Le PJD s’invite dans les débats de la Koutla

L’USFP et l’Istiqlal ont dit non à  une alliance avec le pjd mais pour les cadres des partis la question n’est pas tranchée.
USFP et Istiqlal privilégient leur collaboration au sein de la Koutla,
au risque de se gêner mutuellement.
Tout se jouera à  l’issue des élections.

Quelle mouche a donc piqué Abbas El Fassi ? Dans une conférence de presse organisée le 26 avril dernier à  Rabat, le secrétaire général du Parti de l’Istiqlal, pourtant peu connu pour ses sorties-chocs, a lourdement chargé le PJD, le traitant carrément de «parti de l’Intérieur». Dans la foulée, il a également annoncé que son parti et l’USFP allaient se serrer les coudes aux prochaines élections, quitte à  se retrouver tous les deux sur les bancs de l’opposition, malgré les inimitiés qui ont surgi sur le terrain entre les deux partis au cours des dernières années. Enfin, le leader istiqlalien, peu enclin à  remuer la vase, a repris à  son profit l’une des grandes revendications de la gauche, annonçant la prochaine publication d’un mémorandum sur la réforme de la Constitution.

Après un retour sur scène très difficile à  l’automne 2005, la Koutla est-elle en train de renouer avec le militantisme du bon vieux temps ? Ou s’agit-il plutôt de mettre fin aux doutes qui ont assailli les deux partis depuis quelques mois ? En effet, la déclaration très virulente de Abbas El Fassi à  propos du PJD résonnait comme un «vade retro Satanas» à  l’adresse du parti islamiste qui lui faisait les yeux doux depuis un moment déjà . Pourtant, elle pourrait tout aussi bien être adressée aux militants des deux piliers de la Koutla que la perspective d’une alliance avec les islamistes n’aura pas manqué de diviser.

Des déclarations médiatiques qui embrasent les militants
Le débat sur une alliance USFP-PJD ou Istiqlal-PJD est-il clos pour autant ? Aujourd’hui, si le refus d’un partenariat préélectoral clarifie les choses pour les électeurs, rien ne dit qu’une coalition entre ces partis serait impossible au moment de constituer le gouvernement, en 2007. «Attendons qu’il naisse et on l’appellera Saà¯d », plaisante, à  la marocaine, Driss Lachgar, membre du bureau politique du parti socialiste. «Nous ne sommes pas encore en 2007, chacun va aller de son côté. Nous n’allons pas passer une alliance ou nous unir au PJD : ils sont dans l’opposition et nous dans la majorité. On ne peut pas s’allier avant 2007, on ne peut même pas avoir de discussion politique», tranche-t-il, sans vraiment répondre à  la question. Pourtant, il ne s’agirait pas d’un événement extraordinaire, le PJD s’étant rangé aux côtés des partis au gouvernement sous le mandat de Abderrahmane Youssoufi. Et c’est au moment o๠il a pu constituer un groupe parlementaire qu’il a rejoint l’opposition, rappelle Abdelhadi Khairat, également membre du bureau politique de l’USFP.

Au sein de l’USFP, le débat ne date pas d’hier. Présenté comme le principal vainqueur aux élections de 2007 depuis quatre ans déjà , ce n’est que depuis quelques mois que le PJD a pu intégrer la liste des alliances «halal» pour nos politiques. Les questionnements qui interpelleront la Koutla n’auront débuté ouvertement qu’en janvier dernier. D’abord, un éditorial du quotidien Attajdid, daté du 18 janvier dernier, considérant l’opportunité d’une alliance PJD-USFP qui, malgré des référentiels différents, ont en commun le rejet de l’ingérence américaine. Ensuite, des déclarations fortement médiatisées comme celle de Aà¯ssa Ouardighi, récemment intégré au bureau politique de l’USFP, et qui aura été envoyé en éclaireur, et des ténors de l’USFP comme Mohamed Lahbabi, Driss Lachgar ou Abdelouahed Radi. Les déclarations susciteront de fortes réactions, notamment du côté de la Chabiba usfpéiste qui opposera un niet catégorique à  toute alliance, y compris via la presse. Peu après, Mohamed Elyazghi finira par trancher contre une alliance avec le PJD. Pourtant, des frustrations demeurent. «J’ai assisté au dernier conseil national de l’USFP, j’ai posé la question pour qu’on ouvre la discussion au sein du parti », se lamente Mohamed Lahbabi. « Jusqu’à  présent, le parti n’a pas encore pris de décision sur ce point. On peut dire que le problème est posé au sein de l’USFP, mais que ce dernier n’a pas ouvert le débat sur la question en tant que parti. Certains disent qu’il faut ouvrir un débat et discuter, d’autres estiment qu’il ne faut absolument pas l’ouvrir», ajoute-il.

