Le Maroc n’est pas un cas isolé

Un bon journaliste est un journaliste derrière les barreaux. La recette semble avoir du succès puisqu’une enquête du Comité de protection des journalistes (CPJ) montre que 127 journalistes de par le monde sont en prison. Et un reporter sur six l’est sans aucun motif.

Les accusations les plus fréquentes utilisées par les procureurs sont la divulgation de secrets d’Etat, la subversion et la publication d’articles contraires aux intérêts de la nation. La Chine détient la palme en matière d’arrestations de journalistes, mais parmi les autres pays où il ne fait pas bon être journaliste figurent Cuba, l’Erythrée, l’Iran et l’Azerbaïdjan.

Au Maghreb, notre pays ne semble pas avoir le monopole des amendes massives. Le mois dernier, chez nos voisins algériens, un article publié dans le quotidien «Al Watan» sur des fraudes au niveau d’une wilaya a valu à son auteur une condamnation à 40 000 euros d’amende – un peu moins de 460 000 DH.

Une somme jugée faramineuse par la profession, d’autant plus que la justice a donné au journaliste un délai de 12 jours pour régler l’amende. Plus généralement, pour les seules années 2005 et 2006, une vingtaine de journalistes algériens ont écopé de peines de prison ferme. En moyenne, une centaine d’affaires oppose la presse à la justice chaque année. Le ministre de la communication algérien a toutefois déclaré que le gouvernement souhaitait amender le code pénal dans ses articles prévoyant des peines d’emprisonnement des journalistes pour délit de presse.

En Egypte, les journalistes dénoncent une campagne d’intimidation dirigée contre leur corps de métier. Dernière condamnation en date : celle, le mois dernier, du rédacteur en chef de l’hebdomadaire indépendant «Al-Doustour» à six mois de prison pour «diffusion de fausses informations pouvant causer des troubles à l’ordre public et nuire à la réputation du pays».

Les informations en question étaient relatives à l’état de santé du président Moubarak. Le journaliste a écopé de six mois de prison ferme. Les journalistes égyptiens s’inquiètent également de récents amendements constitutionnels qui pourraient gêner leur travail et qui permettent les perquisitions à domicile sans mandat, ainsi que la surveillance des communications téléphoniques et des correspondances en cas de suspicion de danger terroriste.

Même dans les pays où la liberté de la presse est une tradition, les journalistes se plaignent de pressions de plus en plus fortes exercées sur eux. Et dans la plupart des cas, ce sont les liens entre presse et pouvoir qui sont pointés du doigt. En France, la censure dont a fait l’objet l’information sur l’abstention de l’ex-Mme Sarkozy au second tour de l’élection présidentielle a signé le début de «l’ère Sarkozy». Quelques mois plus tard, le directeur de rédaction de «Paris-Match», Alain Genestar, avait été limogé au lendemain de la publication en une de photos de l’ex-première dame, avec son désormais mari, le publicitaire Richard Attias. Il n’a pas fallu chercher loin pour trouver les raisons de ce remerciement : «Paris-Match» appartient au groupe Lagardère, propriété d’Arnaud Lagardère, connu pour être un proche de Nicolas Sarkozy.

Avec des médias de plus en plus dépendants de grands holdings, à l’instar du «Figaro», qui fait partie du groupe Dassault, leader dans l’industrie de l’armement, les journalistes français ressentent le besoin de nouvelles dispositions dans leurs conventions collectives, afin de ne pas faillir déontologiquement. Ainsi réclament-ils «l’annexion à la convention collective des journalistes des chartes internationales garantissant l’éthique professionnelle, ainsi qu’une disposition législative garantissant l’indépendance juridique des rédactions».

Aux Etats-Unis, les journalistes mènent une bataille pour la protection de leurs sources. Près d’une dizaine de journalistes sont en procès pour avoir refusé de divulguer l’identité de leurs contacts. L’affaire la plus médiatisée de ces dernières années est celle de Judith Miller, journaliste au «New York Times».

En 2005, elle avait été condamnée par une cour d’appel fédérale pour «outrage à la cour». Miller refusait de donner le nom de sa source dans l’affaire Valérie Plame. Le combat de la communauté des journalistes américains a toutefois porté ses fruits : le Congrès a fini par adopter, fin 2007, une loi appelée «loi-bouclier», garantissant aux journalistes la protection de leurs sources au niveau fédéral.
Enfin, les journalistes opérant sur internet n’échappent pas à ces difficultés.

Le serrage de vis va jusqu’à la fermeture par les gouvernements des sites web les plus critiques et la condamnation de leurs journalistes. C’est le cas en Iran mais également en Chine, où 18 des 29 journalistes emprisonnés travaillaient sur internet. En Afghanistan cette fois, pour avoir téléchargé un article sur les droits de la femme dans le Coran, un journaliste a été condamné à la peine capitale pour blasphème. Son procès, expéditif, s’est fait sans avocat, ni une quelconque défense. Son cas est censé servir de leçon à d’autres journalistes qui auraient l’audace de recourir à des sources extérieures d’interprétation du Coran.