Le Parti de l’Istiqlal va de crise en crise

Le parti n’a changé ni positionnement ni alliés tant que le Conseil national n’en a pas décidé ainsi. Monopole des prises de décision, mauvaise gestion…, à  Hamid Chabat, on reproche presque les mêmes griefs qu’à  son prédécesseur.

Que se passe-t-il à l’Istiqlal ? Voilà une question qui intrigue tout le monde. Le brusque changement de positionnement politique, ou ce qui a été présenté comme tel, a surpris plus d’un, aussi bien dans l’entourage du parti que parmi ses militants et au sein de la classe politique en général. L’Istiqlal change-t-il pour autant d’alliés, de position politique ? Tout indique que oui. Du moins, en apparence. Le secrétaire général multiplie les clins d’œil et les gestes avenants envers son pire ennemi d’hier -et allié de demain ?- le PJD. La jeunesse du parti vient tout juste de publier un communiqué dans lequel elle appelle, entre autres, l’Istiqlal à «réviser ses alliances pour isoler les forces politiques dont l’objectif est d’assurer leur mainmise et leur domination sur la scène politique (NDLR: comprendre le PAM)». Un peu plus d’une semaine plutôt c’est toute une délégation du parti, qui ne comprenait cependant pas le secrétaire général Hamid Chabat, qui s’est rendue au domicile du chef du gouvernement pour quérir les votes de son parti à l’élection du président de la deuxième Chambre. Requête à laquelle le parti islamiste a répondu favorablement le moment venu, d’où les 57 voix recueillies par le candidat istiqlalien, Abdessamad Kayouh, mais qui ne lui ont finalement pas permis de remporter la présidence de la Chambre. L’Istiqlal a pu certes compter avec les voix du PJD, mais ce dernier ne s’est pas montré dupe. D’abord, au moment de l’annonce de ce virage politique de l’Istiqlal, personne n’y a cru au PJD. Du moins, au début. On estimait, au contraire, que c’était une des nombreuses manœuvres politiciennes du secrétaire général du parti. Certains jeunes cadres du parti islamiste ont même évoqué une tentative de chantage de la part de ce parti de l’Istiqlal. Et même lorsque cette délégation s’est rendue chez Abdelilah Benkirane, des sources du parti islamiste ont fait état d’une requête du patron du PJD pour prendre au sérieux la nouvelle approche de l’Istiqlal. Pour cela il faut qu’il déclare officiellement avoir rompu tout lien avec le PAM et qu’il prenne définitivement ses distances avec ce parti. Tout cela a commencé au lendemain de l’annonce des résultats des élections communales, la perte de son fief, Fès, et plus tard l’évaporation de ses chances de remporter la présidence de la région a provoqué ce changement brusque du comportement du parti, ou plutôt de son secrétaire général. En cette nuit du 13 au 14 septembre, c’est-à-dire à la veille des élections des présidents des douze Régions, Hamid Chabat a réuni quelques membres du comité exécutif en catastrophe au siège du parti à Rabat, les autres membres étaient pour la plupart sur le front dans leurs régions. De cette réunion ont filtré d’importantes décisions : la première, l’Istiqlal ne soutiendra pas les candidats du PAM dans les Régions et les communes. La deuxième et la plus importante décision : le parti cesse de se positionner avec les partis de l’opposition et accorde un soutien critique au gouvernement. La dernière décision concerne la démission de Hamid Chabat qui sera déposée pour examen et, éventuellement validation, devant le conseil national.
Bien sûr, ce genre de décisions doit d’abord être entériné par le conseil national avant d’être effectives.

Et revoilà la «Koutla historique» !

