Front contestataire chez les camarades

Un courant réformateur prend forme au sein du PPS et conteste la participation
au gouvernement. Pour la direction du parti, aujourd’hui on est « pour » ou « contre » les réformes.

Que fait encore un parti moderniste progressiste dans un gouvernement majoritairement conservateur ? Ce n’est plus l’observateur attentif, doté d’une dose de bon sens, qui pose cette question. A mesure que les difficultés économiques pointent et en ces moments où la majorité gouvernementale traverse une énième crise, certains cadres du Parti du progrès et du socialisme (PPS) reposent de nouveau, et avec plus d’acuité, la question. Un courant dit «réformateur pour le sauvetage et la réhabilitation du parti» est même sorti au grand jour pour exiger ouvertement et publiquement la révision de la décision de participer au gouvernement, «avant qu’il ne soit trop tard». Un communiqué diffusé, récemment, par des membres des plus en vue du comité central (parlement du parti, environ 700 membres) dresse un bilan particulièrement noir, et à tous les niveaux, des quinze premiers mois de la participation de leur parti au gouvernement. Les premiers signataires, plus d’une vingtaine issue de la plupart des régions, ont sévèrement critiqué la coalition gouvernementale qu’ils ont qualifiée de «contre-nature». Une réalité qui ne fait que «rabaisser encore plus la pratique politique», avance ce groupe de contestataires qui n’en est pas à sa première sortie du genre.

En décembre 2012, un premier groupe mené par l’ancien secrétaire d’Etat, Mohamed Saïd Saadi, avait déjà dit tout le mal qu’il pensait de la participation du PPS à une coalition gouvernementale conduite par le PJD. Et pour ceux qui ont tendance à l’oublier, ce même membre, d’ailleurs démissionnaire du bureau politique avec un certain Youssef Belal, rappelait à qui voulait l’entendre la situation pénible que lui a faite vivre le PJD ainsi qu’à son parti, il y a une dizaine d’années à cause de son «plan d’intégration de la femme au développement». Depuis, les choses ont bien changé.

Radicalement, d’ailleurs. La direction du parti a non seulement décidé, avec l’aval d’un comité central qui lui est largement acquis, de faire partie du gouvernement mais aussi de s’aligner de manière inconditionnelle sur toutes les décisions et positions de son chef de file, le PJD. Aujourd’hui, alors même que les deux autres membres de la majorité crient leur mécontentement de la façon avec laquelle les islamistes entendent faire sortir le pays de la crise économique, le PPS reste particulièrement silencieux. Pourtant, les choses ne se sont pas toujours passées ainsi. Les camarades de Nabil Benabdallah ont bien tenté quelques sorties plutôt peu amènes avec les ministres PJD, aux premières heures du gouvernement, mais ils se sont vite rendu à l’évidence que leur intérêt est dans le soutien du PJD. En même temps, le petit groupe conduit par l’ancien secrétaire d’Etat s’élargit à mesure que le parti s’enlise dans le marasme de la majorité.

Que reproche-t-on au juste à la direction du parti ?

Encore une fois, c’est la participation même au gouvernement qui est mise en question. «La décision de participer au gouvernement n’est pas conforme au programme du parti ni aux résolutions du dernier congrès», affirme, d’emblée, Yahya Maktoub, membre du comité central. En effet, explique ce dernier, «lors du VIIIe congrès national du parti, tenu fin mai 2010, nous avions défini avec précision la nature de nos futures alliances et nous avions même publié une charte approuvée par une majorité de membres pour préciser que ces alliances devraient se limiter à trois cercles : la Koutla démocratique, la gauche et le courant moderniste démocratique». C’est pour dire qu’une alliance avec le PJD est une décision qui n’a jamais été cautionnée par le congrès. Ceci dit, «ce que le congrès a décidé, seul le congrès peut l’annuler», affirme ce membre du clan contestataire. La direction du parti, elle, ne l’entend pas de cette oreille. «Certains camarades mettent en cause la participation au gouvernement. Nous leur disons que c’est un choix qui a été fait démocratiquement dans le cadre des instances du parti», tranche Abdelahad Fassi Fihri, membre du bureau politique. Plus moyen donc de revenir en arrière.

