La nouvelle carte syndicale du Maroc dominée par les indépendants

65% des sièges en jeu dans le privé ont été raflés par des délégués sans affiliation syndicale. L’UMT en 2e position mais loin derrière.
Dans la Fonction publique, c’est la FDT qui a pris le plus de sièges, suivie de près par sa sÅ“ur ennemie la CDT.
L’UMT domine sans partage le secteur bancaire
et l’agriculture qui votait pour la première fois.

Les élections professionnelles qui se sont déroulées entre les 14 et 19 mai courant confirment un constat déjà établi : la faible syndicalisation du monde du travail. Premier à être organisé sous l’ère du nouveau code du travail, ce scrutin, grosso modo, reproduit la carte syndicale sortie des élections précédentes, celles de 2003. Avec tout de même une consécration plus nette d’un phénomène : l’augmentation du poids des sans appartenance syndicale (SAS), du moins selon les résultats disponibles au moment où cet article est rédigé (mercredi 27 mai), le dépouillement des résultats n’étant pas encore totalement achevé à cette date. Mais les grandes tendances sont déjà connues.
Il faut néanmoins préciser d’emblée que le poids des SAS est surtout prédominant dans le secteur privé, y compris le secteur agricole qui votait pour la première fois cette année (voir encadré ci-dessous).
Jusqu’au mercredi 27 mai, dans la soirée, les résultats des
10 000 entreprises qui ont organisé des élections (sur environ 13 000 éligibles) laissent, en effet, apparaître une nette prédominance des SAS (65 % des sièges), tous secteurs confondus. Selon des indications fournies par le ministère de l’emploi, et sous réserves des derniers résultats non encore consolidés, l’Union marocaine du travail (UMT) occupe la deuxième place avec 13 % des sièges à pourvoir. Cela confirme la forte présence de la centrale de Mahjoub Benseddik dans le secteur privé, comme on peut le constater au niveau des banques (voir encadré) et, à un degré moindre, dans les exploitations agricoles. Mais une forte présence à relativiser tout de même, eu égard à l’écart abyssal qui la sépare des SAS.
La Confédération démocratique du travail (CDT), elle, on le sait, a une présence plutôt timide dans le secteur privé. Son bastion historique, si l’on peut dire, reste la Fonction publique principalement. Ce qui fait que sa part dans les sièges remportés lors des élections des délégués des salariés dans le privé n’a pas dépassé les 7 %. L’Union générale des travailleurs du Maroc (UGTM) a fait moins bien encore avec 4 % des sièges. Quant à la Fédération démocratique du travail (FDT), l’ex-croissance de la CDT, elle, se contente de 3 %.
Selon de nombreux observateurs, bien que ces résultats ne soient pas définitifs, «ils ne devraient pas changer fondamentalement une fois le comptage final achevé». Auquel cas c’est finalement l’ancienne carte syndicale qui se reproduirait, avec en sus, cette fois-ci, une percée fulgurante des délégués sans étiquette. «Le recul, au mieux la stagnation de la représentativité syndicale, ne devrait pas réjouir, elle n’augure rien de bon, du moins pour les travailleurs», analyse d’emblée  un syndicaliste. Elle pose également un problème dans le dialogue social avec les pouvoirs publics (voir édito page 3).

L’UMT provisoirement en tête dans les collectivités locales

Dans la Fonction publique étatique, en revanche, les premiers résultats donnent la FDT en tête avec 700 sièges. Cela ne devrait ni surprendre ni étonner, la FDT étant sortie du sein de la CDT, fortement présente dans la Fonction publique, comme déjà souligné. D’ailleurs, la centrale d’Amaoui vient tout de suite après avec 634 sièges. En quelque sorte, les partisans de l’ancienne CDT se partagent aujourd’hui à parts presque égales entre ces deux organisations sœurs ennemies.
L’UGTM aurait, quant à elle, obtenu 332 sièges, l’UMT 275 sièges et l’UNTM (proche du PJD) 223 sièges.
Paradoxalement, dans la Fonction publique territoriale (les Collectivités locales), c’est l’UMT que l’on retrouve en tête avec 552 sièges, selon des sources ministérielles. Mais la CDT n’est pas loin, elle est juste derrière avec 528 sièges. La FDT, cette fois, avec 264 sièges, est fortement distancée par la CDT, tandis que l’UNTM obtient 264 sièges et l’UGTM 128.
Il faut, toutefois, préciser certains éléments pour relativiser ces résultats. D’une part, la représentativité à l’échelle nationale (au moins 6% du total du nombre des délégués des salariés élus dans les secteurs public et privé) est à distinguer de la représentativité au sein de l’entreprise ou de l’établissement (au moins 35% du total du nombre des délégués des salariés élus). Dans le premier cas, la représentativité permet de négocier avec les pouvoirs publics, dans le second elle ouvre le droit de siéger dans les institutions représentatives du personnel (IRP), comme les comités d’entreprises et les comités d’hygiène et sécurité, notamment, et de négocier avec l’employeur. Il va de soi qu’un syndicat représentatif au niveau national l’est aussi forcément au niveau de l’entreprise ou de l’établissement, mais pas dans toutes les entreprises et tous les établissements. Exemple : la CDT, déjà représentative au niveau national, devrait l’être encore à l’occasion de ces élections ; pour autant, on le sait maintenant, elle ne le sera pas au niveau des banques, par exemple, où la domination de l’UMT est totale.
D’autre part, et c’est la deuxième précision, en dehors de quelques secteurs à forte tradition syndicale, comme l’éducation nationale ou les banques, la présence des organisations syndicales est plutôt pâle. A titre d’exemple, sur environ 4 500 sièges à pourvoir dans l’administration centrale, un peu plus de 2 000 seulement ont été enlevés, pour l’instant, par les cinq syndicats les plus connus et les plus représentatifs (selon les élections de 2003). Les 50 % des restants seront-ils remportés par les SAS ? Sans doute pas, puisque les résultats ne sont pas définitifs. Mais d’ores et déjà on parle d’une proportion de 15 à 20 % de sièges qui reviendraient au SAS ! Dans les collectivités locales, c’est le même schéma que l’on retrouve : quelque 3 500 sièges à pourvoir et moins de 2 000 déjà remportés par les cinq centrales syndicales connues ! Ne parlons pas du secteur privé où des entreprises pourtant qualifiées pour le faire n’ont tout simplement pas organisé d’élections.
Les syndicats, pour expliquer une telle situation, pointent du doigt le manque de liberté syndicale, incriminant tantôt l’administration, tantôt les employeurs, ou les deux à la fois.