Mais pas pour ce qui est du vote des élus. Aussi, les membres du comité exécutif réunis ce jour-là ont-ils exigé principalement des élus des régions de Tanger-Tétouan-Al Hoceima et de Casablanca-Settat de soutenir les candidats PJD contre ceux du PAM. La décision n’a pas été suivie et certains membres du comité exécutif ont même voté pour le PAM. Ailleurs, à Rabat notamment, les élus de l’Istiqlal ont effectivement soutenu les candidats du PJD. Pour «canaliser» cette décision qui a surpris aussi bien ses propres militants que le PJD et l’opinion publique, l’Istiqlal s’est offert les services d’un porte-parole de circonstance à savoir le membre du comité exécutif, Kenza El Ghali qui ne cessait d’assurer que la décision est sérieuse et qu’il était naturel que l’Istiqlal adopte une position de soutien au PJD et que «les liens qui unissent les deux partis sont très solides» et qu’il était donc normal qu’ils se retrouvent dans le même camp. Ce qui a poussé certains analystes politiques à affirmer que cette nouvelle position est un signe du niveau de cafouillage au sein du parti. Ses dirigeants manquent de vision politique et de discernement quand il s’agit de prendre une décision politique. La réaction du PJD se fait encore attendre. Et si le parti islamiste a soutenu l’Istiqlal au moment de l’élection du président de la Chambre, ce n’est pas parce qu’il donne du crédit à la «nouvelle position» de l’Istiqlal, estiment certains analystes politiques. C’est juste que les islamistes, qui comptent rempiler pour un deuxième mandat à la tête du gouvernement, veulent s’assurer que la présidence de la Chambre aille à un parti avec qui ils peuvent composer. Cela étant, l’avenir immédiat de la scène politique est suspendu aux décisions du conseil national. L’Istiqlal a déjà complètement chamboulé la carte politique. Il risque d’entraîner avec lui l’USFP pour éventuellement donner vie à la fameuse idée de la « Koutla historique », du moins dans sa version voulue par le PJD (c’est-à-dire PJD+PI+USFP).

Cela dit, pour les socialistes de l’USFP, ou ceux qui y restent encore, la seule alliance objective pour le moment du parti, c’est l’Istiqlal. Parti avec qui il a participé pendant deux mandats à la gestion des affaires du pays avant que les deux formations ne se retrouvent sur les bancs de l’opposition. Pour le moment ce ne sont que des supputations et des pronostics. Question : Quel crédit faut-il donner à ces décisions et ce nouveau positionnement? «Le changement de positionnement, le soutien critique… c’est une bulle de savon. Cela ne vaut absolument rien. Le changement de positionnement de parti est une prérogative exclusivement réservée au conseil national. C’est lui qui a voté la sortie du gouvernement, c’est lui qui va décider s’il y a lieu de changer de camp et d’alliés», affirme ce dirigeant de l’Istiqlal. Et d’ajouter : «Annoncer une telle décision revient tout simplement à usurper les pouvoirs et prérogatives du conseil national».

Des actions individuelles, sans plus

En effet, explique-t-il, «le secrétaire général et le comité exécutif, quand bien même il voterait une telle décision à la majorité absolue (100%) de ses 26 membres ne change en rien le fait qu’elle sera nulle et non avenue. Et toute déclaration ou décision de ce genre qui ne sera pas prise par l’instance compétente, à savoir le conseil national, sera, pour emprunter le langage du football, considérée comme “hors-jeu“».

En somme, tout ce qui se passe aujourd’hui ou ce qui se déclare «n’est, ni plus ni moins, que des agitations», conclut-il. En d’autres termes, les «faits» et actions des élus istiqlaliens qui donnent l’impression de confirmer un éventuel changement de positionnement ne sont que «des actes personnels qui ne découlent d’aucune directive du parti». Cependant, pour reprendre les termes de ce même dirigeant istiqlalien, ce qui s’est passé à la deuxième Chambre interpelle non seulement l’Istiqlal, mais toute la classe politique. «La majorité a voté pour deux candidats distincts que l’opposition a présentés. Et aucune tendance politique n’a fait preuve d’une logique cohérente dans son action. Ce qui peut se résumer en le fait que le Maroc vit une crise d’alliances. L’opposition a été incapable de présenter un seul candidat et la majorité a voté pour deux candidats de l’opposition», affirme-t-il. Pour revenir à l’Istiqlal, «oui, le parti vit bel et bien une crise», reconnaît notre interlocuteur. L’une de ses manifestations est sans doute  le déroulement de la dernière réunion du comité exécutif, tenue le 16 octobre, qui n’est pas arrivé à trancher le seul point de son ordre du jour, celui de choisir le nouveau chef de son groupe parlementaire à la deuxième Chambre. «Ce qui s’est passé dernièrement, lors de la réunion du comité exécutif n’est cependant pas aussi alarmant comme l’ont présenté certains médias. Il y a eu, certes, désaccord sur le nouveau chef du groupe parlementaire à la deuxième Chambre mais les choses ne se sont pas passées telles qu’on les a présentées», affirme-t-il. En fait, il y a eu deux candidats, mais pas d’accord sur qui va assumer la mission. Et le comité exécutif a, enfin, convenu à maintenir le chef de groupe sortant, Mohamed El Ansari, à titre provisoire. Toutefois, assure notre source, «ce désaccord sur l’identité du futur chef de groupe a fait éclater, pour la première fois, un autre débat sur la gestion du parti par Hamid Chabat. Pour la première fois on a reproché au secrétaire général des prises de positions non calculées  et on l’a accusé de mauvaise gestion. Le fait qu’il ait annoncé sa décision de présenter sa démission en public sans en parler avec les instances concernées, que ses discours et ses déclarations soient faits sans en référer aux instances du parti n’ont pas été appréciés». Ce qui l’a été encore moins ce sont les accusations, pour le moins «farfelues», dont il accablait le chef de gouvernement et d’autres dirigeants du parti islamiste.

