Immigrés clandestins, le Maroc pris en tenaille

La gestion désastreuse de l’affaire écorne l’image du Maroc.
Après les Ong, c’est au tour des partis politiques de s’en
mêler.
Le black-out des autorités entretient la suspicion.

Des immigrés subsahariens tués par balles et un demi-millier de personnes abandonnées dans le désert, au niveau de la frontière avec la Mauritanie. Parmi elles, des femmes, des blessés. Dépourvues de vivres pendant des jours, loin de tout, ces personnes n’ont nulle part où aller, certaines d’ailleurs sont peut-être déjà mortes. Voici l’image qu’auront retenue les médias étrangers de la crise des clandestins subsahariens qui affecte le Maroc à l’heure actuelle.
Tout avait commencé, il y a deux semaines déjà, lorsque des harraga subsahariens avaient tenté de s’introduire en masse dans les deux enclaves espagnoles de Sebta et Melillia. La tactique n’avait rien de nouveau en elle-même : selon la BBC, elle avait été observée, il y a plusieurs années, peu avant le doublement des barrières séparant les territoires marocain et espagnol. Mais les choses ont pris une tournure nouvelle dans la nuit du mercredi au jeudi 29 septembre, lorsque près de 500 personnes ont surgi de la forêt de Bel Younech pour prendre d’assaut la barrière de Sebta. La tentative se soldera par la mort de
5 personnes, victimes de coups de feu tirés à bout portant ou piétinées par la foule. C’est là que le Maroc prend la mesure du fait qu’il est non seulement un pays de transit, mais aussi et surtout un goulet d’étranglement pour ces harraga à la poursuite de l’eldorado européen. Trop tard : le pays est déjà pris dans le tourbillon. Les assauts se multiplient, atteignant un nouveau paroxysme dans la nuit du 5 octobre, date à laquelle des centaines de personnes tentent de franchir la barrière de Melillia. Bilan : six morts.

De Mellilia à Bouarfa, un problème déplacé mais non résolu
Au même moment, les autorités marocaines se mobilisent pour désarmer la crise : le camp de Bel Younech est détruit, la région ratissée, les clandestins capturés refoulés, non pas au niveau d’Oujda comme à l’accoutumée, mais à 300 km au sud-est, au niveau de Bouarfa. C’est peut-être justement à cause de ces opérations que les clandestins qui sont restés dans le nord, se précipitent avec une violence accrue sur les barrières de Melillia : au fur et à mesure que les nouvelles parviennent des groupes expulsés du Maroc – les harragas sont largement équipés en mobiles – on voit les foules devenir plus affolées, plus désespérées. Désormais, même ceux qui aimeraient bien se rendre aux autorités pour être renvoyés chez eux sont terrifiés à l’idée d’être abandonnés dans le désert.
Le Maroc aura respecté son engagement pour la protection des frontières européennes jusqu’au bout. Est-ce une victoire ? Le prix est élevé : jusqu’au 8 octobre, selon l’Association des familles des victimes de l’immigration clandestine (AFVIC), on dénombre près de 3 000 personnes à Bouarfa, non loin de Aïn Chouater, livrées à elles-mêmes en plein désert. Quant à ceux qui ont échappé aux filets des agents d’autorité, près d’un millier de personnes dans les forêts entourant Oujda, plus que quelques dizaines à Bel Younech, ils essaient de se cacher dans les villes.
Les clandestins reconduits à Bouarfa seront divisés en deux groupes. Les premiers bénéficieront d’une opération semblable à celle menée l’an dernier par le Maroc et le Nigéria. Près d’un millier de Sénégalais et de Maliens seront ramenés à Oujda, installés dans des «centres d’écoute», et, sous l’œil attentif des chaînes télévisées marocaines, rapatriés de leur plein gré dans des avions de la RAM.
« Ceux-là sont relativement plus chanceux car au moins ils savent où ils vont», explique M. Delgassen, membre de l’AFVIC. Les autres feront l’objet d’une partie de «cache-cache» entre les ONG, marocaines et étrangères, et les autorités marocaines. Ainsi Médecins sans frontières annonce avoir localisé dans différentes zones 16 des 23 bus transportant les subsahariens, mais sept autres restent à localiser, annonce l’agence Europa Press. S’agit-il de ceux qu’on a vus se diriger vers Errachidia ?
Selon les différents recoupements effectués par La Vie éco, quelque 500 personnes ont été déposées non loin de la frontière mauritanienne, parmi lesquels une quarantaine de femmes. Une douzaine de personnes seraient mortes, selon différentes sources, information non confirmée par les autorités marocaines. A l’heure où nous mettions sous presse, aussi bien les départements de l’Intérieur que celui des affaires étrangères n’avaient pas donné suite à nos différents fax et appels de relance.
Dans la confusion générale qui plane depuis le début de l’affaire, les médias étrangers, présents en force dès la fin du mois de septembre, ne tardent pas à condamner la gestion marocaine de l’affaire : très vite, on parle de «chasse au
nègre» et même d’assassinat programmé. Une terminologie bientôt contredite par un autre terme, adressé lui aussi aux médias : celui de «pont aérien».

