Le nouveau visage du terrorisme

Alors qu’elle ne faisait qu’y dénicher des recrues, pour la première fois Al Qaïda au Maghreb tente de prendre pied au Maroc en y installant une antenne. Ses objectifs se recoupent avec ceux du Polisario et augmentent le risque de déstabilisation au Sahara.

En ce début d’année, rien ne pouvait perturber la petite bourgade de Figuig, au sud d’Oujda, sauf peut-être une présence à peine remarquée et quelque peu suspecte, ce mardi 4 janvier, d’individus étrangers à la ville aux environs de la gare routière. Un certain Amrani F.,  élément actif de la Salafia Jihadia, se rendait à un rendez-vous dans cette gare. Il devait rencontrer Hicham R. pour arranger la fuite vers les camps d’Al Qaïda au Maghreb islamique (AQMI) dans le désert sahélien de Mohamed M., l’un des détenus salafistes évadés, le 7 avril 2008, de la prison centrale de Kénitra. Les trois hommes ne se doutaient pas que leurs faits et gestes étaient épiés depuis leur arrivée dans cette bourgade par les éléments des forces de sécurité. Ces derniers ont fait mouche, ce jour-là. L’arrestation des trois compères aura été plus que fructueuse. L’on découvre ainsi que Amrani F. était envoyé par l’émir Noureddine El Youbi, membre du «bataillon Tariq Ibn Ziyad», affilié à AQMI, et qui se trouve actuellement dans la bande désertique située au nord du Mali. Après une fouille minutieuse des interpellés, ils découvrent dans la couture de la ceinture du pantalon de Amrani F. un bout de papier sur lequel ont été inscrits des coordonnées GPS d’un lieu situé à Amgala, à 220 km à l’est de Laâyoune. La suite est connue. Ces coordonnées indiquaient trois caches d’armes : kalachnikovs, lance-roquettes RPG, projectiles et autres munitions ainsi que des cartes topographiques de la région. Ces armes devraient servir dans des attaques contre les services de sécurité et les institutions à caractère vital ainsi que des intérêts étrangers, précise-t-on auprès des services du ministère de l’intérieur. Les investigations ont permis l’arrestation de 27 personnes au total, issues de différentes villes du pays (Casablanca, Mohammédia, Fès, Ahfir, El Jadida, mais aussi Laâyoune, Rabat et Ouezzane). Elles devaient former une cellule dormante qui, une fois reçu  le feu vert, devait se servir de l’arsenal découvert à Amgala pour mener leurs actions terroristes. Les investigations, apprend-on auprès des mêmes services du ministère de l’intérieur, font état de liens directs entre les membres de la cellule démantelée, désormais connue sous le nom «Tariq Ibn Ziyad», et trois autres individus non encore formellement identifiés résidant en Europe : un Palestinien qui vit au Danemark, un Algérien qui réside en Espagne et un Franco-marocain lié aux réseaux de trafic de drogue en Europe.

