Le Maroc victime de l’Afrique et de l’Europe

Coincés entre la frontière espagnole et le désert, les illégaux subsahariens n’ont aucune porte de sortie.
L’aide européenne pour la lutte n’a toujours pas été débloquée.
Les pays africains indifférents à la situation de leurs ressortissants
n’acceptent même pas de les rapatrier à leur demande.

«Nous ne sommes pas des criminels, nous n’avons pas d’armes, pas de couteaux, rien… nous nous sommes confiés à vous, les Marocains». De la cachette où il s’est réfugié après l’assaut de Sebta par les immigrés subsahariens, mercredi 28 septembre, Hamidou, technicien du bâtiment, père de trois enfants restés au Mali, explique qu’il vit désormais dans la peur. Un des plus anciens du camp Bel Younech (voir encadré p. 34) devenu représentant durant l’été 2005, s’était opposé à l’assaut contre les barbelés. Il raconte qu’il avait prévenu les autres que leur action allait avoir des conséquences graves ; mais la majorité, paniquée à l’idée que les barrières de Sebta et Melilla allaient être élevées de trois à six mètres, avait décidé de tenter le coup coûte que coûte. C’était suicidaire, mais, démunis et confrontés à l’approche d’un nouvel hiver, les habitants de Bel Younech n’avaient plus rien à perdre.
La suite est confuse : chaque personne interrogée présente une version des faits, et les interprétations des médias marocains et espagnols ne sont pas pour clarifier les choses. Il semble cependant que l’assaut s’est effectué en plusieurs vagues. La première a été un succès. Seule une vingtaine de garde-frontières marocains se tenaient près du grillage. Ils seront très vite débordés : près de 200 personnes arriveront à pénétrer dans l’enclave espagnole. La deuxième vague, elle, sera accueillie par des gaz lacrymogènes et des balles en caoutchouc…

Un drame annoncé depuis plusieurs mois
Si l’on en croit les versions officielles du Maroc et de l’Espagne au lendemain de l’évènement, aucun garde n’a reçu l’ordre de tirer, même si l’on sait que, du côté espagnol, la Guardia civil était déjà équipée de balles en caoutchouc. «Ils ont tiré tous les deux», explique Hamidou, qui avait préféré rester dans la forêt cette nuit-là. «Les gardes ont d’abord tiré en l’air, puis sur la foule, à bout portant», précise-t-il.
On dénombrera cinq morts, âgés de 16 à 45 ans. Selon Hamidou toujours, il y aurait une sixième victime: un bébé de trois mois. Son père le portait sur son dos au moment de franchir la barrière. Ils mourront de la même balle. Les Subsahariens envelopperont le bébé dans un morceau de chemise et le déposeront en territoire espagnol. Il sera récupéré par la Guardia civil et emmené dans un véhicule, mais l’information n’a pas été confirmée du côté espagnol. Les blessés seront nombreux, des deux côtés. Leurs blessures ont été provoquées par les barbelés escaladés, des chutes, des balles en caoutchouc. Deux morts, retrouvés du côté marocain seront transférés à Casablanca, deux blessés graves à l’hôpital de Rabat, enfin, un autre, tombé dans le coma, sera emmené à l’hôpital de Tanger.

