Homme politique ! Chkoune nta ?

1 000 jeunes de 18 à  35 ans interrogés sur la popularité des partis et de leurs hommes politiques. Seuls 7 partis sur 33 sont réellement connus et dans la plupart des cas leurs membres sont méconnus. A. El Fassi, Aherdane, Laenser et Elyazghi priés de laisser la place.

On savait que les jeunes ne s’intéressaient pas à la politique, mais de là à réaliser qu’ils ne connaissaient que quelques partis et quand bien même ils arriveraient à citer les noms de quelques-uns, ils sont souvent incapables de se rappeler de leurs responsables, on tombe des nues. On aurait espéré mieux, vu l’abondance de l’offre politique (33 formations), l’ancrage dans l’histoire du pays de certaines formations dites nationalistes et la surmédiatisation de partis nouvellement créés. C’est pourtant la dure vérité qui ressort d’un sondage réalisé sur la popularité des partis politiques auprès des jeunes de 18 à 35 ans, issus de toutes les catégories socio professionnelles et résidant en milieu urbain. L’enquête a été réalisée par le cabinet IPSOS pour le compte de La Vie éco et Radio Aswat.
Les conclusions sont d’autant plus inquiétantes que cette enquête a été réalisée entre le 27 juin et le 3 juillet. Période dont une partie a connu l’organisation de centaines de meetings populaires par toutes les composantes du spectre politique et partout dans le pays pour la campagne du référendum constitutionnel. Période qui a vu également défiler, pendant près de 60 heures (sur les 236 heures d’antenne réservées à la campagne), sur les écrans et les ondes des chaînes de télévision et radios nationales tous les partis politiques légalement constitués.
C’est certain, les partis doivent impérativement revoir leur marketing politique. Sinon comment expliquer, par exemple, que 4% des jeunes résidant dans le milieu urbain ne connaissent pas un parti historique comme l’Istiqlal, vainqueur des élections de 2007 et qui mène, depuis, la coalition gouvernementale ? Parti dont le nom a, de surcroît, jalonné l’histoire du Maroc et qui est présent en bonne place dans les manuels scolaires et dans presque toutes les localités au Maroc.

Le PAM plus cité que l’USFP en spontané !

Les chiffres parlent d’eux mêmes. 96% de jeunes interrogés ont pu, que ce soit de manière spontanée ou assistée, citer le Parti de l’Istiqlal parmi les formations politiques qu’ils connaissent. C’est d’ailleurs ce parti qui arrive en tête des formations politiques en terme de notoriété.
L’USFP arrive en seconde position en termes de notoriété, mais seuls 10% des personnes interrogées le citent en premier lieu et de manière spontanée. Parti qui peut également se prévaloir d’une légitimité historique, l’USFP cumule, en spontané et en assisté, une notoriété totale qui n’atteint pas les 91% et demeure inconnu au bataillon pour une centaine de personnes sur les 1 000 interrogées.
A contrario, une toute nouvelle formation comme le Parti Authenticité et modernité étonne de prime abord par son score : 90,1% de notoriété et même un taux de notoriété spontanée cumulée (cité en premier ou en suivant) de 53%, supérieur à celui de l’USFP qui ne réalise que 48% ! Il fallait s’y attendre un peu. Au cours des trois dernières années, on a plus parlé du PAM que d’aucun autre parti. Fondé par Fouad Ali El Himma en 2008 mais existant administrativement depuis février 2009, le PAM est ainsi propulsé à la troisième position des partis les plus connus au Maroc, en raison de ses succès électoraux, de ses joutes avec les autres partis mais surtout et c’est important, en raison de la personnalité de son fondateur, Fouad Ali El Himma, ex-ministre de l’intérieur qui s’est engagé en politique à la faveur des législatives de septembre 2007.
Le PJD, malgré une forte présence de son bras estudiantin (l’Organisation du renouveau estudiantin) dans toutes les universités et les multiples ramifications des associations qui lui sont plus ou moins rattachées, malgré les polémiques que les sorties médiatiques tonitruantes que ces dirigeants créent, arrive à peine à totaliser 83,6% de notoriété. 16,4% des jeunes citadins disent n’avoir jamais entendu parler du PJD, alors que ce parti est fortement présent dans le milieu urbain. Mais le PJD peut au moins se targuer, lui aussi, d’un mérite : celui d’avoir plus de notoriété que d’autres partis nettement plus anciens comme le Mouvement populaire, avec ses 52 ans, qui ne récolte qu’un taux de notoriété de 74,8% ; l’Union constitutionnelle née, elle, en 1983, n’en est qu’à 71,3% et le Rassemblement national des indépendants, lui, qui existe depuis octobre 1978, qui a entamé une profonde réforme en 2010, réalise un score de 68,5% à peine !
A regarder de près, ces scores correspondent, en somme, au positionnement réel des partis sur la carte électorale. Mais au delà de ces 7 formations, les taux de notoriété des autres partis deviennent presque insignifiants. Le PPS, pourtant membre de la coalition gouvernementale, avec deux ministres, Khalid Naciri de la Communication et Nouzha Skalli, ministre du développement social de la famille et de la solidarité, vient en dixième position, loin devant un PDI (Parti démocratique de l’indépendance), parti historique, mais quasi absent de la scène politique depuis déjà plusieurs décennies. Bref, sept personnes sur dix déclarent ne pas connaître le PPS (voir graphe en page suivante.