C’est un débat qui rappelle étrangement, soit dit en passant, les derniers moments du gouvernement de Abbas El Fassi. L’USFP, un des piliers du gouvernement de l’époque, était divisé sur la même question : rester au gouvernement ou claquer la porte ? La suite est connue. C’est pour dire que l’histoire se répète mais avec des acteurs différents.
Sauf que cette fois la situation est légèrement différente. Si les contestataires continuent à s’interroger, non sans raison, sur ce que fait un parti moderniste dans une majorité conservatrice, la direction du PPS pose l’équation en d’autres termes. «Nous faisons face à un discours qui scinde les acteurs politiques en deux clans : les adeptes de la modernité et les conservateurs. Toutes les forces de l’opposition s’autoproclament de la modernité, alors que le gouvernement est qualifié de conservateur. Nous ne sommes pas d’accord avec cette manière de voir. Pour nous, aujourd’hui, il y a une confrontation politique entre les partisans de la réforme et ceux qui s’opposent à cette réforme. Il faut le dire, le gouvernement a un programme de réforme». Aussi, insiste la direction du PPS, «nous allons continuer à nous inscrire en faux contre cette idée qui oppose modernistes et conservateurs. Dans le gouvernement, il y a certes des partis conservateurs, mais la réalité est que le programme du gouvernement est progressiste. C’est un programme de réformes. Je crois même que s’il nous avait été donné de confectionner un programme au sein de la Koutla ou même avec le seul USFP, on n’aurait pas fait mieux», pour reprendre les termes de ce membre du bureau politique.

Des sièges et encore  des sièges

Inutile donc de convaincre les dissidents que voter contre l’impôt sur la fortune (qui est pourtant dûment inscrit dans le programme du parti), un amendement à la Loi de finances 2013 proposé au Parlement par la gauche, relève du progressisme de la majorité gouvernementale. Il en est de même pour les nombreuses sorties de certains dirigeants du PJD contre les libertés individuelles et leur conception plutôt particulière de l’art et surtout «l’art propre». Et ce, pour ne s’en tenir qu’à ces quelques exemples soulevés par ces «réformateurs». Or, explique encore Yahya Maktoub, «l’intérêt du pays veut que la scène politique soit polarisée et qu’il y ait une séparation nette entre les idéologies. La gauche et les modernistes dans un camp, la droite et les conservateurs dans l’autre. Si les urnes accordent la victoire à la droite, la gauche n’a qu’à assumer et aller dans l’opposition. Après tout, qui a dit que l’on ne peut servir le pays et la nation que dans le seul camp de la majorité et du gouvernement ? Le pays a également besoin de l’opposition».
Cela étant, que gagne donc le PPS à soutenir aussi aveuglément le PJD et le gouvernement qu’il dirige ? Les détracteurs de l’actuelle direction diront que les intérêts personnels et politiques des uns et des autres y sont pour beaucoup. «Ce qui intéresse certains ce sont les postes, les maroquins et les cabinets. Le parti, son organisation, l’intérêt du parti, voire du pays, sont relégués au second rang», soutient Yahya Maktoub.
En réalité, laisse-t-on entendre, les dernières élections partielles l’ont montré, le PPS ne voit plus son salut, du moins à court, voire à moyen terme, que dans l’ombre du PJD. C’est grâce au PJD que le PPS a pu reconquérir le siège qu’il a perdu à Youssoufia et donc sauver son groupe parlementaire. Il n’est pas exclu, observent certains analystes politiques, que le PPS compte également sur ses «amis» islamistes pour glaner quelques sièges aux prochaines élections municipales et régionales, et même, pourquoi pas, la présidence de certains conseils municipaux et communaux. Le PJD n’envisage d’ailleurs pas se représenter dans l’ensemble des circonscriptions, pour éviter un raz-de-marée que tous les partis, ses alliés les premiers, redoutent pour laisser le terrain vide à ces derniers. Il n’est pas exclu, si tout va bien, qu’il en fasse de même pour les futures législatives. Une chose est sûre, aussi bien le PPS que le PJD tiennent fortement à leur alliance, aussi contre-nature qu’elle paraisse. Du moins telle est la décision des directions des deux formations. «Encore une fois, insiste le membre du comité central du PPS, Yahya Maktoub, l’alliance PJD-PPS ne fait pas l’unanimité même au PJD. Certains de ses dirigeants ne voient pas d’un bon œil cette alliance avec le PPS. Ceux qui l’ont accepté, l’ont fait à contrecœur». Et surtout que, «le parti ne peut pas se permettre de compter sur les autres pour survivre. Il ne peut se permettre d’évoluer dans l’ombre du PJD pour continuer d’exister».