Le Maroc, garde-frontière isolé
Le lendemain matin, jeudi 29 septembre, 480 soldats espagnols viennent renforcer les frontières à Sebta et Melilla. Un scénario similaire est observé du côté marocain : à Sebta, de chaque côté de la frontière, un soldat est posté tous les deux mètres.
Vendredi 30 septembre, une descente des forces de sécurité sera effectuée dans le camp de Bel Younech, situé à une dizaine de kilomètres de Sebta. Plusieurs centaines de personnes seront arrêtées, dont 285 Maliens, 276 Sénégalais et 9 Algériens. Mais beaucoup ont déjà pris la fuite en direction du camp de Gourougou, à Melilla, de Tanger ou d’autres villes du Maroc. D’autres encore ont préféré se cacher dans le maquis environnant. Ils assisteront à la destruction du camp. Tous leurs biens seront saisis, y compris les vivres et les couvertures.
Ce n’est pas la première fois que le camp de Bel Younech fait l’objet d’une descente. «Nous en organisons en moyenne deux par semaine», explique le colonel Mohamed Taounza, qui dirigeait les opérations de ratissage sur le terrain samedi 1er octobre. «Le hasard a voulu que l’opération qui devait avoir lieu en début de semaine ait été annulée car l’officier qui en était responsable a été affecté ailleurs». Curieux, toutefois, qu’avec deux descentes par semaine, on ne soit pas arrivé à prédire ce qui allait arriver…
Cependant, même ceux qui parviendront à tenir le coup ne sont pas sortis de l’auberge pour autant. «Nous dormons en plein air, explique Hamidou, retourné au camp, les gendarmes sont là, on ne peut pas allumer de feu, il fait froid, on n’a plus rien à manger. Les gens ne pensent plus à l’Espagne maintenant, ils cherchent à se mettre quelque chose dans le ventre». Les voici tout aussi bloqués qu’avant l’attaque, sauf qu’aujourd’hui, ils sont activement poursuivis. L’assaut de la nuit du dimanche au lundi 3 octobre, huitième du genre, était plus que prévisible dans ces conditions.
Des assauts ? Il y en aura bien d’autres. Le Maroc est aujourd’hui pris dans une spirale de l’immigration qui fait de lui une porte, involontaire certes, mais consentante, vers l’Europe. Un scénario prévisible. Il y a un an déjà, des ONG établies dans le Nord, dont l’AMDH ou encore la très active Red-Chabaka, association pour le développement du Nord, avait averti les autorités de l’imminence des assauts contre les frontières espagnoles, tant la pression migratoire était devenue forte.
Mais nul besoin d’être spécialiste pour constater la présence des immigrés clandestins subsahariens dans toutes les villes du Maroc. Qui sont-ils, combien sont-ils, comment arrivent-ils chez nous ? A la première question la réponse est : pratiquement de toute l’Afrique subsaharienne : Niger, Mali, Nigéria, Cameroun, Côte d’Ivoire, Libéria, Somalie, Togo, Congo, Guinée… A la seconde question… pas de réponse ; même au ministère de l’Intérieur, on n’arrive pas à évaluer avec exactitude l’ampleur du phénomène. Quant au comment, le Maroc est devenu aujourd’hui un gigantesque hub migratoire vers l’Europe, alimenté par un trafic qui passe par le Mali et le Niger et débouche le plus souvent à la frontière algéro-marocaine (cf encadré p. 34).
Qu’adviendra-t-il de ceux qui auront été arrêtés ? Généralement, ils sont expulsés vers l’Algérie, pays par lequel ils sont venus. Quelle perspective alors ? Pour retourner chez eux, il faudrait retraverser le désert sans argent, sans nourriture, sans vêtements, autrement dit, une mort certaine. Dans la réalité, beaucoup finissent tôt ou tard par re-franchir la frontière marocaine, avec une facilité déconcertante.
Certes, le Maroc fait un maximum pour honorer ses engagements envers l’Europe, mais «notre pays ne peut pas assurer à lui seul la protection des frontières européennes», explique Khalid Zerouali, gouverneur et directeur de la migration et de la surveillance des frontières au ministère de l’Intérieur, qui indique les progrès énormes réalisés par le Maroc, notamment en concentrant la lutte contre les réseaux de trafiquants. Ainsi, le Maroc est parvenu à réduire l’émigration illégale des Marocains de 25% et celle des ressortissants de pays tiers de 27% depuis 2003, entre autres en démantelant 425 réseaux au cours de la seule année 2004, soit 60% de plus que durant l’année 2003. Sur les neuf premiers mois de 2005, le nombre de pateras qui auront atteint leur destination aura chuté de 35%, et près de 23 000 clandestins auront été interceptés, dont 17 000 originaires de pays tiers.
En fait, les côtes marocaines ont été tellement sécurisées qu’il est de plus en plus difficile de se rendre en Europe, du moins de l’autre côté de la Méditerranée, à partir de ces dernières, au point que certains trafiquants ont préféré avoir recours à d’autres circuits, via la Libye. D’autres ont mis au point de nouvelles tactiques telles que le recours à des bateaux chargés de clandestins qui lancent un appel SOS une fois proches des côtes européennes ou déposent les pateras et leur chargement près des côtes européennes. A ce rythme-là, selon M. Zerouali, la lutte atteindra ses limites et le nombre de pateras ne pourra plus être réduit. Un «ticket» pour le hrig coûtant 5 000 à 7 000 euros par personne, il est tout naturel qu’il continue à y avoir des fournisseurs, quel que soit le degré de surveillance.
Mais il y a un bémol à toutes ces bonnes nouvelles: la plupart des clandestins qui arrivent au Maroc n’ont pas les moyens de se payer la patera, sinon, comment expliquer leur accroissement dans les villes, comment expliquer Bel Younech, Gourougou et autres camps… ? Leur seule option ? Sebta et Melilla… de plus en plus difficile. L’alternative ? Rester au Maroc.
Ainsi, il est facile aujourd’hui pour un clandestin d’arriver au Maroc, mais difficile de le quitter. Le Maroc est pénalisé car il voit affluer les clandestins sur son territoire mais n’est pas outillé pour les renvoyer chez eux : la coopération avec l’Algérie, pourtant principale porte d’entrée pour le Maroc, laisse à désirer et aucun accord d’extradition ne lie le Maroc aux pays subsahariens émetteurs d’émigrants. Autres sources de blocage : les ressortissants subsahariens refusent de révéler leur nationalité de peur d’être renvoyés chez eux. Parfois encore, leurs pays d’origine n’ont tout simplement pas les moyens de payer les frais de leur rapatriement. Ce qui empêche la multiplication d’opérations comme celle lancée l’an dernier, en partenariat avec le Nigéria. Celle-ci avait pourtant permis le renvoi par avion de près 1 700 individus dans leur pays d’origine, avec leur accord. L’ impact a été positif pour l’image du Maroc et l’effet «ciseau» aura entraîné la chute de réseaux d’immigration avec le soutien des victimes. Une fois de retour au pays, certaines d’entre elles sont allées jusqu’à incendier le domicile des rabatteurs. Mais quelles que soient les retombées positives de ce genre d’opérations, elles restent extrêmement onéreuses, car elles exigent l’affrètement d’avions, cinq dans le cas du Nigéria.
Autre problème, le peu d’empressement des pays d’origine à accepter le retour de leurs ressortissants. Pourtant, ce n’est pas la volonté de rentrer qui manque chez les clandestins quand ils se retrouvent coincés. «Nous avons essayé de contacter notre ambassade pour rentrer», explique Hamidou, qui répète avec insistance qu’il aimerait bien rentrer chez lui. «Mais on nous dit à chaque fois : “On va voir, plus tard”. Les Nigérians, ils ont de gros moyens, mais les petits pays d’Afrique, Guinée, Mali… ils vont faire comment ?», s’interroge-t-il.

