Le RNI à  l’heure d’une deuxième scission

Mohamed Aujjar en passe de créer un nouveau parti.
Même en échouant, il gênera considérablement le RNI.
Le prochain congrès du RNI s’annonce sans successeur pour Ahmed
Osman.

Vingt-sept ans après sa création, le parti du Rassemblement national des indépendants (RNI) vit à l’heure d’une deuxième scission, après celle menée par Abdellah Kadiri qui a créé le PND en 1981, cette fois-ci la fronde provient de Mohamed Aujjar, l’ex-ministre des Droits de l’Homme. Enième tentative de secouer un arbre sclérosé comme le RNI en a vu tant au cours de ces dernières années ? Approche extrêmiste pour pousser Ahmed Osman, l’inamovible secrétaire général à passer le témoin ? Les choses semblent plus sérieuses. «Il est trop tôt pour parler du nouveau parti, trop tard pour parler du RNI», déclare cette source proche de Mohamed Aujjar. Un an avant le IIIème congrès du parti de la colombe, prévu pour la fin 2006, les divergences intestines semblent avoir atteint un point de non-retour. Désormais, le camp des mécontents passe à l’acte. Des concertations, entamées le lundi 16 janvier, devraient durer toute la semaine pour la mise en place d’une nouvelle structure partisane. A l’heure où nous mettions sous presse (mercredi 18 janvier), il était question de démission des députés RNI favorables au projet, un départ massif qui coïncidera avec la clôture de la session parlementaire d’automne.
Le nouveau parti, composé, selon les rebelles du RNI, de hauts cadres, d’ingénieurs, d’universitaires, de managers, de membres du parti de Ahmed Osman mais aussi de compétences débauchées dans d’autres structures partisanes, devrait être chapeauté par une direction collégiale, et doté, entre autres, d’un comité directeur et d’un comité d’observation.

Président VS bureau politique : une rivalité destructrice
Aucun nom n’a encore été avancé pour le nouveau parti. Par contre, des sources proches des opposants de Ahmed Osman indiquent qu’ils ne comptent pas se contenter de «réaliser une simple scission mais plutôt créer une grande formation politique ouverte sur le tissu économique, l’entreprise marocaine, la société civile, la haute administration publique et privée et l’université marocaine». Rien moins que ça ! Et pour éviter «la création d’une nouvelle marque politique et avoir une plus-value au niveau de l’approche méthodologique mise en place par des hommes de demain», les sécessionnistes ont annoncé leur intention de prendre leur temps, les instances du parti ne sortant définitivement du moule que dans plusieurs mois. Comment le nouveau parti compte-il s’attirer les votes nécessaires ? Les rebelles annoncent tout simplement leur intention de puiser leurs électeurs parmi les «70% des Marocains qui ne votent pas».
Combien parmi les 86 parlementaires RNI se décideront à sauter le pas et suivre M. Aujjar ? Il faut dire que l’annonce ne vient que confirmer ce que l’on murmurait depuis des mois déjà dans les couloirs du parti. En fait, le seul à être – légèrement – pris de vitesse sera le président du RNI : contacté le lundi 16 janvier, Ahmed Osman aura refusé de s’exprimer à propos des dissensions existantes au sein de son parti, considérant qu’il était «trop tôt» pour parler des «mesures» qu’il comptait instaurer au bout d’une «dizaine de jours». Osman projette-il de mettre en place un «conseil des sages» regroupant ses partisans, parallèle au bureau politique pour bâillonner ce dernier ? Une telle décision entraînerait tôt ou tard une explosion du parti, nous confie-t-on au sein du parti. Une chose est sûre cependant, la politique de lâchage du lest qui avait été la sienne depuis la désignation du nouveau gouvernment Jettou en juin 2004 semblait ne plus faire d’effet.
En effet, le deuxième gouvernement Jettou aura vu le retrait de quatre ministres du parti et l’arrivée de plusieurs technocrates hâtivement labellisés RNI. Les deux évènements avaient déclenché une vague de protestations au sein du parti, certains accusant le secrétaire général de ne pas avoir suffisamment défendu la représentation de son parti au gouvernement, d’autres d’avoir désigné des proches qui n’avaient pas la compétence requise pour le poste de ministre.
Osman ripostera via la presse, traitant les rebelles, entre autres, de «personnes déçues de n’avoir pu accéder aujourd’hui à des responsabilités ministérielles ou encore à des ambitions inassouvies».
Un détail intrigant ne manque pourtant pas d’attirer l’attention : ce n’était pas la première fois que le RNI se retrouvait sous-représenté dans un gouvernement puisque cela avait déjà été le cas du temps de Abderrahmane Youssoufi. Qu’est-ce qui expliquait alors la violence de la réaction qui s’en était ensuivie ?

