La planète a faim, les peuples manifestent bruyamment

La FAO tire la sonnette d’alarme : le monde ne dispose que de 8 à 12 semaines de stocks en céréales.
La Banque mondiale fait état d’une augmentation de 83% des prix des denrées alimentaires en un an.
Les pays d’Afrique et d’Asie du Sud-est sont les premiers touchés.

«Des centaines de milliers de personnes vont mourir de faim». Dominique Strauss Kahn s’est montré à ce point alarmiste qu’il n’a pas hésité à agiter le spectre de la guerre dans ses déclarations en marge des assemblées de printemps du Fonds monétaire international (FMI) et de la Banque mondiale, organisées les 12 et 13 avril à Washington.

Le nouveau patron du FMI n’y est pas allé de main morte pour souligner l’ampleur de la crise mondiale causée par la flambée des prix des denrées alimentaires, mais il n’est pas le seul. Agitant un sac de riz devant son auditoire, le président de la Banque mondiale, Robert Zœllick, a prévenu que le monde se trouve au bord de la catastrophe, appelant les donateurs à verser 500 millions de dollars d’ici le 1er mai prochain. Objectif : doter le Programme alimentaire mondial (PAM) des ressources suffisantes pour une aide d’urgence destinée à 73 millions d’âmes.

C’est que la hausse des prix des denrées alimentaires, +83% par rapport à l’année dernière, selon la Banque mondiale, + 130% dans le seul cas du blé, selon l’Unesco, laisse craindre une accélération des émeutes de la faim à travers le monde, à l’heure où le phénomène a déjà pris des proportions inquiétantes.

Déjà, le 13 avril, à Haïti, la Banque mondiale débloquait une aide d’urgence de 10 millions de dollars pour la mise en place de programmes destinés à limiter les dégâts au niveau de l’île. L’aide d’urgence est arrivée trop tard pour empêcher la chute du Premier ministre haïtien Jacques Edouard Alexis, au lendemain de la série d’émeutes provoquées par une conjonction de facteurs ayant entraîné une hausse des prix de 50 à 100%.

Egypte : les pires manifestations depuis les émeutes de la faim de 1977
Sur le continent africain, l’Egypte, pays le plus peuplé d’Afrique du Nord, a été le premier touché. Malgré l’annonce en mars dernier d’une augmentation importante des subventions étatiques au niveau de la farine et l’interdiction d’exporter le riz produit localement jusqu’en octobre 2008, la hausse du prix du pain, estimée à 50% en un an, a amené le pays à connaître ses pires moments depuis les émeutes de la faim de 1977, et les ennuis sont loin d’être terminés.

Plus proche de nous, le Sénégal n’a pas connu de débordements majeurs. Toutefois, le pays, qui importe la moitié des céréales consommées par sa population, a, selon la FAO, également vu en février dernier les prix du blé doubler en un an, tandis que le sorgho augmentait de 56%.

Au niveau du continent, ces pays ne sont toutefois pas les seuls à vivre des difficultés : Mauritanie, Côte d’Ivoire, Mozambique, Cameroun, Burkina Faso, Ethiopie, Yémen ont déjà connu des manifestations importantes. On l’aura bien compris, l’Afrique est la première touchée par la crise, mais déjà, l’Asie est menacée à son tour.

Le Bangladesh, l’Indonésie, les Philippines et l’Ouzbékistan ont connu des manifestations parfois violentes. Pendant ce temps, des pays producteurs comme l’Inde, la Chine et le Vietnam ont limité leurs exportations tandis qu’au Pakistan et en Thaïlande, les autorités sont allées jusqu’à déployer des soldats pour empêcher les vols au niveau des champs et des entrepôts. Au total, selon la FAO, près de 37 pays dans le monde se trouvent aujourd’hui en situation d’urgence.

A l’origine de cette situation, plusieurs facteurs. Le plus médiatisé est celui de la demande en biocarburants qui a indirectement entraîné une redistribution des priorités, notamment aux Etats-Unis, où, encouragés par le gouvernement, les fermiers ont massivement investi dans les cultures destinées à la production d’éthanol.

Difficile pourtant d’en faire les seuls responsables. En effet, à cette réduction des superficies s’ajoute un problème de disponibilité. La population mondiale, avec ses 6,7 milliards d’âmes, n’a jamais été plus importante, tandis que les stocks céréaliers, quelque 405 millions de tonnes en 2007/08, selon la FAO, n’ont jamais été aussi bas depuis 25 ans, au point que l’organisation annonce qu’il ne reste plus que l’équivalent de 8 à 12 semaines de céréales dans le monde.

La raison ? Des conditions climatiques défavorables dans plusieurs pays où le changement climatique commence à faire effet, comme en Australie, en Chine, et en Afrique subsaharienne où les sécheresses de plus en plus fréquentes plombent les cultures céréalières, ou encore en Indonésie et au Bangladesh où elles ont été détruites par les inondations. Enfin, troisième facteur, celui de la hausse du niveau de vie en Inde et en Chine, qui s’est traduite dans ces pays par une hausse de la consommation.

Des aides d’urgence en attendant le «new deal alimentaire»
Désormais, alors que les organisations internationales cherchent à parer au plus pressé, les premières voix s’élèvent, demandant des actions sur le long terme : déjà, Robert Zoellick appelle à la mise en place d’un «new deal alimentaire». Pendant ce temps, un rapport dévoilé mardi 15 avril par une autre organisation onusienne, l’Unesco, sur l’état de l’agriculture mondiale, annonce déjà la nécessité d’une réforme profonde de l’agriculture.