Gouvernement : Scénarios possibles d’un remaniement ministériel annoncé

Au début, il était question d’un remaniement technique. Aujourd’hui, Hamid Chabat exige un remaniement politique. La majorité n’est pas contre l’idée d’un gouvernement de salut national auquel participe également l’USFP.

Depuis l’élection de Hamid Chabat à la tête de l’Istiqlal, un acte démocratique inédit, soit dit en passant,  l’éventualité d’un remaniement ministériel est devenue récurrente. Hamid Chabat, le nouveau secrétaire général, en a fait un leitmotiv au cours de sa campagne électorale. Maintenant qu’il est devenu secrétaire général, il ne peut plus faire marche arrière. Il y va de sa crédibilité, lui qui vient par et pour «le changement» au sein de l’Istiqlal. C’est un fait. Peut-il ou a-t-il l’intention de tenir parole et exiger un remaniement ministériel ? Pour lui, «c’est non seulement inéluctable, mais c’est une priorité, une question centrale». Il se montre toutefois évasif dès qu’il est question d’échéance. «Ce sera fait dans un avenir très proche», se limite à dire Abdelkader El Kihel, député, membre du comité exécutif et un des principaux appuis du nouveau patron de l’Istiqlal. «Il faut patienter au moins que le gouvernement boucle sa première année», insiste-t-on dans l’entourage de Hamid Chabat. Il faut dire que la conjoncture se prête mal, dans les jours et même les semaines à venir, à un changement au sein de l’Exécutif, ne serait-ce qu’à cause du projet de Loi de finances actuellement en cours de finalisation. Sinon, l’on ne voit pas comment un ministre fraîchement nommé s’y prendrait pour aller défendre devant la commission parlementaire un budget sectoriel préparé de bout en bout par son prédécesseur. Sans oublier que cela risquerait de perturber le gouvernement en cette période cruciale. En d’autres termes, si remaniement il y a, ce ne sera probablement pas avant janvier 2013.

Au-delà de ce «détail» technique, l’opportunité même d’un remaniement, dans les conditions actuelles, est discutable. Bien que ne l’écartant pas complètement, Najib Ba Mohammed, ancien membre de la commission consultative de la révision de la Constitution, met toute cette effervescence relative à la recomposition de l’Exécutif sur le compte de «la guerre psychologique» que se sont livré les deux candidats à la direction de l’Istiqlal pendant près de trois mois. Cela fait également partie de «toute cette tourmente créée par l’évènement. C’est une façon de se maintenir sur scène et d’occuper, en permanence, le paysage médiatique». Il faut dire qu’en cela, le nouveau leader de l’Istiqlal est passé maître incontesté. Alors que la presse n’a pas encore fini de commenter son accession au poste suprême, il organise, lundi 1er octobre, une mini-conférence de presse au siège du parti pour annoncer, entre autres, que le remaniement ministériel «aura bel et bien lieu. C’est une nécessité impérieuse».

Un remaniement qui répondra à la conjoncture ?

Le constitutionnaliste et professeur à l’Université de Fès, Najib Ba Mohammed, estime d’ailleurs que rien de plus normal qu’une «nouvelle élite arrivée au pouvoir au sein du parti qui veuille assouvir ses ambitions». Soit. Maintenant, de quel type de remaniement parle-t-on ? Quelles en seront les conséquences pour le gouvernement ?
Dans les faits, observe cet ancien membre de la commission de la révision de la Constitution, dans les conditions actuelles, «s’il y a changement au gouvernement, ce sera probablement celui des personnes. Il n’y aura qu’une alternance sur les postes. En d’autres termes, on garde les mêmes postes et on change les hommes, sans que cela ait un impact sur la politique générale menée par le gouvernement. Mais si on change les ministres tout en leur imposant de suivre de nouvelles orientations, c’est une autre paire de manches». En définitive : «S’il n’est question que de changement d’hommes, et les hommes politiques sont interchangeables, on peut s’en accommoder. Par contre, si cela doit chambouler la politique du gouvernement, il y a problème». Il y va en effet de la cohésion de la majorité gouvernementale.
Or, l’Istiqlal parle justement d’un «changement profond dans la coalition gouvernementale. Ce n’est pas une question de remplacement d’un ministre istiqlalien par un autre», affirme sans ambages Abdelkader El Kihel. Le mot est lâché. On ne sait pas encore ce que le nouveau secrétaire général de l’Istiqlal entend par «profond», mais on sait déjà que pour lui, «il s’agit d’un remaniement qui répondra à la conjoncture, un changement qui touchera la structure même du gouvernement. Car, il n’est plus question qu’un seul parti (NDLR. le PJD) reste en permanence au devant de la scène au détriment des autres». Plus explicitement, l’Istiqlal ne veut plus rester les bras croisés alors que le PJD est à l’origine de toutes les initiatives. «C’est au PJD de demander à bénéficier de notre expérience et non à nous d’évoluer dans son ombre». Autre grief, l’Istiqlal n’est pas près d’assumer la responsabilité d’un éventuel échec d’un gouvernement dans lequel il ne décide de rien. Voilà qui est dit sur les intentions du nouvel allié de Benkirane. «Nous ne voulons plus qu’il y ait un seul parti fort des formations complémentaires au gouvernement. Nous voulons que nos ministres respectent les orientations du parti. Nous exigeons que l’action gouvernementale soit concertée. Toutes les grandes décisions doivent être prises en concertation avec tous les membres de la coalition», affirme El Kihel. L’actuel secrétaire général de l’Istiqlal n’en fait pas un mystère, il n’a jamais été d’accord avec l’augmentation des prix du carburant, ni avec la position du gouvernement sur la question de recrutement des diplômés chômeurs. Plus récemment, le syndicaliste en Chabat n’a pas non plus apprécié que le ministre istiqlalien de l’économie et des finances Nizar Baraka exclut toute augmentation des salaires des fonctionnaires alors que le dialogue social entre gouvernement et centrales syndicales n’a pas encore démarré, pour ne citer que ces deux décisions du chef de gouvernement.  

