Jusqu’où peut aller l’opposition ?

Les quatre partis, Istiqlal, PAM, USFP et UC, réintègrent les travaux de la commission de l’Intérieur. L’objectif du boycott était d’arracher des concessions au PJD et sa majorité. Après l’Istiqlal, il y a un peu moins de deux ans, c’est au tour de l’USFP de solliciter l’arbitrage royal.

Le cap est franchi. L’opposition, du moins certaines de ses composantes, aura tout essayé, évoque, à nouveau et en des termes à peine voilés, l’article 42 de la Constitution. Lequel article stipule : «Le Roi, (….) et arbitre suprême entre ses institutions, veille au respect de la Constitution, au bon fonctionnement des institutions constitutionnelles, à la protection du choix démocratique et des droits et libertés des citoyennes et des citoyens, (…)». Et c’est Driss Lachguar qui présidait les travaux du congrès régional de son parti à Agadir qui a fait cet appel à l’arbitrage royal et une intervention du Souverain pour «mettre fin aux dérapages du chef du gouvernement qui menacent le bon fonctionnement des institutions». C’est que, a tenu à préciser le premier secrétaire de l’USFP, «la voie suivie par le chef du gouvernement est de nature à mener le pays vers l’inconnu». Pour en arriver là, c’est-à-dire à la demande d’une intervention du Roi, l’opposition aura épuisé tous les recours possibles. Cela, même si le recours à l’arbitrage royal ne semble pas opportun. En effet, explique Ahmed Bouz, professeur de sciences politiques à l’Université Mohammed V de Rabat, «l’article 42 parle d’arbitrage entre institutions (Parlement, gouvernement, …) et pas entre les partis politiques. C’est sans doute pour cela que l’opposition sollicite un arbitrage non officiel. Elle s’en remet à l’Etat pour brider les penchants hégémoniques de la majorité et principalement du PJD». En même temps, l’opposition continue de faire pression au niveau des institutions, le Parlement en premier. Ainsi, au moment où Driss Lachguar sollicitait, depuis Agadir, l’intervention royale, son allié, l’Istiqlal, menaçait : «Le gouvernement et sa majorité doivent trancher : ou bien organiser des élections où l’opposition jouera pleinement son rôle constitutionnel ou bien aller tout seul devant les électeurs».

Le but de l’opposition est clair, affirme ce politologue. «Elle veut des concessions relativement aux textes électoraux. Car elle éprouve une certaine crainte que le PJD ne prenne le dessus grâce à une savante exploitation de la conjoncture, de sa position gouvernementale et des résultats des sondages d’opinion». Cela dit, convient-il, le parti islamiste «ne va certainement pas réaliser un raz-de-marée électoral, mais il risque de s’en approcher». C’est que, effectivement, la conjoncture actuelle joue en faveur du PJD, malgré ses décisions politiques impopulaires. Celles-ci ne vont en rien entacher sa force électorale ni influencer son score électoral.

Avantage pour l’opposition

Les partis de l’opposition le savent et cela attise leur colère. Ils s’activent donc pour arracher quelques concessions d’ordre technique pour «limiter les dégâts», notamment en ce qui concerne le découpage électoral, le mode de scrutin et, pourquoi pas, une garantie du PJD de limiter sa participation. Ce à quoi il ne rechigne d’ailleurs pas non par charité envers ses adversaires mais par pragmatisme politique.

En définitive, l’opposition «ne va pas boycotter les élections, cela ne se fait plus. Car dans le Maroc d’aujourd’hui, les institutions de l’Etat sont issues des élections et celles-ci sont au centre du jeu démocratique». Par conséquent, en agissant de la sorte, l’opposition ne fait qu’envoyer un message à l’Etat et non aux électeurs. «Ces manœuvres autour des lois électorales ne sont pas dirigées aux électeurs», note ce politologue. Cela n’empêche, la manœuvre semble avoir donné ses premiers résultats. En effet, mercredi, à l’heure où nous mettions sous presse, les quatre formations de l’opposition devaient intégrer de nouveau les travaux de la commission de l’Intérieur. Les débats des textes portant sur les collectivitésterritoriales, celui de la Région en premier, devraient ainsi reprendre là où ils ont été suspendus une dizaine de jours auparavant.

