Extrémistes, séparatistes : l’Université prise en otage

Une dizaine de clashs ont été enregistrés depuis le démarrage de l’année universitaire.
Gauchistes, islamistes, séparatistes, militants amazighs, les violences sont le fait de groupuscules extrémistes au sein de l’université.
Faute de représentants bien élus, le gros des étudiants est soumis au diktat de ces minorités.

L’incident pouvait difficilement passer inaperçu. Ce dimanche 30 novembre, à Casablanca, vers 10h du matin, 47 personnes sont interpellées à la gare de l’Oasis. Venus de Marrakech, Agadir, Settat ou Rabat, ces jeunes sont armés de pierres, «gourdins et autres objets tranchants», et transportent des bouteilles destinées à la fabrication de cocktails molotov. Etudiants, en majorité, ils avaient pour objectif de «s’expliquer» avec des camarades résidant à la cité universitaire de Casablanca. La plupart seront relâchés, à l’exception de trois membres du groupe gardés à vue pour leur implication présumée dans le meurtre d’un policier à Tan Tan, en mars dernier. Une affaire particulièrement sensible: en effet, aussi bien les agresseurs que leurs cibles sont originaires des provinces du sud, et le conflit a des relents tribaux, apprend-t-on de sources proches du dossier. Il est relativement difficile d’avoir confirmation des informations auprès du département de l’Intérieur (qui nous a renvoyé plusieurs fois à ses communiqués officiels, diffusés par la MAP). Selon Réda Taoujni, président de l’association Sahara marocain, les attaquants seraient essentiellement originaires de Assa Zag et sa région, et s’estimeraient lésés face aux privilèges dont bénéficieraient les étudiants de Casablanca, qui, eux appartiendraient à la tribu des Rguibat.
L’incident ainsi évité, selon plusieurs interprétations, aura été ni plus ni moins qu’une expédition punitive organisée par des étudiants séparatistes, contre leurs pairs partisans de la marocanité du Sahara. Dans tous les cas, le groupe arrêté avait visiblement prévu la confrontation avec la police : il aurait apporté caméras et drapeau de la RASD pour envoyer des images au camp séparatiste. «L’essentiel pour eux, c’est que ces images parviennent au Front Polisario. Il suffit ensuite de les retransmettre aux chaînes télévisées à travers le monde. Là, bien entendu, on n’aurait pas présenté l’incident comme opposant des étudiants séparatistes et d’autres étudiants sahraouis, mais comme une bataille entre les étudiants sahraouis et les forces de l’ordre marocaines», explique le politologue Mohamed Darif.
Toutefois, les étudiants séparatistes n’ont pas le monopole des incidents dans le milieu universitaire. Le 27 novembre, à Fès, des étudiants d’extrême gauche ont tenté de lancer une marche à partir du campus universitaire de Dar Al Mehraz. Encerclés par la police, ils ont répliqué par des jets de pierres. Le phénomène n’est d’ailleurs pas nouveau. Des accrochages ou des incidents du même genre, il y en a eu une dizaine depuis le début de l’année scolaire (voir chronologie p. 56). Ainsi, le 25 avril dernier, à Marrakech, une vingtaine d’étudiants ont souffert d’une intoxication alimentaire suite à un repas au restaurant universitaire de la ville. En réaction, une série de protestations a bloqué l’université Cadi Ayyad pendant trois semaines. Ce n’est que le 14 mai que l’ordre sera rétabli par une intervention particulièrement musclée des forces de l’ordre, suite à laquelle 18 étudiants se retrouveront derrière les barreaux. Un événement majeur qui n’a pas mis un terme à la contestation au sein de cet établissement : en novembre dernier, de nouveaux incidents ont opposé gauchistes et sympathisants de Al Adl wal Ihssane. Ailleurs, à Errachidia, la violence entre étudiants a même fait un mort l’année dernière, à la suite d’un accrochage entre étudiants d’extrême gauche et partisans du Mouvement culturel amazigh…