Bref, toujours selon ce dirigeant istiqlalien, «ce que vit le parti aujourd’hui est une conséquence de cette gestion. La protestation, qui est somme toute naturelle dans un parti ordinaire, n’a duré qu’un moment, le temps d’une réunion du comité exécutif. C’est au contraire un signe de santé du parti, mais le débat qui a été déclenché risque de durer et de prendre de l’ampleur».  Ce qui lui fait dire que «l’Istiqlal vit une crise profonde. Les actions et déclarations non calculées de Chabat en sont la cause. El il y a beaucoup de personnes au sein du parti qui estiment que la crise, en elle-même, n’est pas chose grave. Ce sont les conséquences d’une mauvaise gestion de cette crise qui risquent d’être fatales».

Une crise à gérer

Tout le monde en convient donc, il faut bien gérer cette crise. Mais comment? «D’abord, en sauvegardant l’unité du parti. Bien des partis ont implosé à chaque fois qu’ils subissaient une crise». L’exemple de l’USFP n’est pas loin et l’Istiqlal ne peut pas se permettre cela. Depuis la scission de l’UNFP en 1959, le parti a cette éventualité en hantise. Et cette peur obsessionnelle de division a fait que l’Istiqlal a toujours fait prévaloir le consensus, aux dépens de la démocratie interne, au moment de grandes décisions et à l’occasion de la désignation de ses instances dirigeantes et décisionnelles. De même, et plus récemment, cela fait bientôt trois ans que «Bilahaouada» (courant «Sans répit» pour la sauvegarde des constantes du parti, dirigé par l’ancien challenger de Hamid Chabat à la direction du parti, Abdelouahed El Fassi) existe, agit et occupe l’espace public. Le courant est même allé jusqu’à mettre en place une structure calquée sur celle du parti, mais il n’a jamais été question de scission. Bref, pour gérer cette crise, «il faut également agir dans la sérénité et prendre le temps qu’il faut pour sauvegarder cette unité du parti ainsi que ses intérêts supérieurs et ceux de la nation. Il y va de la responsabilité de gestion d’un parti qui a plus de 80 ans d’existence et que l’actuelle direction a hérité en entier». Naturellement, nombreux analystes, mais aussi militants et cadres du parti avancent comme prélude à toute démarche de gestion de la crise, le départ du secrétaire général. Des scénarios ont même été avancés. On parle de congrès extraordinaire, ce qui est difficilement faisable à une année des élections législatives. On parle également d’une direction collégiale qui devrait assurer la gestion du parti, la préparation des élections et du prochain congrès qui devrait avoir lieu dans neuf mois (en juin 2016). «Ce ne sont que des spéculations. Pour le moment, il y a un nouveau, et urgent, dossier qui surgit et que les militants et instances du parti doivent gérer, celui de sortir de la crise si ce n’est sans dégâts, du moins avec un minimum de dégâts», affirme ce dirigeant du parti.

Et la mise en œuvre de la gestion de cette crise «va dépendre des institutions et des sages du parti». Pour cela, l’idée d’une conclave a été avancée, promue par nombre de cadres. «Il s’agit de prendre le temps (une journée peut-être) de réfléchir sur la sortie de la crise, faire un brainstorming et évaluer objectivement la situation du parti n’est pas une mauvaise idée, mais rien n’a encore été décidé», confie notre source. Quel qu’en soit le cas, tout le monde s’accorde sur le fait que l’Istiqlal s’est déjà inscrit dans l’après-Chabat. Le conseil national qui devait se tenir initialement, comme annoncé, le 17 octobre, a été reporté au 31 avant d’être reporté de nouveau pour le mois de novembre, apportera certainement un début de réponse à ce que sera l’Istiqlal de l’après-Chabat.