Un remaniement qui bénéficie aussi à Benkirane

Ainsi, en plus des deux raisons avancées par Hamid Chabat alors «simple» patron du syndicat UGTM au lendemain, même, de la nomination du gouvernement Benkirane, à savoir la sous-représentation des femmes et la non-représentation des provinces sahariennes, il estime aujourd’hui c’est plus qu’une question de représentativité. «Ce qui est essentiel pour nous, c’est de renforcer la présence de l’Istiqlal au gouvernement et accélérer la cadence de travail de l’Exécutif», affirme Abdelkader El Kihel.
Malgré tous ces arguments, la question reste tout de même posée : objectivement, un remaniement ministériel est-il opportun ? Selon le politologue Mohamed Darif, depuis le début du règne du Roi Mohammed VI, il a toujours été procédé à un remaniement ministériel, «pour rectifier le tir», au bout d’une à deux années du mandat du gouvernement. Le gouvernement Youssoufi, qui avait été nommé en mars 1998, a connu un premier remaniement en avril 1999, puis deux autres en novembre 1999 et un quatrième en juillet 2000. Le gouvernement de Driss Jettou, lui, a été nommé en novembre 2002 et n’a été remanié qu’en juin 2004. L’équipe Abbas El Fassi, nommée en septembre 2007, n’a subi son premier lifting qu’en juillet 2009. Cela sans compter bien sûr le remerciement en décembre 2008 de l’ancien secrétaire d’Etat aux affaires étrangères Ahmed Lakhrif. Vu sous cet angle, le remaniement semble justifié. C’est donc une tradition. Toutefois, «il n’a jamais été question d’un remaniement global, mais sectoriel. On changeait un ministre parce que son rendement dans son département n’est pas satisfaisant». Aujourd’hui, «nous parlons d’un remaniement dicté non plus par des considérations purement techniques mais par une logique politique». Deux autres facteurs, en plus de celui de périodicité, militent pour un changement à l’Exécutif. Le gouvernement Benkirane, dominé par le PJD, «a essuyé beaucoup de critiques depuis sa nomination. On peut même dire qu’il a déçu. Aussi un changement ne peut-il être que bénéfique pour Abdelilah Benkirane même et son gouvernement. Abstraction faite de la revendication de l’Istiqlal, c’est une occasion pour l’équipe de Benkirane de reprendre de l’élan et redorer son blason», pense Mohamed Darif. Le deuxième facteur étant bien sûr l’avènement à la tête de l’Istiqlal de Hamid Chabat.  

Et si l’Istiqlal décidait de rejoindre l’opposition ?

En définitive, nous ne sommes plus devant un simple remaniement ministériel comme le Maroc en a connu par le passé, mais devant une revendication politique.
Le raisonnement est simple, explique Mohamed Darif : «L’Istiqlal est entré au gouvernement sur la base d’un programme, autrement dit, un cahier des charges. Le chef du gouvernement n’a pas respecté ce cahier des charges, l’Istiqlal veut remédier à la situation par un remaniement». Question : quelles seront les conséquences d’un tel remaniement sur le gouvernement ? Deux scénarios peuvent déjà être envisagés, avance ce politologue. Le premier consisterait à garder la même majorité, mais avec un changement de rôles. Ce qui revient à céder plus de portefeuilles ou des ministères plus importants à l’Istiqlal, au détriment du PJD bien sûr. Sur le plan quantitatif, l’Istiqlal se montre peu avide. «Ce n’est pas le nombre de portefeuilles qui nous intéresse», tranche le membre du comité exécutif, Abdelkader El Kihel. Quant à la qualité des ministères, le nouveau secrétaire général de l’Istiqlal estime déjà qu’il n’est pas question qu’un ministère soit géré par deux partis. «Auquel cas et face à un échec, chaque partie va jeter la responsabilité sur l’autre». Par ces propos l’Istiqlal vise particulièrement le département des finances. Quoique celui des affaires étrangères se trouve aussi dans la même situation. Dans les deux cas, «le PJD pour maintenir sa coalition doit faire des concessions», affirme Mohamed Darif. Le deuxième scénario, lui, est ce qu’on pourrait appeler un scénario catastrophe.