Al Qaïda au Maghreb islamique : du recrutement à l’organisation

Hormis les caches d’armes et l’ampleur de l’arsenal découvert, cette organisation ressemble à la soixantaine de cellules démantelées depuis les attentats du 16 mai 2003, soit une moyenne de huit cellules par an. Mais, en y regardant de plus près, c’est un tournant dans la menace terroriste qui, jusque-là, planait sur le Royaume. «Pour la première fois, AQMI tente de créer une branche au Maroc. Dans le passé, les dirigeants de l’organisation terroriste se contentaient de recruter une ou deux personnes qui se chargeaient à leur tour de recruter des futurs combattants pour différents foyers de tension, que ce soit en Irak, en Afghanistan ou encore plus récemment en Somalie», explique Mohamed Darif, politologue et spécialiste des mouvements islamistes. De sa mission principale des années passées, qui est le recrutement, AQMI a franchi une nouvelle étape : l’organisation. Auparavant, le mouvement jihadiste menait sa mission à deux niveaux : le recrutement de nouveaux éléments bien endoctrinés ou le rassemblement et la réorganisation de réseaux autour d’éléments qui n’ont pas été touchés au cours des différentes opérations de démantèlement des cellules terroristes. «Les autorités ont démantelé plus de 60 cellules depuis 2003 et on peut facilement avancer que plusieurs membres de ces cellules n’ont pu être identifiés et interpellés. AQMI, elle, les connaît et fait recours à eux le moment venu», affirme Mohamed Darif. Des sources du ministère de l’intérieur précisent, en ce sens, que le réseau démantelé le 4 janvier est un prolongement d’une organisation terroriste dirigée par un certain Mohamed Lakhdar, démantelée en 2007.
En somme, aujourd’hui, la donne a changé et AQMI cherche à s’implanter au Maroc. Et ce n’est que l’une des dimensions que suppose le démantèlement de cette cellule. L’autre dimension, d’ordre politique, «porte sur un mariage entre idéologie et séparatisme. L’idéologie salafiste et le séparatisme du Polisario. C’est à n’en plus douter, il y a des intérêts communs entre le Polisario et AQMI», avance le politologue. AQMI a toujours cherché à recruter, explique ce spécialiste, parmi les mouvements séparatistes. Ses leaders ont trouvé refuge au nord du Mali et du Niger, fief du mouvement séparatiste touareg. Dans le même ordre d’idée, il ne pouvait trouver mieux que la zone proche de Tindouf. «Le mouvement terroriste a toujours cherché à recruter des personnes qui parlent arabe, connaissent le territoire et ont une formation militaire ou paramilitaire. Des profils qu’il peut facilement trouver dans les rangs du Polisario», affirme la même source. Chacune des deux entités y trouve son compte. Pour AQMI, une base au Maroc et, pour le Polisario, un argument pour discréditer complètement le Plan d’autonomie marocain. Pourquoi cela ? «Si AQMI  arrive à perpétrer des attentats au Sahara, le Polisario pourrait accuser le Maroc devant la communauté internationale d’être incapable d’assurer l’ordre et la sécurité dans cette zone et de protéger la population de la région», analyse Mohamed Darif qui ajoute que, pour le Polisario, l’investissement dans cette stratégie est d’ordre politique. On ne peut certes pas parler, précise ce spécialiste, d’un accord formel entre les dirigeants du Polisario et AQMI, mais il y a une convergence d’intérêts. La seule énigme dans ce dernier coup de filet des forces de l’ordre, note M. Darif, reste les armes. «Si nous parlons d’une cellule terroriste, elle n’a pas besoins de fusils d’assaut ou de lance-roquettes, ses armes sont connues : les kamikazes et les voitures piégées. Mais rien n’empêche que des éléments d’AQMI aient pu réussir à introduire ces armes sur le territoire marocain. Ce qui laisse entendre que ces armes seraient destinées aux séparatistes de l’intérieur pour alimenter des émeutes dont les premières étincelles seraient les événements qu’a connus Laâyoune début novembre dernier», soutient M. Darif. Les investigations en cours pourraient éclaircir ce point dans les jours à venir.

Le Maroc mitoyen avec une zone de pays faibles sujets à des famines et à des conflits politiques

Entretemps, la vigilance reste le maître-mot en ces moments où le terrorisme qui cible le Maroc connaît un tournant historique. Or, pour avoir une idée des défis auxquels le Maroc fait face, il faut s’inscrire dans une dimension géostratégique plus large, avance un haut responsable du ministère de l’intérieur. «Le Maroc se trouve aux abords d’une zone sahélo-saharienne où foisonnent des interconnexions entre trafics de tout genre, dont la drogue et le trafic d’êtres humains. Il faut, à cet égard, rappeler que plus de 50 tonnes de cocaïne ont été saisies en 2010 dans l’ouest de l’Afrique, tout comme on ne doit pas perdre de vue qu’à l’horizon 2020 un potentiel de 60 millions de migrants pourrait transiter par la région. Il atteindra plus de 150 millions vers 2050 si la situation de guerre et de famine qui sévit actuellement dans la région ne change pas. Le Maroc est mitoyen avec une zone à prédominance d’Etats faibles, sujets à des famines et à des conflits politiques et qui n’ont pas les moyens de contrôler leur territoire», analyse ce responsable au sein du ministère de l’intérieur. Bref, un terreau où le terrorisme prend racine et se développe.
D’ailleurs, explique la même source, «au lendemain de l’invasion de l’Afghanistan, les dirigeants d’Al Qaïda ont dépêché certains de leurs éléments pour explorer cette zone avant de décider d’y étendre leur activité». Conséquence immédiate : depuis 2001, les attaques terroristes, notamment en Algérie, ont connu une évolution fulgurante. Entre 2001 et 2009, quelque 925 attaques terroristes ont été perpétrées dans la région du Maghreb, dont 770 en Algérie. «Le Maroc est jusque-là largement épargné, assure notre source. Il n’en est pas moins une cible de l’organisation terroriste. Et pour cause, la franchise d’Al Qaïda au Maghreb ne comprend toujours pas pourquoi la société marocaine reste insensible à ses doctrines. Bref, le modèle marocain représente un défi pour la nébuleuse terroriste». Cela sans oublier que le pays donne sur le détroit de Gibraltar où transitent 100000 navires annuellement, ajoute la même source. Une zone toute indiquée pour d’éventuelles attaques terroristes, l’une des premières cellules démantelée, en 2001 déjà, projetait d’ailleurs des attaques de ce genre.