Les jeunes représentent le quart de l’électorat

Pourquoi cette méconnaissance des partis politiques pourtant appelés à donner corps à la Constitution que viennent de plébisciter les Marocains ? Miloud Belcadi, professeur de sciences politiques à l’université Hassan II de Casablanca, estime que les formations politiques ont une partie de responsabilité dans ce manque de notoriété auprès des jeunes. «Les partis ne jouent pas leur rôle d’encadrement et de représentation. Ils ne se rappellent des jeunes qu’au moment des campagnes électorales». Pourtant, ces jeunes représentent une tranche importante de la masse électorale. Ceux dont l’âge est compris entre 20 et 34 ans, représentent en effet 40% de la population des votants, soit 8,27 millions sur un corps électoral de près de 20 millions d’électeurs potentiels, si – ce qui est fort probable – la carte d’identité nationale est amenée à remplacer la carte d’électeur lors des prochaines législatives. Mais les partis ne sont pas les seuls responsables de cette situation. Pour reprendre les termes de Miloud Belcadi, spécialiste de l’analyse du discours politique, l’Etat a une part de responsabilité dans cette désaffection politique des jeunes. «En interdisant l’UNEM, l’Etat a mis fin aux débats politiques qui animaient nos universités. L’échec des politiques sociales engagées depuis l’alternance politique a également contribué à cette perte de confiance en l’action politique et ce désintérêt vis-à-vis des partis. En conséquence, les jeunes croient aujourd’hui que les partis ne servent plus à rien, sinon à servir les intérêts personnels  de quelques privilégiés». Le politologue cite une autre raison : l’absence de vrais débats politiques dans les médias publics. En effet, nous avons rarement l’occasion d’assister à des joutes en direct sur nos écrans entre dirigeants politiques à propos des sujets de société et non pas des émissions forcément politiques.
Résultat de cette absence sur les débats de fond, et c’est le deuxième indicateur fort de cette enquête, même si les jeunes arrivent à reconnaître un parti, ils sont, dans leur majorité, incapables d’associer le nom d’un dirigeant ou d’un militant au parti. Ainsi, pour reprendre l’exemple de l’Istiqlal, sur tous ceux qui ont déclaré connaître ce parti, seuls 30,2% ont été capables de citer au moins un de ses membres. Même Abbas El Fassi, chef du gouvernement et secrétaire général du premier parti pour lequel ont voté près d’un demi-million d’électeurs lors des dernières législatives de 2007, n’échappe pas à cette règle. Seuls 21% des 1000 personnes interrogées ont cité son nom.