Abdelilah Benkirane refuse de céder aux revendications de Hamid Chabat, l’Istiqlal quitte le gouvernement. Et ce dernier est mis en minorité. Son chef sera contraint de démissionner. L’Exécutif sera transformé en gouvernement d’expédition des affaires courantes en attendant la tenue de nouvelles élections. Car on voit mal, pour des raisons évidentes, comment l’USFP (39 sièges), le RNI (52 sièges) ou encore le PAM (47 sièges) pourront combler le trou laissé par le départ de l’Istiqlal. Abdelilah Benkirane ne se trouve pas dans la même situation que Abbas El Fassi, en 2009. Ce dernier, rappelons-le, mis en minorité après le départ dans l’opposition du PAM en mai 2009 à la veille des élections communales, a pu sauver son gouvernement grâce au Mouvement populaire.
Naturellement, le secrétaire général de l’Istiqlal soutient que le retrait du gouvernement n’est pas d’actualité et que de toutes les manières, la décision d’y participer a été prise par le conseil national. Sauf que, en politique rien n’est figé. Le même conseil national peut toujours voter une décision inverse.

Il ne faut pas ouvrir la porte à la dérive

Le constitutionnaliste Najib Ba Mohammed avance un autre cas de figure. Le chef du gouvernement peut ne pas céder, et «si on lui impose, quand même, un changement de politique, il peut toujours demander un vote de défiance au Parlement. Soit le gouvernement reste homogène en cas de vote de confiance ou démissionne au cas contraire. Auquel cas le chef du gouvernement appelle aux élections anticipées. Mais je ne pense pas que la conjoncture se prête à un tel cas de figure». Autres situations tout aussi envisageables : les actuels ministres de l’Istiqlal restent à leurs postes.

Les députés du parti (60 élus) prennent leur écart vis-à-vis des ministres que seul Abbas El Fassi, mandaté alors par le conseil national, avait choisi et pour des critères qui échappent aux instances du parti. Dans ce cas nous nous trouverons dans la situation du soutien critique de l’Istiqlal au gouvernement. C’était le même scénario adopté par l’USFP pendant un large pan du mandat de Abbas El Fassi et où à chaque réunion du conseil national, il avait la main sur le cœur de peur qu’il ne vote pour un retrait du gouvernement. Ce qu’il a fini par faire en février 2011, quelques semaines avant l’historique discours du 9 mars. Bien sûr, pour le moment, l’Istiqlal ne cesse de rassurer le chef de l’Exécutif. «L’Istiqlal n’a pas l’intention de se retirer du gouvernement. Notre objectif est de faire réussir cette expérience. Mais, pour ce faire, il faut redresser certains dysfonctionnements qui entachent son action depuis sa nomination», affirme M. El Kihel. Sauf que pour l’Istiqlal, faire réussir l’expérience n’est pas forcément synonyme d’accepter le statut quo.

Pour le moment, il s’est contenté d’y faire allusion, mais il ne cache pas sa volonté de voir l’USFP rejoindre la majorité gouvernementale pour former «un gouvernement de salut national». Mais c’est, là, une autre histoire. Tout le monde le sait, l’USFP a choisi une opposition idéologique et non pas politique au gouvernement PJD. C’était sa seule chance pour renaître de ses cendres. Bref, ce qui est certain c’est que trois mois nous séparent encore de janvier 2013, date prévue pour concrétiser ce remaniement. Et, observe Mohamed Darif, «d’ici janvier beaucoup de choses peuvent changer». Cela d’autant qu’hier Hamid Chabat le candidat au poste de secrétaire général de l’Istiqlal avait exigé un remaniement ministériel pour changer des ministres que le parti n’avait pas choisis. Aujourd’hui il exige un remaniement profond qui rééquilibre le jeu politique, pour que le PJD ne continue plus à faire la pluie et le beau temps au gouvernement. Demain, on ne sait pas où son ambition, somme toute légitime, va mener ce «militant de proximité» qui a démarré sa carrière politique en tant que simple militant au début des années 70.
Pour Najib Ba Mohammed, nous sommes en phase de construction démocratique, «il faut mettre à l’abri des conjonctures intra-partisanes le gouvernement et l’évolution positive du jeu démocratique».