Les Sénégalais, les Maliens… et les autres
Le contraste flagrant dans le traitement des ressortissants des différents pays n’est-il que la conséquence des accords passés avec le Mali et le Sénégal? Il faut reconnaître qu’au sud, les pays subsahariens, premiers concernés, rechignent à répondre aux appels du Maroc, malgré les souffrances de leurs ressortissants. Faute de volonté ? Faute de moyens ?
Une chose est sûre, cette attitude arrange notre voisin de l’Est. En effet, même mise en cause en Europe et au Maroc, puisque c’est par son territoire que transitent la plupart des clandestins, l’Algérie se lave les mains de l’affaire. Dans un communiqué de presse datant du 10 octobre, le ministère algérien des affaires étrangères se dit inquiet face à la situation, insistant sur le fait que l’Algérie a déjà présenté une initiative dans ce sens dans le cadre du groupe 5 + 5. Quant à aider à limiter l’afflux d’immigrants, pour le moment, il faudrait d’abord que l’UE lui fournisse des fonds pour cela.
Plus au nord, l’Espagne, malgré les attaques virulentes de sa presse envers le Maroc, est, au fond, soulagée de ne plus avoir à porter le fardeau de la protection des frontières européennes. Mais la récente histoire d’amour maroco-espagnole est en train de connaître une période difficile. On reproche aux deux pays de ne pas être assez fermes l’un envers l’autre. «A l’époque d’Aznar, le Maroc se contentait d’être le gendarme de l’Europe, depuis que le Maroc et l’Espagne font copain-copain, le Maroc est devenu le mercenaire de l’Europe : il va jusqu’à tuer pour elle», fulmine Boubker Khamlichi, coordinateur de l’association Red-Chabaka. Côté espagnol, José Luiz Zapatero subit à la fois les foudres de la droite et de la gauche. Les premiers l’accusent d’avoir provoqué un effet d’appel en organisant l’opération de régularisation la plus massive des dernières années, les autres, avec à leur tête Gaspar Liamazares du parti Izquierda Unida (Gauche unie), appellent à sa comparution devant les députés à cause de son
«manque de sensibilité». Le gouvernement Zapatero répliquera comme il pourra, estimant qu’il est irresponsable de faire porter le chapeau au Maroc, tout en arrêtant les expulsions de subsahariens vers ce dernier dès le 8 octobre.