Tout peut se discuter, mais à l’intérieur du parti

Bien plus, même s’il est au gouvernement, le PPS n’a pas su, semble-t-il, tirer profit de cette position pour lancer une nouvelle dynamique organisationnelle. Car, explique ce membre du clan contestataire, il y a toujours une dynamique qui se crée en parallèle avec la participation au gouvernement. Le PJD, le MP et même l’Istiqlal en savent quelque chose. Tous ces partis ont tiré largement bénéfice de leur appartenance au gouvernement. Le PJD ne cesse, en effet, d’étendre sa toile dans toutes les directions. L’Istiqlal s’est presque refait une virginité, l’élection de Chabat, ses positions anti-PJD ont vite fait oublier l’atonie dans laquelle les deux mandats de Abbas El Fassi l’ont plongé. Le MP est en phase de tenir sa revanche, il en est au stade de refuser les nouvelles adhésions alors qu’il y a peu, il a fait les frais d’une migration de masse de ses «militants», vers d’autres formations, le PAM en premier.

«Le PPS, lui, s’est désengagé de la scène sociale et il est en train de perdre des plumes. Le parti est réduit à ne plus compter que sur certaines actions d’en haut, certains conseils élus et des notables pour assurer une présence de façade sur le terrain. C’est une politique qui ne peut jamais être payante. Au contraire, elle risque de le tuer», s’inquiète Yahya Maktoub.
La triste réalité, ajoute ce membre du comité central, c’est «qu’il n’y a plus d’existence réelle et palpable du PPS sur le terrain. Et quand le parti ne fait plus partie de la dynamique sociale, c’est le début de la fin pour lui». La solution ? «Le salut réside dans le fait qu’il revienne au cœur de la bataille sociale. Le PPS est attendu sur le terrain social pour contribuer à donner un nouvel élan à la gauche (qui se retrouve presque au complet dans l’opposition). Son maintien dans le gouvernement n’est plus du tout dans son intérêt», tranche-t-il.

Pour la direction du parti, c’est un point de vue et, insiste Abdelahad Fassi Fihri, «tous les points de vue sont respectables et acceptables, à condition d’être exprimés à travers les instances du parti. Aussi, faut-il mettre de côté ce souci de présence médiatique au profit de celui d’une présence militante. Maintenant, si certains camarades peuvent avoir le sentiment que la gestion gouvernementale éloigne la direction de la gestion du parti, il faut rectifier le tir. J’admets que les préoccupations de la gestion du gouvernement peuvent parfois nous conduire à ne pas nous occuper suffisamment du parti, c’est une chose qu’il faut corriger».  

Pour la direction du parti, cette contestation, même si elle est palpable, est bien limitée. «Ce sont les médias qui l’enflent», affirme ce membre du bureau politique. Néanmoins, reconnaît-il, «il y a nécessité de se pencher sur certaines réformes au niveau du parti, surtout en ce qui concerne l’intégration des nouveaux venus, jeunes, cadres et femmes. Nous ne sommes, malheureusement, pas assez préparés pour ce faire, mais nous y travaillons».

Globalement, ajoute notre source, «il faut qu’on reformule notre stratégie aussi bien en ce qui concerne l’organisation et la formation que la communication et l’accueil». Le parti est, de même, tenu de faire un effort de réflexion sur soi. Nous sommes à la veille de son IXe congrès qui se tient en 2014. D’ici-là, concède ce dirigeant, «il faut engager une réflexion académique et profonde sur ce que doit être le parti. Nous devons aller à ce rendez-vous avec une vision organisationnelle différente». En attendant, le PPS tient à rester aux côtés du PJD, même si les autres alliés, mus par «des calculs politiques», voient leur salut dans leur capacité de se démarquer surtout des mesures antisociales et populistes du parti au pouvoir.