Pour certains, les graines de la discorde avaient en fait été semées en 2001, date à laquelle le congrès RNI, le premier organisé après celui de 1983, avait élu le bureau politique actuel, alors que jusque-là c’était Ahmed Osman qui gérait ce dernier. Désormais, le président du parti se retrouvait face à une instance aussi légitime que lui puisque issue des élections au sein du parti. Conséquence logique, le président, maître absolu du RNI depuis sa fondation en 1978, aura du mal à partager ses prérogatives antérieures avec le nouvel organe. En fait, on l’accusera de ne pas changer d’attitude. L’incident de 2004 obligera graduellement Ahmed Osman à céder des parcelles de pouvoir : en octobre 2004, dans un effort de toilettage du parti, plusieurs commissions seront désignées pour plancher sur l’organisation interne de ce dernier, prônant entre autres la collégialité des décisions, une meilleure coordination avec les instances régionales du parti. Une charte allant dans ce sens sera d’ailleurs co-signée par Ahmed Osman et le bureau politique, mais l’on continuera de reprocher au leader de vouloir tout monopoliser, certains rebelles allant jusqu’à brandir la menace d’organiser un sit-in devant le siège du parti quand ce ne sera pas carrément la demande de comptes concernant les finances du RNI. Peu après, les concessions de M. Osman prendront forme, désormais, le quartier général du parti, originalement placé sous son nom conformément à la loi de 1958 sera enregistré au nom de la Conservation foncière, un trésorier général sera désigné en la personne de Mohamed Bouhdoud, également membre du Parlement, et les déclarations au nom du parti feront l’objet d’une surveillance particulière de la part du bureau politique. Malgré tout, la lutte pour la direction du parti se poursuit, certains membres du bureau politique n’hésitant pas à indiquer que s’ils ne voient pas de problème à ce que M. Osman conserve ses prérogatives de président du parti jusqu’au congrès, ce dernier doit comprendre que le bureau politique a bien l’intention d’utiliser les siennes.

Osman réélu en 2006 ?
Le parti de Aujjar a-t-il aujourd’hui un avenir ? Même si sa naissance a été pressentie depuis des mois, son effet d’annonce a été fortement limité par l’arrivée sur la scène politique de deux autres partis, le Parti de la Renaissance et de la Vertu de Mohamed Khalidi et le Parti travailliste de Abdelkrim Benatiq, quelques semaines auparavant.
Il est vrai que le geste de l’ancien ministre des Droits de l’Homme exprime un ras-le-bol bien présent dans le parti, pourtant, combien parmi les 40 députés et 46 conseillers RNI prendront le risque de se joindre à la nouvelle formation ? Cette dernière apportera-t-elle tout simplement du nouveau à l’heure où la pléthore de partis existants n’a d’égal que le manque d’originalité au niveau des programmes ? Pour l’instant, la seule chose qui caractérise le nouveau parti est que son organisation rappelle les propositions de la charte cosignée par Ahmed Osman et le bureau politique en 2004.
Le RNI sera-t-il sauf pour autant ? Pas d’illusions : car l’homme à l’origine de toutes les dissenssions actuelles, Ahmed Osman, n’a pas vraiment de successeurs dans son parti. Entre un Mustapha Oukacha affaibli par la maladie et un Mohamed Aujjar qui a pratiquement consommé sa rupture avec le parti, il est fort probable que le prochain congrès se voit obligé de reconduire son leader de toujours par défaut, quitte à l’encadrer d’un bureau politique aux pouvoirs renforcés.