La gauche marocaine monte au créneau
La gauche espagnole n’est pas la seule à monter au créneau. Au Maroc, Annahj Addimokrati, le PSU et le Parti marocain libéral se sont fendus de communiqués condamnant la politique du Maroc envers les subsahariens, le second allant jusqu’à présenter ses «condoléances aux familles des morts, tués par l’armée régulière d’un pays membre des Nations Unies et constate amèrement qu’aucun responsable des gouvernements concernés n’a cru devoir présenter ses condoléances aux familles des victimes».
Quant aux associations marocaines, elles auront fait preuve d’une forte mobilisation, se réunissant quatre jours après le premier assaut sur Sebta avec leurs collègues espagnoles et des représentants des clandestins. Dans ce qu’elles appellent la «déclaration de Larache», qui sera ensuite publiée, elles reprocheront au Maroc d’avoir accepté de devenir le gendarme de l’Europe, et appelleront cette dernière à assumer ses responsabilités. Elles appelleront également à la création d’une «commission de recherche, avec la participation d’observateurs internationaux indépendants, qui clarifie tout ce qui est arrivé dans les (…) événements de Ceuta et de Melillia, et détermine les responsabilités adéquates».
Au-delà de cette décision conjointe, d’autres actions sont prévues au Maroc et à l’étranger par des ong telles que l’Association des travailleurs maghrébins de France (ATMF), l’Association des travailleurs immigrants marocains en Espagne (ATIME), l’AMDH section Tétouan, Red-Chabaka, Attac Maroc… Sont prévus, entre autres, une manifestation à Tétouan le 12 octobre, un sit-in devant le Parlement à Rabat le 13 octobre, un autre à Paris devant l’ambassade du Maroc le 14…
La crise s’arrêtera-t-elle là ? Déjà, la réaction de Kofi Annan laisse planer le doute. Selon une dépêche de l’agence de presse espagnole EFE, le secrétaire général de l’ONU, attendu jeudi à Salamanque à l’occasion du sommet ibéro-américain, a qualifié la situation de «très sérieuse» et demandé à ce que les pays concernés cessent de tenter d’arrêter de manière «drastique» les flux migratoires internationaux.
Autre source de problèmes potentielle : selon l’agence EFE, toujours, plusieurs équipes du Haut commissariat aux réfugiés ( HCR) se seraient rendues à Sebta, Melillia et aux îles Canaries. Il n’est pas exclu qu’une autre se rende aussi au Maroc. Plusieurs sources concordantes font en effet référence à la destruction de titres de réfugiés politiques délivrés par le HCR à une dizaine d’individus expulsés à la frontière mauritanienne. Ils auraient été déchirés par les autorités marocaines. Certes, ce n’est pas la première fois qu’un tel évènement arrive, explique Abdelhak Hamdouche, membre de l’association Pateras de la Vida, qui mentionne l’affaire survenue il y a environ huit mois lorsque cinq individus, munis de documents du HCR et qui avaient réussi à s’introduire à Sebta, se les sont vu confisquer et déchirer avant d’être refoulés au Maroc. L’affaire avait entraîné un tollé chez les ONG espagnoles, plus tard l’association marocaine Pateras de la Vida avait fourni aux cinq personnes des certificats. Nous avons joint au téléphone la représentation marocaine de l’organisation internationale pour en savoir plus sur la position du HCR sur cette affaire. Peine perdue : «toute réponse ne serait fournie que par les responsables basés à Genève».

Reste-t-il une sortie honorable pour le Maroc ?
Dans cette situation, jusqu’à présent, l’UE n’a pas été d’un grand secours. A part envoyer des commissions examiner la capacité du Maroc à gérer la situation, fournir à l’Espagne les fonds nécessaires pour une troisième barrière sophistiquée et promettre au Maroc des fonds, peu de choses ont été faites pour aider ce dernier à sortir de l’impasse. Du coup, du côté des associations, on insiste : après tout, le Maroc ne fait pas partie de l’espace Schengen, il n’est pas obligé de défendre les frontières européennes, pourquoi ne pas se retirer du jeu, après tout ?
Le numéro un de la diplomatie espagnole, Miguel Angel Moratinos, aura-t-il apporté un semblant de sortie de l’impasse dans sa visite au Maroc en début de semaine ? Au lendemain de son arrivée, au cours d’une conférence de presse organisée à l’ambassade d’Espagne, les deux pays annoncent la prochaine mise en place d’une commission mixte destinée à trouver des solutions de long terme au problème actuel, la prochaine organisation d’une conférence euro-africaine sur le problème de l’immigration, qui devrait réunir tous les pays concernés.
Mais on apprend également la prochaine adaptation au goût du jour de l’accord d’expulsion de 1992, à l’origine destiné à faciliter l’expulsion de clandestins maghrébins de l’Espagne vers le Maroc. Les partenaires du Maroc sont-ils suffisamment sincères pour une résolution efficace de la crise actuelle? Les prochaines commissions et conférences permettront-elles de lancer le fameux plan Schengen africain préconisé par le ministre marocain de l’Intérieur, Mostapha Sahel ? Même si c’était le cas, il n’est pas sûr que les nouveaux accords soient près de rattraper le coup asséné à l’image du Maroc dans le monde, et surtout dans le continent africain .