L’armée du Polisario démobilisée verse dans le trafic illicite et les attentats en tout genre

Pour ne rien arranger, poursuit ce responsable du ministère de l’intérieur, il faut compter avec la présence d’un élément fondamental : le Polisario. «Depuis que ses troupes ont été démobilisées en 1991, certains de ses éléments tombés dans l’oisiveté ont commencé à s’adonner aux différents trafics illicites dans la zone. Pire, depuis 2008, des éléments liés au Polisario sont mêlés à toutes les attaques terroristes perpétrées dans la zone sahélo-saharienne», affirme la même source, rejoignant ainsi l’analyse de Mohamed Darif. Ces accointances ont commencé à prendre une allure stratégique. Ce qui explique sans doute le fait que le Sahara soit ciblé aujourd’hui. «AQMI et ses possibles alliés ont toujours exclu cette région de leur programme. Aujourd’hui, on a décidé de lever cette exception. Peut-être parce que des attaques dans cette zone engendreraient des retombées médiatiques considérables pour ces parties ou encore parce que la situation des droits de l’homme permet le libre mouvement des éléments de l’organisation terroriste», avance ce responsable du ministère de l’intérieur. Une situation à laquelle le Maroc, devenu cible d’Al Qaïda depuis 2003, doit désormais faire face. Pour le moment, sa stratégie de lutte contre le terrorisme donne des résultats jugés satisfaisants. Une stratégie basée sur deux piliers : protéger la société, par des actions purement sécuritaires, et l’aider à s’auto-protéger via des actions d’ordre socio-économique et religieux. Une stratégie fruit de l’expérience marocaine dans la lutte contre le terrorisme, depuis les attaques téléguidées de l’hôtel Atlas Asni, en 1994, à Marrakech jusqu’aux explosions de mars et avril 2007, à Hay El Farah et bd. Moulay Youssef à Casablanca et qui ont donné lieu à ce que ce responsable du ministère de l’intérieur désigne par «modèle marocain». Cela suppose un suivi de près de l’évolution du phénomène, depuis le terrorisme téléguidé en 1994 au terrorisme de combattants révélé par le démantèlement de la cellule d’Amgala. Bref, affirme notre source, «nous constituons une véritable exception. Et cela, ce sont les différents rapports internationaux qui le confirment. Nous avons un modèle qui donne des résultats tangibles dans l’anticipation et le démantèlement des cellules terroristes». Soit.

2007, un tournant pour l’exception marocaine ?

Demeure toutefois une question de fond : pourquoi le Maroc est-il ciblé par le terrorisme transnational d’Al Qaïda ? A l’exception du cas isolé d’Atlas Asni, le Maroc n’a été désigné comme cible du terrorisme que comme une réaction d’Al Qaïda à sa décision de s’inscrire pleinement dans le cadre de la lutte internationale contre le terrorisme, explique Mohamed Darif.
Pour traduire cet engagement, le Maroc, et c’est de notoriété publique, avait donné un coup de main pour les interrogatoires des éléments d’Al Qaïda, transférés depuis la prison de Guantanamo, sur son territoire. Parmi ces éléments le Yéménite Ramzi Ben Shibh, lieutenant de Ben Laden. Conséquence : le chef d’Al Qaïda a mentionné le Maroc pour la première fois dans un de ses messages diffusés en février 2003. Peu après, eurent lieu les attentats de Casablanca. Auparavant, le Maroc ne représentait qu’un espace de soutien logistique pour l’organisation. Les éléments de l’organisation au Maroc aidaient surtout leurs compères à traverser avec l’Europe, souvent en leur fournissant des passeports volés et falsifiés.
En 2003, le Maroc s’est engagé de manière plus déterminée dans une large coopération internationale avec l’Europe mais aussi des pays du Moyen-orient. Depuis 2004, la mission de la quasi-totalité des cellules démantelées se limitait au recrutement des combattants pour l’Irak et l’Afghanistan.
«Certains ne savaient même pas qu’ils participaient à un acte terroriste. Pour eux c’est un acte religieux, un devoir vis-à-vis de la Oumma», explique Mohamed Darif. La donne va changer début 2007. Fin janvier, le groupe salafiste pour la prédication et le combat, GSPC algérien, change de nom et devient AQMI. Il a cherché depuis à crédibiliser ce changement en élargissant son champ d’action à tous les pays du Maghreb, y compris le Maroc, par l’intensification de ses actions dans ces pays. Entre-temps, une autre forme de terrorisme voit le jour au Maroc, le cyberterrorisme.
Le 27 décembre 2010, le ministère de l’intérieur annonçait, en effet, le démantèlement d’un réseau composé de six Marocains, présentés comme des experts en technologies d’information et en fabrication d’explosifs, soupçonnés de préparer des attaques terroristes au Maroc et à l’étranger.