Driss Lachgar et Cheikh Biadillah ? Quasi inconnus

Le PJD n’est pas mieux loti. Parmi ceux qui connaissent le parti, seul un jeune sur cinq a pu citer le nom d’un de ses membres. Et ce sont le nom de l’actuel secrétaire général Abdelilah Benkirane (cité par 47,8% de ceux qui connaissent le parti et au moins de ses membres) et celui de son prédécesseur, Saâd Eddine El Othmani (cité par 33,5%), qui reviennent le plus dans les réponses des jeunes sondés. Mustapha Lhaya, membre du Conseil de la ville de Casablanca, Mustapha Ramid et Abdelali Hamieddine, membres, eux, du secrétariat national, ont également été cités, mais avec des scores trop faibles pour être significatifs.
Au PAM, c’est pire. Parmi les 12% des jeunes qui, à la fois connaissent la formation et peuvent  reconnaître un dirigeant, la majorité a cité sans hésiter le nom de Fouad Ali El Himma (66,7% des cas). Cela alors que «Si Fouad», comme on l’appelle au parti, s’est retiré, depuis le 15 mai dernier, des devants de la scène politique et a renoncé à toutes ses responsabilités au  sein du parti. Interrogés s’ils connaissent d’autres personnalités dans ce parti, les enquêtés ont cité pêle-mêle plusieurs noms, mais qui n’ont aucun lien avec le PAM. C’est ainsi que les noms de Yasmina Baddou, Abdelilah Benkirane, Yassir Znagui du RNI, Mohamed Yatime de  l’UNTM (le syndicat du PJD) ou encore Habib Malki de l’USFP  et Essaid Ameskane du MP, ont été cités comme appartenant au PAM. Les deux autres personnalités de ce parti, en plus de Fouad Ali El Himma, qui ont été citées en tant que membres sont Salah El Ouadie et un peu plus loin, derrière lui, le secrétaire général, également président de la Chambre des conseillers,  Mohamed Cheikh Biadillah. Les deux derniers qui auraient pu espérer un meilleur classement ont été cités une seule fois chacun !
Le même scénario vaut pour les autres partis. L’USFP dont on ne connaît que Mohamed El Yazghi et Driss Lachgar récolte 9 voix à peine. Au Mouvement populaire c’est Mahjoubi Aherdane et Mohand Laenser qui sont les plus connus mais avec de faibles scores. A l’UC, si Mohamed Sajid, le maire de Casablanca, vole la place à Mohamed Labied, encore faut-il comprendre que ce sont 23 sondés qui le citent, pas de quoi pavoiser ! Enfin, au RNI, et parmi les sondés qui connaissent le parti et au moins un de ses membres, Salaheddine Mezouar, ministre des finances et chef du parti, ne récolte que 22 voix et Moncef Belkhayate 6 voix.  
De tels scores sont pour le moins inquiétants pour la classe politique. Oui, certains hommes politiques sont connus, mais les jeunes sont incapables de les associer à leurs partis. Et souvent, les médias ont contribué, d’une manière ou d’une autre, à la notoriété de certaines personnalités politiques. C’est ainsi que l’on retrouve le nom de famille de Fassi Fihri, parmi les noms cités comme appartenant au Parti de l’Istiqlal et qui récoltent 33 voix ! Toufiq Hejira, Karim Ghellab et Yasmina Baddou, eux, également, sont bien connus. La dernière parce qu’elle est ministre de la santé et qui a fort à faire face à une presse souvent hostile. Karim Ghellab, lui, a bénéficié de la polémique sur le Code de la route et Toufiq Hejira est très souvent passé à la télé à l’occasion de l’inauguration de projets d’habitat. Les médias façonnent les images et les notoriétés…