La mauvaise foi des médias étrangers

S’il est une victime dans ce drame de l’émigration des ressortissants de pays d’Afrique subsaharienne, c’est bien le Maroc. Outre le fait qu’il devait jusqu’ici compter sur ses seuls moyens pour faire face aux avalanches de candidats à l’émigration clandestine à destination de l’Europe, le Royaume est accusé par les médias des pays de cet espace d’atteinte aux droits de l’Homme dans sa gestion des opérations de reconduite aux frontières.
Après avoir accusé dans ses unes le Maroc d’être à l’origine de ce drame, le quotidien madrilène «El Mundo» fait référence aux conclusions d’un sondage d’opinion réalisé à sa demande dont il ressort que pas moins de 67% des Espagnols considèrent que le gouvernement de leur pays est excessivement tolérant à l’égard du Maroc. Selon ce même sondage, dont la publication, comme par hasard, coïncide avec la visite au Maroc du ministre espagnol des Affaires étrangères, Miguel Angel Moratinos, à Rabat, les 10 et 11 octobre, un peu plus de 83% des citoyens espagnols interrogés seraient convaincus que les dirigeants de leurs pays se doivent d’exercer des pressions sur le Maroc pour l’amener à procéder à la réadmission des clandestins subsahariens. Chose que les autorités marocaines, et en étroite coopération avec leurs homologues espagnoles, avaient consentie bien avant ce sondage.
Très rares sont les supports médiatiques espagnols, et plus généralement ceux de l’espace Schengen, qui n’auront pas accusé les autorités marocaines d’abandonner des innocents subsahariens à leur triste sort et ce, en plein désert. A contrario, aucun de ces médias, et à plus forte raison les chaînes de télévision, ne feront place aux images de ces mêmes subsahariens reconduits par avion dans leurs pays d’origine respectifs, dont le Sénégal et le Mali, confirmant les téléspectateurs dans l’idée selon laquelle le Maroc traite les clandestins reconduits aux frontières comme du «bétail», expression utilisée par un éditorialiste du quotidien espagnol «El Pais»
Mokhtar Ghaïlani

Quand «Médecins sans frontières» accuse

Une des principales surprises dans cette affaire sera venue de l’organisation non gouvernementale Médecins Sans Frontières. Dans un rapport publié dès le 19 septembre, soit quelques jours à peine avant le déclenchement de la crise, l’ONG décrit l’état de santé des clandestins qui ont bénéficié de ses soins dans les régions de Tanger, Nador et Oujda.
Le rapport, truffé de photos insoutenables, de statistiques à faire dresser les cheveux sur la tête, tranche avec la réserve normalement associée à l’ONG, provoquant la surprise y compris parmi les acteurs associatifs locaux. Ainsi, sur les quelque 2193 blessures liées à des actions violentes, l’écrasante majorité a été causée par les forces de sécurité marocaine (59 %) et espagnole (15 %) – un chiffre impressionnant étant donné le contact plus limité des forces espagnoles avec les clandestins. Pour leur part, les bandes de délinquants, les réseaux de trafiquants, et les autres clandestins sont à l’origine de 19 %, 10% et 3% des blessures.
Info ou intox ? Malheureusement, ces statistiques coïncident avec les témoignages recueillis par d’autres ONG locales qui, jusqu’alors, reprochaient à MSF de minimiser la situation. Ainsi, vexations, viols, violence, racket – y compris par les représentants des autorités marocaines – sont le lot quotidien de ces clandestins pourtant venus chercher un avenir meilleur.
Le Maroc remportera également haut la main la course aux atteintes aux règlements internationaux. La liste est longue, selon MSF, qui cite, entre autres, la Déclaration universelle des droits de l’homme, la Convention de Genève relative au statut des réfugiés, le Protocole de New York relatif aux réfugiés de 1967, et la convention de l’Union africaine concernant les aspects propres aux réfugiés en Afrique de 1969.
Ce qui attire l’attention aussi, ce sont les estimations de l’ONG concernant le nombre de victimes enregistrées sur les côtes marocaine et espagnole : 6300 personnes seraient mortes durant les dix dernières années selon l’ONG, contre 1400 selon des sources officielles qu’elle cite. Et d’ajouter que de tels chiffres risquent d’augmenter considérablement si l’on y ajoute les individus qui auront perdu la vie durant leur périple vers le Maroc.
Il est également intéressant de noter les estimations de l’ONG quant au nombre de clandestins morts sur les côtes du Maroc et de l’Espagne au cours des 10 dernières années : 1400 morts selon les sources officielles mentionnées dans le rapport, 6 300 selon MSF