Il faut dire que les arguments sont là  : l’USFP et le PJD sont considérés tous les deux comme des partis de masse, contrairement à  l’Istiqlal et au PPS, classés parmi les partis d’élites.
Et les programmes dans tout cela ? «Il y a une contradiction entre les deux théories, c’est vrai, mais on remarque que, dans la réalité, ces dernières années, la théorie n’a plus la valeur qu’elle avait à  certaines périodes. Il y a un pragmatisme excessif qui fait que les partis de gauche ont appliqué une politique de droite, ou libérale. Je pense que si leur intérêt dicte qu’ils se rencontrent, il est possible qu’ils le fassent. Et il est possible qu’ils agissent sur la base d’un programme gouvernemental aux contours bien identifiés», explique Mustapha Moâtassim, secrétaire général du parti Al Badil Al Hadari, présenté pourtant comme l’intermédiaire entre les deux partis. Qu’à  cela ne tienne, l’USFP a sa stratégie. «Il y a eu un débat au sein de l’USFP et la conclusion a été : pas d’alliance avec le PJD pour la simple raison que notre stratégie est déjà  claire. Nous avons la Koutla, et nous avons dit : la gauche. Donc nous sommes entrés dans deux sortes de logiques politiques: la première, c’est une alliance stratégique avec le PI et le PPS et, la deuxième, c’est la réunification de la gauche. La question du PJD ne se pose plus», tranche Soufiane Khairat, ancien numéro un de la jeunesse ittihadie.

Ainsi, le débat a été écarté chez les socialistes, du moins pour un temps, mais la Koutla peine à  retrouver son lustre d’antan, et le PJD revient à  la charge, sauf que, cette fois, il vise l’Istiqlal. Interrogé sur la possibilité d’une alliance avec le doyen des partis, Saâdeddine El Othmani répond à  l’hebdomadaire Jeune Afrique du 2 avril 2006. «Ce n’est pas envisageable tant qu’il fait partie de la Koutla». Un étalage d’assurance qui lui attirera les foudres des politiques et des médias qui ressortiront le sondage de l’International Republican Institute, pourtant dûment présenté et critiqué par l’hebdomadaire Le Journal un mois auparavant.

Le PJD appelle Jettou à  tempérer les ardeurs des partis au gouvernement
«Qu’un petit parti bouge, d’accord, mais les grands partis doivent être plus sereins. Le premier ministre devrait appeler les partis qui sont au gouvernement au calme !», proteste Lahcen Daoudi, numéro 2 du parti islamiste. Ce dernier annonce que son parti en est pour le moment à  «préparer les équipes pour mettre en place le programme du parti», et profite de l’occasion pour appeler à  faire baisser la tension et parler plutôt programmes. Mais la réaction de son parti ne sera pas aussi réservée. Trois jours après l’annonce de Abbas El Fassi, le PJD brandira son propre mémorandum (voir article page 40), qui, contrairement à  celui de la Koutla, est fin prêt, probablement en chantier dès septembre 2005. Son thème ? Les élections de 2007. On remarquera au passage que, lors de la conférence de presse organisée samedi 29 avril au siège de l’agence MAP – tout un symbole -, Saâdeddine El Othmani insistera particulièrement pour que les prochaines élections tranchent avec toutes les précédentes.