Les droits de l’homme en question
A cela, il faut ajouter les atteintes aux droits de l’homme, inévitablement liées au rôle de garde-frontière. Certaines personnes ne peuvent être renvoyées dans leur pays à cause des guerres, des épurations ethniques ou des règlements de comptes : tels ce syndicaliste des chemins de fer, cet ancien garde du corps d’un président renversé ou ce fils d’un proche du président Mobutu, qui vivaient tous à Bel Younech. Pourtant, des cas comme celui de Issa Kalimasi, (voir encadré ci-contre) qui s’est vu expulser vers l’Algérie malgré un document du HCR attestant de sa situation, montrent que le statut de réfugié reste à clarifier au Maroc.
Dans cette situation, il ne faudra pas s’étonner de voir l’affaire des illégaux de Bel Younech et Gourougou faire la une de la presse étrangère pendant des semaines. Alors même que le Maroc n’a pas le monopole des irrégularités. Les autorités de Sebta, fief du Parti Populaire espagnol, se sont bien permis de refouler des subsahariens sur le territoire marocain de facto , sans les faire passer par la procédure de rigueur qui implique une enquête et le renvoi dans le pays d’origine. «Cinq fois j’ai passé la barrière, cinq fois on m’a refoulé», explique Hamidou. Ce n’est pas le seul reproche que l’on pourrait faire à l’Europe. «Aujourd’hui, le Maroc reçoit 0 euro pour lutter contre l’émigration clandestine, les résultats que vous voyez sont ceux des efforts exclusifs du Maroc à ce jour. Il y a bien un projet pour une valeur de 40 millions d’euros, en train de se mettre en place et qui financera quatre volets : formation, équipement, sensibilisation et appui institutionnel», explique M. Zerouali. Le projet en question, ne pourra être appliqué qu’à partir de 2007… Le Maroc se fait tancer et doit défendre l’Europe avec ses propres deniers. On comprend mieux le sens de la déclaration, lundi 3 octobre, de Mostapha Sahel, ministre de l’Intérieur, qui, lors de la réunion des 5+5, au sujet de l’immigration, évoquait un plan Marshall et insistait sur l’aide de l’Europe.
Le Maroc devra-t-il boire le calice jusqu’à la lie ? A la veille d’un accord entre l’Union européenne et le Maroc qui pourrait prévoir l’expulsion vers le Maroc des immigrants non marocains ayant transité par notre pays, on peut raisonnablement se demander si notre pays, qui porte, lui aussi, une part de responsabilité dans ce scénario catastrophe en fermant les yeux sur ses frontières perméables, n’est pas pris au piège, tout autant que ses clandestins.

