Le PJD contre tout le monde… y compris les siens

• Il continue à faire blocage à un consensus autour de la réforme des lois électorales.
• Quand le PJD met faussement en garde contre la balkanisation de la scène politique, la majorité des partis récuse la logique du parti hégémonique.
• Réforme du seuil électoral, du mode de scrutin, du quotient électoral…, le parti islamiste rejette tout en bloc.

A mesure qu’avancent les concertations sur les préparatifs des élections de 2021, le consensus est, manifestement, de plus en plus loin à atteindre. Même la réunion, le 8 septembre, du chef du gouvernement avec les partis politiques, n’a laissé entrevoir aucune possibilité d’une entente sur les lois électorales dans l’immédiat. Une première, si l’on ose dire, puisque même à la veille des élections de 2002, lorsqu’il a été question du passage au scrutin de liste, un changement radical, le chef de l’Exécutif avait alors réussi à convaincre les partis pour s’engager dans cette réforme. Un mandat plus tard, avec l’adoption d’une nouvelle loi sur les partis, en 2006, les concertations relatives aux élections n’ont marqué aucun heurt. Et même lorsqu’il a été question de préparer les élections anticipées de 2011, sous une nouvelle Constitution, les négociations ont été plutôt fluides. Aujourd’hui, ce n’est pas le cas. Et apparemment, c’est le PJD, parti du chef du gouvernement, qui bloque sur toute la ligne. Qu’il s’agisse du seuil électoral, du mode de scrutin ou encore du coefficient électoral, des paramètres somme toute purement techniques, il s’est retrouvé seul à camper des positions rejetées par tous les autres partis. Et comme il l’a souvent fait, le voilà qu’il ressort de nouveau son discours de «victimisation». Le dernier communiqué de son secrétariat général, réuni le 14 septembre, est particulièrement frappant à ce sujet. Il accuse implicitement tout le monde de comploter contre lui, y compris la majorité avec laquelle il dirige les affaires publiques. Le PJD accuse ainsi ses partenaires de la coalition gouvernementale de «pratiques insidieuses» au point que «leur préoccupation majeure est de s’en prendre aux dirigeants du parti et à sa contribution dans l’action gouvernementale». Un peu plus tôt, le 9 août, le secrétaire général du parti, également chef du gouvernement, avait déclaré que «le PJD est occupé à servir le pays alors que d’autres sont préoccupés par nous et obsédés par les élections».
Qu’est-ce qui fait donc sortir le parti islamiste de ses gonds ? Les élections et les calculs électoraux, évidemment. Dans chacune des propositions présentées par les autres formations, dans le cadre des concertations sur les lois électorales, il voit une tentative de réduire son poids et de le rapetisser ou même de l’isoler. Quand la plupart des partis, y compris le PAM, en plus du RNI entre autres formations, revendiquent une suppression du seuil électoral, ou du moins, pour l’Istiqlal et le PPS, le remanier à un taux unifié (3%), le PJD qui est pratiquement le seul à exiger le maintien du 6% pour les listes locales et 3% pour la liste nationale. Il va même plus loin, accusant les autres formations d’encourager la balkanisation de la scène politique. Cela alors qu’en réalité, il s’agit de garantir une plus grande pluralité et diversité politiques au sein de la Chambre des représentants. En d’autres termes, lutter contre les velléités hégémoniques d’un seul courant politique dans les institutions élues.

Une question d’arithmétiques
Après deux mandats successifs à la tête du gouvernement, ce qui est un cas unique pour un parti islamiste dans toute la région, la majorité des partis politiques craignent aujourd’hui que le PJD qui se comporte déjà en parti hégémonique, ne se transforme, du moins dans les faits, en parti unique.
Le PJD, tirant justement sa force des 124 sièges qu’il a obtenus aux élections législatives de 2016, continue de s’opposer à toutes les propositions des autres formations. Il a ainsi adopté cette attitude lorsqu’il a été question d’un éventuel changement du quotient électoral. Dans le cas actuel, c’est le nombre des suffrages exprimés (défini en retranchant du total des votes, le vote nul et le vote blanc) qui est retenu comme base de calcul du quotient électoral. La plupart des partis, y compris les petites formations politiques, proposent de prendre comme base le nombre des électeurs inscrits sur les listes électorales, alors que d’autres formations, notamment le PAM, l’Istiqlal et le PPS, estiment plus judicieux de retenir le nombre total du vote. Pour le PJD, il n’est pas question de toucher à ce paramètre. Slimane El Omrani, le numéro 2 du parti, s’insurge contre cette option. Pour lui, adopter comme base de calcul du quotient électoral le nombre des électeurs comme base de calcul «est un choix que nous n’allons pas accepter. C’est la même chose que le suffrage uninominal ou pire encore. De toutes les manières, dans tous les pays démocratiques c’est le nombre des suffrages exprimés qui est retenu comme base de calcul».
Là encore, le PJD a fait ses propres calculs, comme tout le monde d’ailleurs. A titre d’exemple, avec cette technique et en tenant compte de ses performances de 2016, il aurait été privé de pas moins de 40 sièges (26 sur les listes locales et 14 sur la liste nationale). Cela d’autant que, comme bon nombre d’analystes politiques le constatent, le PJD dispose d’une base électorale fixe, et fidèle, d’au moins 1,5 million d’électeurs. Partant de là, un taux de participation faible lui est très avantageux.
Autant le nombre de votants baisse autant ses chances de remporter le plus grand nombre de sièges augmentent, notamment grâce au plus fort reste. Et si, en plus, on maintient les paramètres actuels du calcul du quotient électoral, il est sûr de rafler la mise en 2021, sans même avoir à proposer un quelconque programme électoral ni à défendre le bilan de ses dix années à la tête du gouvernement. Alors qu’au cas contraire, un réajustement de ce facteur pourrait permettre à un plus grand nombre de tendances politiques de pouvoir s’exprimer à l’intérieur des institutions. Mais le PJD n’y voit, encore une fois, qu’une tentative de réduire son poids électoral et sa prétendue «légitimité» populaire. Le changement du mode de scrutin est l’une des premières propositions sur lesquelles le PJD s’est également démarqué par son arc-boutement inexpliqué. Pour lui, l’éventualité d’un passage à l’uninominal, comme l’a proposé l’USFP est impensable. Il s’y est d’ailleurs fortement opposé, mettant en avant l’occasion qu’elle pourrait offrir pour le retour en force de l’utilisation de l’argent sale dans l’opération électorale. Encore un argument discutable. Même lorsque la question a été plus largement débattue que les autres formations ont fait part le leur suggestion, le PJD a non seulement exigé le maintien de ce mode de scrutin mais il demande sa généralisation aux circonscriptions d’à peine 20 000 habitants. Notons qu’une tendance parmi les partis souhaite le maintien du scrutin de liste, mais uniquement pour les circonscriptions de plus de 50000 habitants pour certaines formations politiques et plus de 70 000 habitants pour d’autres formations. Le fait est qu’aujourd’hui, quelques semaines après le démarrage des concertations avec le ministère de l’intérieur sur les lois électorales, le PJD, par la rigidité de ses positions, s’est retrouvé, selon les observateurs, seul contre pas moins de 24 partis politiques, sur une trentaine de formations que compte la scène politique. Et lui qui croit si fort en le pouvoir de l’arithmétique, il aurait logiquement dû céder face au choix de la majorité. N’est-ce pas là la logique démocratique ?