Entre-temps, l’opposition aura arraché, grâce à une intermédiation savamment menée par le ministère de l’intérieur, quelques concessions qui portent, notamment, sur le jour de scrutin et le découpage électoral. En même temps, et c’est une victoire appréciable, au sein de l’opposition (l’USFP et l’Istiqlal notamment), l’on assure que la «commission centrale des élections» mise en place par le chef du gouvernement et coprésidée par les ministres de l’intérieur et de la justice «fait désormais partie du passé». En contrepartie, des commissions locales dans lesquelles siégeront les partis de l’opposition, entre autres formations, seront activées. Ce que réfutent certaines sources gouvernementales arguant que la commission centrale «a été mise en place par le gouvernement et c’est à lui de décider de la maintenir ou non et nul ne peut le contraindre à l’abandonner». Qui des deux parties a raison? Les jours à venir le diront.

Pour le moment, les deux parties semblent avoir tiré quelque profit de cette manche. Les partis de l’opposition ont arraché quelques concessions et garanties et le PJD gagne du terrain. Dans l’un de ses multiples déplacements de ces derniers jours où il a ri, pleuré et dansé l’«ahouach» et le «gnaoui» parmi la foule dans l’arrière-fond du pays, le chef du gouvernement avertit : «Si l’opposition continue ainsi, notre popularité va augmenter». Celle-ci acculée, accuse en passant le chef du gouvernement de faire campagne pour son parti à l’aide des moyens de l’Etat. Bien sûr, tout en prenant soin de qualifier autrement les déplacements des chefs des partis qui la composent. «Nous ne sommes pas allés dans les provinces en quête des personnes en perspective des prochaines élections, mais pour construire à partir des bases un parti fort puisque nous sommes des démocrates», martèle, en ce sens, le patron de l’USFP.

Le PJD tire sa force de l’opposition

Aussi, et face à un parti fort comme le PJD, ou du moins qui se croit ainsi, l’opposition se retrouve-t-elle dans une situation de faiblesse et, ce qui plus est, elle est dispersée, la constitution de la commission d’enquête sur les inondations au Sud du pays (www.lavieeco.com) vient encore une fois de le prouver. Et le pire, c’est que malgré une apparente coordination au niveau parlementaire, «elle n’arrive toujours pas à mettre en place un pacte politique selon lequel une éventuelle alliance avec le PJD serait une ligne rouge», affirme Ahmed Bouz. Elle essaie donc d’indisposer le PJD en l’impliquant dans un conflit avec l’Etat qu’elle tentera de faire durer le plus longtemps possible. C’est que l’opposition est consciente que lePJD dispose de beaucoup de chances électorales non pas parce qu’il compte des réalisations au niveau du gouvernement, mais parce qu’il est solidement organisé et ne connaît pas de querelles internes.

«Le PJD est fort grâce à la faiblesse de l’opposition», observe ce politologue. En effet, celle-ci n’arrive toujours pas à tirer profit, électoralement sous-entend, de la contradiction entre le discours et les réalisations du parti au pouvoir. Il a donc recours à ces manœuvres, au demeurant politiquement légitimes. Cela dit, «si le PJD était dans sa position, il aurait agi de la même manière. Le jeu politique est ainsi fait», assure notre interlocuteur. Ce bras de fer, dans lequel le bon fonctionnement des institutions est pris en otage, va-t-il continuer ? Tout porte à croire que oui. Après tout, nous sommes à l’orée de deux années électorales où le gouvernement du PJD, en fin de mandat, doit compenser l’absence des réalisations concrètes par une offensive électorale.

En même temps et à court d’arguments, l’opposition sera contrainte de choisir l’escalade et s’en référer à l’Etat, quitte à tomber dans des situations de paradoxe. Elle vient d’ailleurs de vivre une de ces situations, pour le moins inédite. «Qui aurait cru, note cet observateur politique, que le ministère de l’intérieur naguère ennemi juré des partis nationalistes (comme l’USFP et l’Istiqlal) se serait transformé en rempart contre le PJD».

L’urbain pour le PJD, le rural pour les autres

L’opposition s’en remet aujourd’hui au ministère de l’intérieur pour l’aider à faire face à l’avidité électorale du PJD. C’est son ultime recours. En attendant, elle joue la montre et espère un improbable effritement de la popularité du PJD à cause des décisions impopulaires du gouvernement.

L’opposition a pu obtenir un report de trois mois des élections, certes, mais ne peut espérer une plus grande rallonge. Cela dit, ce report débouche déjà sur une problématique constitutionnelle. Mais c’est un autre sujet.