Des communautés organisées en mini-Etats
Jeudi 29 septembre. Pas moins de 250 échelles de fortune jonchent le sol près de l’endroit où les harraga ont pris d’assaut la clôture protégeant la ville de Melilla. Dans les jours qui suivront, les tentatives d’entrées massives seront organisées avec une précision militaire : la dernière en date a lieu à Melilla, à un endroit peu surveillée car la clôture y a déjà été élevée à six mètres. Selon le quotidien espagnol «La Vanguardia» du 4 octobre, des jets de pierres ont protégé les assaillants de la riposte. Il ne faut pas se faire d’illusions. Officiers ou pas, ce sens très poussé de l’organisation, on le retrouve aussi dans le camp de Bel Younech. Avec une population évoluant entre 500 et 2000 habitants, la plupart âgés de 16 à 40 ans, et séjournant en moyenne pendant un à deux ans, le camp était organisé de manière à rester le plus discret possible. Ainsi, la corvée d’eau se fait à tour de rôle, il en est de même pour la mendicité sur les bords de la route menant de Tétouan à Fnideq, ou même des tentatives d’entrée à Sebta, qui se feront par groupes de cinq
Petite ville dans le maquis, Bel Younech possédait sa propre mosquée, son église, son marché, une salle de réunion de fortune où se retrouvent les représentants de chaque nationalité, de manière à optimiser l’accès aux soins et à la nourriture. Ainsi, lors du passage d’un groupe de médecins venus soigner les rhumatismes, maladies respiratoires et autres problèmes fréquents sur place, les communautés seront examinés par ordre d’importance, le seul Mauritanien du camp passant en dernier. Ainsi encore, cette anecdote à propos des Algériens du camp qui se plaignent aux ONG que les subsahariens ne partagent pas la nourriture avec eux. Réponse des accusés ? Les Algériens avaient refusé de désigner, comme le veut le règlement du camp, un représentant de leur pays.

Faux réfugiés politiques ?
Que doit faire un réfugié politique une fois arrivé au Maroc ? En principe, ce dernier doit se rendre au bureau du HCR (Haut commissariat aux réfugiés), situé à Rabat. Il s’y verra fournir un document destiné aux autorités marocaines. Seulement, il semble que le document ne soit pas toujours reconnu par ces mêmes autorités marocaines : «J’ai reçu ma carte de réfugié politique à Rabat, il y a deux mois, mais on ne la respecte pas toujours. C’est pourtant une carte du HCR qui est reconnue par le gouvernement marocain. A Rabat, on l’accepte, mais pas dans les autres villes», explique Issa Kalimasi, originaire du Congo. «J’ai été arrêté sur la route de Tanger. On m’a demandé mes papiers. On m’a emmené au commissariat, et j’ai encore montré mes papiers, j’ai dit que j’étais réfugié politique, mais le monsieur a refusé de m’écouter. On m’a refoulé près d’Oujda, à la frontière avec l’Algérie».
«Nous avons déjà démantelé des filières qui falsifiaient des documents du HCR. Ce que je peux vous assurer, c’est que les autorités marocaines veillent: quand quelqu’un a ses papiers, que ce soient ceux de résident, d’étudiant ou autre, il n’y a pas de problème», tempère Khalid Zerouali, gouverneur et directeur de la migration et de la surveillance des frontières au ministère de l’Intérieur. Les autorités marocaines ont récemment démantelé, également, un réseau spécialisé dans la falsification d’autres documents officiels tels que les récépissés de carte nationale ou de carte de résident.
Dans l’impossibilité de rentrer au pays, Issa s’est vu obligé de rebrousser chemin et de rejoindre ses compatriotes sans papiers dans la forêt de Bel Younech. Sans domicile fixe depuis les assauts de Sebta et Melilla, il a pu s’installer dans une autre ville, ce que beaucoup n’ont pas pu faire. «J’ai gardé les papiers du HCR. Avec ce qui se passe à Bel Younech, je me suis rendu à Fès. Là bas, c’est calme, il n’y a pas de militaires, mais j’ai beaucoup de difficultés car je n’ais pas de ressources et le gouvernement marocain et le HCR ne me donnent pas d’argent pour vivre. Je serais prêt à travailler si j’en avais la possibilité»