Gouvernement : pourquoi l’USFP y sera et pas le PJD

L’entrée du parti islamiste au gouvernement risque de détruire la Koutla.
Sans syndicat
et jeunesse forts, l’USFP gagne à être dans le gouvernement.
Premier ministre: Abbès El Fassi a-t-il des chances ?

Quels partis composeront le prochain gouvernement, qui en sera le Premier ministre ? Depuis une semaine, le Maroc bruit de rumeurs, de scénarios échafaudés pour être démolis quelques heures plus tard à la faveur d’une conversation, de demi-vérités. Les interrogations, déjà perceptibles à l’issue des résultats du scrutin, se sont multipliées au fil des jours, alimentées par un Abbès El Fassi, leader du parti vainqueur mais faisant profil bas, un communiqué du Palais annonçant des consultations avec les partis, l’apparition télévisée de l’élu de Rhamna, ex-ministre délégué à l’intérieur, déclarant qu’il n’était pas ministrable et que le Premier ministre sera très probablement nommé parmi les partis de la majorité et enfin l’attitude agressive d’un PJD dont le classement lui est resté en travers de la gorge.
Seule certitude, à l’heure où nous mettions sous presse, dans un entretien exclusif accordé à La Vie éco (voir page 52), Abbès El Fassi, secrétaire général de l’Istiqlal, fermait la porte à une alliance avec le PJD au motif que Lahcen Daoudi, 2e vice-secrétaire général du parti, avait émis des doutes sur l’intégrité morale des autres formations politiques. Il faut dire que le parti dirigé par le modéré Saâd-Dine Elotmani n’a pas non plus fait dans la dentelle. Sitôt les prémices d’une échappée de l’Istiqlal observées, il est passé de l’arrogance de la victoire au fiel de la défaite. Un message : l’usage de l’argent l’a privé d’une victoire qui lui revenait de droit.

PJD, un problème de forme et de fond
Exit donc le PJD ? En théorie oui… sauf si le parti présente des excuses à ses homologues pour avoir tenu des propos diffamatoires, comme le suggère Abbès El Fassi (voir entretien précité). Mais, ce n’est pas le seul élément discriminant pour le parti islamiste. En effet, sa présence au gouvernement mettrait à mal une Koutla qui, il y a quinze jours à peine, affirmait sa volonté de rester unie. Or, avec 47 sièges, le parti islamiste serait légitimement en mesure de demander soit un nombre important de portefeuilles ministériels, soit des postes stratégiques. Sans compter que, si la Primature revenait à l’Istiqlal, il faudrait compenser en accordant au PJD, deuxième force politique du Parlement… la présidence de l’hémicycle. Acceptable ? Cela ferait grincer des dents, et d’abord à l’USFP qui se verrait reléguer en position mineure et serait tenté de se retirer de la coalition. Quant au PPS, qui avait solennellement, et à maintes reprises, affirmé ne pas vouloir faire alliance avec le PJD, il se verrait dans l’obligation de se fondre dans l’opposition avant même que l’on ne discute postes et profils. Résultat, la Koutla volerait en morceaux pour de bon et le PPS qui doit son aura à sa position de parti de gouvernement – il y a été depuis 1998 – risque tout bonnement de se voir déserté par ses élus. Enfin, il y a un autre facteur qui, selon le politologue Mohamed Tozy, serait déterminant : les remous à craindre au sein de l’Istiqlal lui-même. M. Tozy explique en effet que «l’Istiqlal s’est fait élire sur une nouvelle image, plutôt moderne, et qu’il doit une part non négligeable de ses réalisations à la performance des nouvelles générations, qu’il s’agisse des ministres ou des associations de cadres, très engagés dans la campagne. Ces individus seraient-ils vraiment favorables à une alliance avec le parti islamiste ?».
Mais qu’en pense le PJD, objet de ces spéculations ? Au sein du parti, on semble lucide à ce sujet. Joint au téléphone dans la matinée du lundi 10 septembre, Lahcen Daoudi écartait de manière réaliste l’hypothèse et parlait au passé d’un scénario qui verrait le PJD «siéger dans le gouvernement à côté de l’Istiqlal, du Mouvement populaire, du RNI et, pourquoi pas, de l’UC».

