant marocain, presque aucun chef de parti n’a quitté son poste de manière volontaire.

Le silence des doyens
Du côté des autres doyens du parti, on se garde de prendre position : Larbi Messari, membre du comité exécutif, ne s’est plus manifesté depuis qu’il a gelé sa participation à ce dernier, en octobre, en insistant sur le fait que les Istiqlaliens avaient le droit de décider de leur sort loin des «raisons à caractère formel, individuel, voire secondaire». Idem du côté du conseil de la présidence qui regroupe des anciens dirigeants du parti, comme M’hammed Boucetta ou Mohamed Douiri, et qui a opté pour la neutralité à la suite d’une réunion avec le comité exécutif, au cours de laquelle ce dernier l’a informé de sa volonté de présenter la candidature El Fassi.
Dans les couloirs de l’Istiqlal, le secrétaire général n’est pourtant pas épargné par les critiques : homme de réseau, on lui reproche d’avoir usé de son influence sur les instances dirigeantes et les organisations parallèles du parti, et bénéficié de son aura de Premier ministre pour obtenir le fameux mandat. Toutefois, ses opposants se montrent aussi discrets qu’ils sont acerbes. C’est qu’au fond, ils se sont tous déjà rangés à l’idée que le troisième mandat était inévitable pour le bien du parti, afin d’éviter une scission comme celle qui, en 1959, avait donné naissance à l’UNFP de Abdallah Ibrahim, ou encore une crise comme celle vécue par l’allié USFP au lendemain du départ de son ex-premier secrétaire, Mohamed Elyazghi. «Mieux vaut reconduire l’actuel secrétaire général que se retrouver avec un outsider à la tête du parti, qui échouerait ainsi à rassembler les militants», indique ce cadre istiqlalien. Ailleurs, l’on affirme vouloir éviter d’affaiblir le gouvernement, le premier de l’Istiqlal depuis 1958. «Si nous faisons quoi que ce soit maintenant, nous risquons d’ébranler le Premier ministre. Ce ne serait pas dans l’intérêt du pays. Imaginez que nous nous mettions à protester, comme cela s’est passé au congrès de l’USFP. Son autorité en serait sapée. Et devant le Souverain, devant les différentes instances du pays, il serait désavoué par une frange de son parti, ce qui affaiblirait la Primature et le pays», indique cet autre istiqlalien.

La stabilité de la Primature, pivot de l’argumentaire en faveur du troisième mandat
Une position qui rejoint celle des partisans de Abbas El Fassi qui érigent la réussite de l’expérience gouvernementale en priorité (cf. historique). «Première raison, qui n’est pas des moindres : nous considérons que nous vivons aujourd’hui une situation particulière. Il s’agit du premier gouvernement politique issu des urnes où la méthodologie démocratique a été appliquée, où les élections ont été transparentes. Or, notre vocation est de réhabiliter le politique et de donner du poids à ce dernier à travers cette action gouvernementale», explique ce cadre du parti. En somme, pour certains militants, pour faire réussir cette expérience, il est important, voire vital, que Abbas El Fassi soit soutenu et, partant, qu’il garde sa casquette de chef du parti.
Dans la pratique, pour gérer l’événement, les militants ont hésité entre différentes formules. Fallait-il simplement procéder à l’extension du mandat du secrétaire général du parti le temps que durerait sa Primature ? Cette première option aurait eu pour inconvénient de faire dépendre les affaires du parti de celles du gouvernement. Par ailleurs, certaines voix jugeaient la mesure peu démocratique dans le sens où l’on n’aurait pas demandé aux militants leur avis. Autre option considérée et qui, à l’heure où nous mettions sous presse, mercredi 7 janvier, semblait la plus probable : un troisième mandat à part entière qui permettrait à Abbas El Fassi de diriger le parti jusqu’en 2012, à condition qu’il se présente comme candidat parmi d’autres, histoire de se conformer à la logique démocratique.
On l’a bien compris, l’option de la nomination d’un secrétaire général autre que le Premier ministre est hors de question pour les partisans de ce dernier, qui invoquent les problèmes connus par le parti à l’époque de la direction Boucetta-Douiri.
Le même argument est opposé à ceux qui proposent de ressortir des placards du parti le poste de secrétaire général adjoint. Reste que le rejet de ces deux options risque de priver le parti de garde-fous importants dans le cas où le parti serait de nouveau amené à diriger un gouvernement.
En effet, samedi 3 janvier, à l’occasion de l’avant-dernière réunion de la commission des statuts et règlements du congrès, le consensus avait porté sur la formule selon laquelle, «lorsque le secrétaire général est à la tête du gouvernement, il a le droit de briguer un mandat supplémentaire». Cette formulation est jugée plus légère sur le plan communicationnel que l’annonce d’un troisième mandat. Elle devra cependant s’accompagner impérativement d’une limitation claire du nombre de reconductions autorisées. Sans quoi, si l’Istiqlal est de nouveau amené à former un gouvernement en 2012, il sera difficile de prévenir un quatrième mandat El Fassi, et pourquoi pas un cinquième…
Quelle sera au final la décision de l’Istiqlal? Une chose est sûre, un troisième mandat El Fassi ne risque pas d’affaiblir la machine électorale istiqlalienne, du moins dans l’immédiat. Néanmoins, ces mêmes divisions, que les militants veulent éviter à tout prix, risquent de devenir bien réelles si, pour une raison ou une autre, Abbas El Fassi est amené à quitter la Primature avant la fin de son mandat à la tête du parti. Les détracteurs de Abbas El Fassi auront-ils alors la patience d’attendre la fin de son mandat pour chercher à le remplacer ?