Que faire désormais ? Une fois de plus, l’USFP et l’Istiqlal auront décidé de sceller leur sort au sein d’une Koutla donnée pour moribonde depuis longtemps. Mais les deux partis, qui se contentent généralement de citer le chemin accompli ensemble pour justifier cette collaboration renouvelée, ne sont-ils pas en train de se gêner mutuellement ? L’Istiqlal, droite historique, plus proche au niveau théorique du PJD que de l’USFP, n’a-t-il pas plutôt sa place aux côtés de la Mouvance populaire ou du PJD ? L’USFP, pour qui il représente un allié de poids mais pas de tout repos, ne risque-t-elle pas d’y perdre sa marge de manÅ“uvre, alors qu’elle fait des pieds et des mains pour rassembler la gauche marocaine et tente de gérer le passif de l’alternance ? «Il est vrai que l’Istiqlal se considère comme un parti libéral, nationaliste et de centre droit », nuance Abdelhadi Khairat, mais «il ne constitue pas une gêne pour l’USFP, puisque l’essentiel, c’est le programme et le fait qu’il ne pratique pas le double langage», explique-t-il, ajoutant que le parti est en train d’être rejoint par des membres du PSU des régions de Fquih Bensalah et du Nord.

Il faudrait que l’USFP présente un bilan à  l’opinion publique, en expliquant ce qu’elle voulait faire, ce qu’elle a pu faire, ce qu’elle n’a pas pu faire et pourquoi, explique Soufiane Khairat. Dans cette situation, un tel geste, s’il ne rattrape pas le parti dans les sondages, aura quand même une valeur sur le long terme, tandis qu’un rapprochement avec le PJD, s’il s’avère fructueux sur le court terme, pourrait engendrer des dégâts importants, car il toucherait à  l’identité même du parti.

Face au PJD, l’USFP et l’Istiqlal auront décidé de se serrer les coudes aux prochaines élections, mais pour combien de temps encore ?

Trois questions
Comment justifier une alliance avec des gens qui, systématiquement, se sont opposés à  nous ?

La Vie éco : Une alliance USFP – PJD est-elle concevable aujourd’hui ?
Aà¯ssa Ouardighi : C’est un thème qui a été débattu […] et a engendré des remous qui ont amené la direction du parti, par la voix de Mohamed Elyazghi, à  clarifier la position de l’USFP en matière d’alliances. Cette position se résume dans les choix qui ont été validés par le VIIe congrès, en juin 2005 : l’alliance avec les formations de la gauche marocaine, c’est-à -dire essentiellement le PPS, avec la Koutla, soit la gauche et l’Istiqlal [et], troisième volet d’accompagnement, la majorité sortante : nous avons géré les affaires publiques avec nos alliés au sein de la coalition gouvernementale, il est bien naturel que ces alliés puissent compter pour nous dans les rapprochements futurs. Aujourd’hui, le PJD est dans l’opposition, il s’oppose à  la politique engagée par le gouvernement dont l’USFP est partie prenante, donc toute idée d’alliance, d’un point de vue politique et, je dirais, d’un point de vue éthique, est contre-nature.

Pourtant, au niveau théorique, Al Badil al Hadari se situe entre l’USFP et le PJD…
Dans la théorie, on peut tout envisager. La stratégie politique des partis se détermine en fonction de l’histoire de chaque formation et de sa pratique.
n Il y aurait anguille sous roche à  entendre les déclarations fracassantes de Abbas El Fassi …
Ce qui compte dans des thèmes comme celui des alliances, c’est la position officielle et qui engage l’institution en tant que telle. Sur ce point-là , je pense qu’il y a unanimité : toutes les voix autorisées à  parler au nom de cette institution s’en tiennent à  l’alliance dans la logique qui a déjà  été engagée depuis des années maintenant, c’est-à -dire au sein de la Koutla – et qui exclut complètement l’éventualité d’une alliance avec le PJD – surtout dans la perspective des élections de 2007 o๠les formations appartenant à  la Koutla devront défendre leur bilan. De ce point de vue, comment peut-on justifier, aux yeux de l’opinion publique, une alliance entre des gens qui ont assumé la responsabilité de la gestion des affaires publiques pendant presque une décennie et des gens qui se sont opposés systématiquement à  cette gestion ? Tous ceux qui appellent à  sauter à  pieds joints dans des alliances contre-nature, à  mon avis, sont mal inspirés et ne contribuent pas à  consolider et à  clarifier le débat politique et l’engagement politique dans notre pays, et surtout dans l’esprit des citoyens.

Aà¯ssa Ouardighi Ex-secrétaire général du PSD, membre du bureau politique de l’USFP