USFP : 400 000 voix perdues en 5 ans !
Tout milite donc pour que le PJD passe à l’opposition. Auquel cas, l’équation devient plus simple pour l’Istiqlal qui aurait à se coaliser avec ses alliés de la majorité sortante. Cette simplicité n’est pourtant qu’apparente. Dans ce méli-mélo d’échafaudages, qui ne sont que le prélude à de véritables négociations d’alliances – le Souverain n’ayant pas encore désigné de Premier ministre -, le pivot du gouvernement à venir n’est pas le plus fort en nombre de sièges, mais celui qui pourrait basculer d’un camp à l’autre, faisant ou défaisant une majorité. Il s’agit, en l’occurrence, de l’USFP. Jamais depuis l’Alternance le parti socialiste n’aura été aussi faible. En l’espace de 5 ans, il a perdu 400 000 voix qui se sont traduites au Parlement par 14 sièges en moins! Une débâcle que le parti a encore du mal à digérer. Le scénario qui verrait donc le parti d’Elyazghi se refaire une virginité dans l’opposition n’est pas irréaliste. En interne, d’ailleurs, les discussions à ce sujet faisaient encore rage mercredi 12 septembre et les voix restaient partagées. Pour certains membres du conseil national, le passage à l’opposition s’impose ne serait-ce qu’en raison de l’affront subi. Argument supplémentaire, ce passage à vide permettrait au parti -qui compte bien, dans ce cas, entraîner avec lui le PPS – de se poser comme un rassembleur de cette gauche qu’il n’a pas encore réussi à fédérer, d’amorcer ainsi le signe d’un nouveau départ et de se présenter aux prochaines législatives en position de solide challenger. Cela d’autant plus qu’il aura, objectif sous-jacent, formé des alliances pour les élections municipales prévues en 2009, et pourra se prévaloir de succès tangibles sur le terrain.

La grande gauche réunie : opportunité ou château de cartes ?
Cette idée d’une gauche regroupant USFP, PPS, PSU, FFD et autres CNI et PADS, puissante car totalisant 71 sièges, trouve un écho certain non seulement au sein du parti mais également à l’extérieur où nombre d’observateurs verraient l’USFP saisir ainsi l’occasion de tracer sa voie, en accord avec son idéologie. Noureddine Ayouch, président de 2007 Daba, qui a eu l’occasion de se frotter aux formations politiques tout au long de l’année 2007, est de ceux-là : «Je crois que ce serait une bonne chose que l’USFP passe à l’opposition, pour le parti et pour le pays, parce que l’on va repenser la composition du champ politique, et le champ politique a besoin d’être recomposé d’une manière plus harmonieuse. Ce qui n’est pas le cas pour le moment. Il n’est pas normal d’avoir une majorité qui réunit des conservateurs, des libéraux, la droite et la gauche, on ne sait plus quel programme est appliqué».

Quelle est la probabilité pour que l’USFP refuse de faire partie de la prochaine coalition gouvernementale ? A l’heure où nous mettions sous presse, personne ne pouvait affirmer avec certitude l’une ou l’autre des options. Est-ce pour ne pas prendre le risque de voir 53 sièges (36 de l’USFP + 17 du PPS plus proche de ce dernier) échapper à la majorité la plus facile à former que Abbès El Fassi s’empressait, dès dimanche 9 septembre, de réaffirmer l’attachement de son parti à la Koutla ? On serait tenté de le penser et ce d’autant que l’Istiqlal étant largement victorieux, il pouvait se permettre de voir venir et même de prendre enfin sa revanche sur le parti socialiste qui s’était lancé, en 2002, dans la constitution d’une majorité… en lui tournant le dos. Mais les chiffres parlent d’eux-mêmes: en supposant qu’il arrive à rallier l’UC avec ses 27 sièges, et en comptant sur les habituelles voix du MP et du RNI (81 sièges), l’Istiqlal réunirait à peine 160 sièges, là où il lui en faudrait 163 au moins pour former sa majorité. Certes, il y a bien le MDS, le PED ou – pourquoi pas ? – les élus menés par Fouad Ali El Himma que l’on pourrait tenter de convaincre. Mais les difficultés sont autres : les jeunes loups du parti ont également leur mot à dire et poignarder la Koutla après toutes ces déclarations d’intention serait malvenu de la part d’un vainqueur.