Ainsi, même si le parti de M. Aujjar ne parvenait pas à s’attirer les 5% de voix requis par la loi sur les partis, le parti de la colombe devrait souffrir de cette scission, qui l’affaiblit tout en lui faisant perdre un temps précieux. En effet, cette rupture intervient au moment où le parti commençait à se chercher des alliés aux prochaines élections, certains de ses membres commençant déjà à débattre sur une éventuelle alliance avec le Parti de la justice et du développement qui, au pire des cas, aurait pu se solder par un renforcement de sa position de négociation vis-à-vis de son allié traditionnel, l’USFP

Si Osman arrive à convaincre Aujjar de ne pas quitter le parti, il devra lui céder sa place de secrétaire général.

Osman et RNI, les deux faces d’une même médaille ?
Ahmed Osman a-t-il fait son temps à la tête du RNI ? Les voix s’élèvent contre l’homme qui a dirigé le parti depuis sa fondation en 1978, pourtant, personne ne semble pouvoir lui succéder à son poste. Les histoires de l’homme et du parti sont-elles trop imbriquées pour être séparées de sitôt ?
Avant d’accéder à son poste actuel, Ahmed Osman a cumulé les postes de responsabilité au Maroc dans des périodes particulièrement difficiles. Il faut dire qu’il avait la confiance royale pour lui : originaire d’Oujda, il aura étudié aux côtés du défunt Roi Hassan II, au collège comme à l’université. Son destin sera ensuite tout tracé : membre du cabinet royal du défunt Roi Mohammed V dès 1955, il deviendra directeur de celui de feu Hassan II de 1971 à 1972. Marié à Lalla Nezha, la sœur de Hassan II, il occupera le poste de Premier ministre, pendant une période exceptionnellement longue, vu la conjoncture de l’époque, de 1972 à 1979.
En 1977, la victoire écrasante des élus sans appartenance politique leur donne la majorité au Parlement, monocaméral à l’époque. Très vite, il s’avère nécessaire de coordonner les actions de cette majorité inhabituelle, d’où le nom du parti, Rassemblement national des indépendants, qui verra le jour l’année suivante. Désigné président du RNI alors qu’il était déjà premier ministre, Ahmed Osman décidera de démissionner de son poste, pour mieux s’occuper de son parti. Le RNI connaîtra d’ailleurs un tel succès qu’une scission sera programmée pour en limiter la force de frappe en 1981, avec le soutien du général Dlimi. Malgré cela, l’idéologie même du parti, centriste, en fait un argument de poids puisqu’elle lui permet d’osciller de droite à gauche via ses alliances. «Le RNI est un mouvement. Il est comme le fléau de la balance, il régule la situation pour gouverner dans le Parlement. Il n’est jamais majoritaire dans le gouvernement, sa vocation est de renforcer la majorité», explique Ahmed Laâmarti, membre du groupe parlementaire RNI.

C’est d’ailleurs exactement ce qui va se produire sous le gouvernement El Youssoufi où le RNI s’allie à l’USFP, renforçant le gouvernement socialiste de telle manière que les RNIstes se disent aujourd’hui les véritables artisans de l’alternance.
Pourtant beaucoup de membres du RNI se disent à présent déçus par la coopération avec l’USFP, qui s’est avérée à sens unique selon eux. C’est ce qui en amène désormais certains à avancer l’idée d’une alliance avec le PJD. Une position qui permettrait au parti de «tempérer» le parti islamiste, comme il a «tempéré» le gouvernement socialiste auparavant.