Pour revenir à la popularité du PJD, même si le parti venait à perdre une partie de son électorat, «rien ne garantit que ces électeurs mécontents voteraient pour l’opposition. Celle-ci n’a pas à ce jour une offre électorale à même de drainer l’électorat», observe Ahmed Bouz. Cela d’autant que cet atermoiement voulu et activement recherché par l’opposition risquerait de se retourner contre elle.

De toutes les manières, explique ce politologue, «là où s’exerce véritablement la politique, c’est-à-dire dans le milieu urbain, le produit PJD est fortement «marketé». Ailleurs, dans le monde rural, d’autres paramètres interviennent dans le processus électoral. Et là les chances du PJD sont très réduites devant des partis fortement ancrés comme le PAM, l’Istiqlal ou le RNI». On comprend donc pourquoi l’opposition fait tout pour arracher quelques concessions au moment des débats des textes électoraux. Cela a toujours été le cas, d’ailleurs. Les textes ayant encadré les élections précédentes, du moins durant ces quinze dernières années, ont toujours été le fruit d’un consensus entre les partis politiques et le ministère de l’intérieur. Ce dernier insiste encore une fois, dans un communiqué diffusé à l’issue d’une réunion avec les quatre formations de l’opposition, sur «l’approche participative et sur l’engagement de ce ministère à œuvrer à ce que les opérations électorales se déroulent dans la transparence».

Cela étant, les élections, même si elles ont été à l’origine d’un litige politique entre l’opposition et la majorité, la première accuse la seconde de velléité hégémonique, le PJD étant le plus visé, et la seconde, notamment par la voix du PPS, accuse ses adversaires de vouloir imposer «la dictature de la minorité», elles (les élections) ne représentent pas les seuls points de discorde.

Le duel Benkirane et Chabat/Lachguar

La question de parachèvement de la mise en œuvre de la Constitution et l’usage que fait le chef du gouvernement des pouvoirs qui lui sont accordés par la loi suprême restent, en effet, à la tête des griefs retenus contre le gouvernement. La question de la parité qui a fait descendre dans la rue le mouvement associatif féminin appuyé par les forces de l’opposition est également un point de litige. La question de l’indépendance du parquet soulevée à l’occasion du débat de la loi organique du Conseil supérieur du pouvoir judiciaire fait aussi partie des différends qui opposent les deux clans.

Les multiples et récentes sorties médiatiques et sur le terrain du chef du gouvernement inquiètent également les partis de l’opposition, ces déplacements s’apparentent plus à une campagne électorale permanente plus qu’à autre chose. Elles sont faites par le chef du gouvernement pour (et au nom de) son parti. L’opposition a certes obtenu du ministre de l’intérieur, comme gage pour reprendre les travaux de la commission de l’intérieur à la première Chambre, la promesse que les partis de la majorité, le PJD en premier, s’abstiennent de toute campagne électorale prématurée. Mais il semble que tout cela ne soit pas suffisant pour que les deux parties enterrent définitivement la hache de guerre. Question donc : Jusqu’où peut donc aller ce bras de fer entre l’opposition et la majorité, à sa tête le PJD ? Tout porte à croire que les hostilités reprendront de nouveau et de plus belle, ne serait-ce qu’à cause du tempérament de chacun des trois protagonistes les plus en vue, Abdelilah Benkirane, Hamid Chabat et Driss Lachgar. La confrontation est, en effet, dans leurs mœurs.

Le chef du gouvernement l’a déjà montré à maintes reprises. La plus emblématique étant sans doute son bras de fer avec l’Istiqlal alors membre du gouvernement. Le chef du gouvernement a fait perdre à son équipe et au Maroc une précieuse année du temps politique pour enfin concéder à son nouvel allié le RNI bien plus que ne demandait l’Istiqlal.

Hamid Chabat a fait toute sa carrière dans le syndicalisme et le principe du syndicaliste c’est de ne reculer devant rien, de mener la bataille jusqu’au bout. Après tout, il n’a rien à perdre, son syndicat l’aura montré un certain décembre 1990. Quant à Driss Lachguar, son entourage assure que la confrontation fait partie de son mode de gouvernance. Il sait tenir face à ses adversaires pour obtenir ce qu’il veut. Le fait que ses adversaires du courant «Ouverture et démocratie» n’aient pu lui arracher aucune concession et s’en soient allés créer leur propre parti en est une preuve. Celui qui, des années plus tôt, s’est montré capable de tout pour un portefeuille de ministre est aujourd’hui capable du pire pour arracher quelques avantages électoraux pour un parti en perpétuelle perte d’image et de poids électoral.