Deux hommes du PJD dans le podium des hommes d’avenir

D’une manière générale et que ce soit en rapport avec le parti ou non, seules 8 personnalités politiques ont été citées par plus de 50 personnes parmi les 1 000 jeunes concernés par cette enquête. Le Premier ministre arrive en premier, avec 209 citations, suivi du secrétaire général du PJD, Abdelilah Benkirane, avec 106 citations. Toufiq Hejira, le ministre de l’habitat, arrive en troisième position (cité 91 fois), ex aequo avec Fouad Ali El Himma. La femme dont le nom a été cité le plus par les jeunes sondés n’est autre que la ministre de la santé, Yasmina Baddou. Sa notoriété dépasse même celle d’un certain Karim Ghellab (cité 57 fois). Saâdeddine El Otmani, l’actuel président du conseil national du PJD, vient en 8e position avec seulement 54 citations.
Ces personnalités politiques sont certes relativement connues, mais cela ne veut pas dire qu’elles sont appréciées. A la question de savoir s’ils aimeraient qu’elles jouent un rôle dans l’avenir politique du pays, les réponses sont édifiantes.
Exemple : sur l’ensemble de ceux qui ont cité le nom de Abbas El Fassi, 85% ne souhaitent pas le voir jouer un rôle important dans la vie politique marocaine. Ce taux atteint 88% pour Mohand Laenser, 89% pour Mohamed Elyazghi, 90% pour Mahjoubi Aherdane et …92% pour Yasmina Baddou.  A l’opposé, les jeunes sa déclarent favorable à 84% qu’un Saâdeddine El otmani du PJD joue un rôle à l’avenir. Il est talonné par Fouad Ali El Himma, que 72% des jeunes interrogés souhaitent voir revenir au-devant de la scène. Abdelilah Benkirane semble avoir également la cote auprès des jeunes, 71% ont une bonne opinion de lui et Salaheddine Mezouar récolte 70% d’appréciations positives.
De même pour Mohamed Sajid, maire de Casablanca, que 62% des jeunes sondés ne souhaitent pas voir prendre sa retraite politique. Les jeunes quadras de l’Istiqlal sont également bien vus.
55% des jeunes espèrent voir Toufiq Hejira aux affaires alors que son collègue du parti et du gouvernement, Karim Ghellab, est choisi comme personnalité pouvant jouer un rôle important dans l’avenir par 50% des jeunes sondés. C’est clair, ces chiffres incitent, à ne plus en douter, les partis politiques à s’atteler sérieusement à la question du renouvellement des élites.

Des inquiétudes à se faire… à trois mois des élections

En somme, les jeunes ne se retrouvent pas dans l’offre politique actuelle. Y a-t-il lieu de s’inquiéter alors que nous sommes à quelques mois des élections législatives ? Oui, soutient le politologue Miloud Belcadi, «il y a péril en la demeure si ces jeunes boycottent les élections. Un taux d’abstention important des jeunes se traduira nécessairement par une balkanisation du futur Parlement, donc un gouvernement faible et éclaté (formé de 6 ou 7 partis politiques). Résultat : le gouvernement sera non seulement fragilisé dès le départ, mais il perdra beaucoup de temps à gérer ses différences internes au lieu de s’occuper des affaires publiques».
Il faut préciser toutefois, estime cet universitaire, que depuis l’apparition du mouvement du 20 Février, les partis politiques et l’Etat ont pris conscience de la nécessité de s’ouvrir sur la jeunesse. En attendant, Abdelkader El Kihel, SG de la jeunesse et membre du comité exécutif du Parti de l’Istiqlal, tente, lui, de tempérer les conséquences de ces chiffres. Car, «ils ne font que refléter cet écart important qui existe entre la société et la classe politique», laisse-t-il entendre. Le jeune istiqlalien estime, toutefois, que depuis le lancement de cette dynamique de changement dans les pays de la région, les jeunes montrent un peu plus d’intérêt pour la chose politique. «Plusieurs dizaines d’entre eux m’ont contacté et exprimé leur désir de faire de la politique», confie-t-il. Les partis tentent, de leur part, de surfer sur la vague. Une organisation, créée par l’ensemble des jeunesses des partis politiques (plus d’une dizaine de tout bord), tentera, dans les jours à venir, une ouverture sur la jeunesse marocaine. Une campagne de communication devrait être lancée et va durer une dizaine de jours pendant lesquels 4 500 jeunes débattront de la politique et de la participation politique dans tout le pays. «Nous veillerons à ce que la majorité des participants soient parmi la jeunesse non encadrée politiquement», assure ce jeune dirigeant istiqlalien. Il faut surtout faire comprendre à ces jeunes qu’ils ont une place et un rôle à jouer aux sein des partis politiques. Mais encore faut-il que les dinosaures de la politique se retirent…

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