Premier ministre : une équation difficile
Cela dit, cette main tendue de l’Istiqlal sera-t-elle saisie par l’USFP ? Sans doute et les motivations du parti socialiste sont moins liées à un attachement à la Koutla qu’à un certain réalisme politique. En effet, au-delà de l’idée séduisante d’une gauche réunie, l’USFP doit impérativement redorer son blason auprès de l’opinion publique qui l’a lourdement sanctionné. Pour ce faire, il doit non seulement constituer une opposition forte et crédible mais, de plus, avoir des relais pour amplifier son action. Or, aujourd’hui, son syndicat pèse de moins en moins lourd, sa jeunesse n’est plus ce qu’elle était et, en attendant les municipales de 2009, le nombre de ses élus communaux dans les grandes villes est très insuffisant. S’ajoute à cette faiblesse la perspective de retrouver, sur les bancs de l’opposition, un PJD qui lui ferait de l’ombre et, surtout, avec qui il risquerait de s’allier, bien malgré lui, de manière conjoncturelle, notamment lors de la discussion sur la Loi de finances. A contrario, et l’idée fait son chemin au sein des instances du parti, l’USFP dans le gouvernement présenterait un travail plus visible, si il sait négocier des départements aux plans d’action réalisables à court terme. Car c’est, entre autres, pour avoir hérité d’un ministère des finances au rôle transversal, donc dilué, d’un département de la justice à l’image dégradée, ou encore de l’éducation nationale difficile à réformer, que l’USFP donne cette impression d’absence de bilan. En résumé, l’USFP sera très probablement dans le gouvernement, mais devra négocier âprement ses portefeuilles ministériels.

A moins d’un événement suffisamment grave, donc, la majorité sortante devrait être reconduite, quoique avec un remaniement dans la répartition des postes. Reste à savoir maintenant qui la dirigera.
Bien entendu, la décision revient au Souverain à qui la Constitution confère le pouvoir de nommer le Premier ministre. Pour autant, les deux pistes possibles ne peuvent échapper à l’analyse. S’agira-t-il d’un technocrate non encarté, comme ce fut le cas en 2002, ou d’un Premier ministre partisan ?

La première hypothèse, quoique toujours possible, verrait un homme accéder à la Primature en considération de ses compétences. Logiquement, cette approche correspond à l’air du temps de la nouvelle ère qui privilégie un manager pour mener à bien le développement économique et social du pays, dans l’intérêt bien compris de la nation. Mais, politiquement, c’est une autre paire de manches. Le processus électoral fort réussi se trouverait quelque peu terni par le fait qu’aucun des partis parmi les premiers ne puisse accéder à la fonction. La lecture qui en serait faite au sein de l’opinion publique est que les législatives n’auront finalement pas rempli leur rôle jusqu’au bout : celui d’un gouvernement issu des urnes, Premier ministre compris.

La deuxième hypothèse verrait le Premier ministre être nommé parmi les partis qui se sont classés premiers aux élections. En toute logique le poste devrait revenir à l’Istiqlal. Mais, plus précisément ? C’est toute la difficulté, car, il y a fort à parier que le futur Premier ministre, quoique partisan, devra également avoir la trempe d’un manager, les chantiers lancés et les défis à venir étant cruciaux. Abbès El Fassi fait-il l’affaire ? En aparté, même au sein de l’Istiqlal, on n’y croit pas trop et on peut aisément comprendre qu’à l’USFP on ne veuille par entrer dans un gouvernement mené par celui qui a fait de l’opposition intra muros au sein de l’équipe Youssoufi.

Qui d’autre alors ? Un des ministres de l’Istiqlal ? Cela compliquerait les choses pour le secrétaire général qui, à l’heure où se présente à lui une opportunité historique de terminer sa carrière politique en beauté, ne pourrait même pas se rabattre sur la présidence du Parlement. Quelle solution alors ? Attendons de voir ce que décidera le Souverain. Plusieurs parmi les personnes contactées par La Vie éco auront eu cette réflexion : «Je n’aimerais pas être à sa place pour ce choix». Le Roi doit en effet concilier entre, d’une part, sa volonté réelle – implicitement annoncée dans un discours en octobre 2004 – de donner un sens à la logique démocratique en choisissant un Premier ministre au sein des partis et, d’autre part, son désir de faire avancer le Maroc à grand pas. Pas facile.