Gauchistes, adlistes, séparatistes, «amazighistes»…
A l’heure où l’on se plaint de la dépolitisation des Marocains, nos universités seraient-elles devenues des champs de bataille politique ? Une chose est sûre, les idéologies des groupes qui sont derrière ces violences ont beau être divergentes, elles se ressemblent toutes par leur extrémisme. Parmi les plus actifs, mais aussi les plus anciens de ces groupes, figure l’extrême gauche. Les étudiants relevant de cette tendance se subdivisent en une multitude de courants. Si les «qaîdiine» ou baasistes, et les militants du «barnamaj marhali» (programme provisoire) sont ainsi connus pour être les plus violents, il faut également compter avec des courants comme les «qaîdiine takadoumiine», «qaîdiine al kourrass», les trotskistes, etc.
Sans surprise, les principaux adversaires de ces gauchistes sont les islamistes. Parmi ces derniers, les plus actifs sont les sympathisants et membres de l’association Al Adl wal ihssane. Bénéficiant du réseau le plus large dans les universités marocaines, ces derniers ont multiplié leurs actions à l’université pour préserver la visibilité du mouvement du Cheikh Yassine après l’échec de sa «qawma» en 2006. A noter, les adlistes ne sont pas les seuls islamistes à évoluer au sein des campus. A leurs côtés, l’on retrouve également, quoique nettement moins nombreux, les étudiants de l’Organisation du renouveau estudiantin, proche du PJD et du MUR.
Plus récemment, les courants sahraouis et amazighs sont venus ajouter un grain de sel ethnique à la traditionnelle rivalité entre gauchistes et islamistes. Chez les premiers, la grande majorité est plutôt pro-marocaine. Toutefois, cette dernière, silencieuse, se fait oublier face à l’activisme des étudiants séparatistes, qui, bien que minoritaires, font particulièrement entendre leurs voix à Marrakech et Agadir. Pour compliquer davantage le tableau, ces derniers se subdivisent en deux tendances : les pro-Polisario et les partisans de Khat Achahid, moins nombreux. Enfin, derniers à être entrés en scène, il y a une dizaine d’années, les étudiants proches du Mouvement culturel amazigh ne comptent pas de divisions majeures dans leurs rangs.
Parmi tous ces groupes, les plus actifs sont les gauchistes, les islamistes, et les séparatistes partisans du Front Polisario. Les deux premiers clans sont également responsables de l’essentiel des violences.

Pas de vrais représentants du mouvement étudiant
L’université, prise en otage par une violence teintée de contestation à caractère politique, serait-elle en danger ? Certes, le système d’enseignement supérieur public n’est pas menacé dans ses fondements, mais trop de troubles perturbent sa marche. Ainsi, les incidents survenus à Marrakech en fin de saison scolaire 2007-2008 ont entraîné l’arrêt complet des cours pendant un mois, poussant la direction à rogner sur la période estivale pour ne pas faire perdre l’année scolaire aux étudiants.
A Rabat, on a mis la main sur des documents prouvant que des étudiants séparatistes, récemment inscrits, s’étaient partagé la mise en œuvre d’un programme de protestation auprès des différentes ambassades. L’impression générale est que l’université et les campus servent de base à des objectifs trop éloignés de ceux d’un activisme politique noble.
Pourtant, en dépit d’une longue liste d’incidents, les différents responsables contactés dans ces même universités se montrent rassurants : selon eux, les études suivent leur bonhomme de chemin, et le cas du Maroc n’a rien d’exceptionnel. Selon eux, partout dans le monde, la contestation politique fait partie du décor dans les milieux estudiantins, et bien des mouvements politiques ont vu le jour sur les campus, ou ont été accompagnés par ces derniers.
Enfin, ultime argument, la mobilisation des groupes précités ne doit pas masquer le fait qu’il s’agit d’un phénomène marginal, limité à des villes bien précises (Fès, Marrakech, Agadir, Casablanca), regroupant une petite minorité parmi les 360 000 étudiants actuellement inscrits, dont les actions sont souvent médiatisées non pas parce qu’elles sont suivies de manière massive, mais en raison de leur violence.

Un phénomène marginal ?
Sauf que trois constats peuvent contrebalancer ces messages rassurants : le premier est que le système est investi par une activité politique extrémiste, le deuxième est que la violence est le maître-mot qui caractérise cet activisme et qui fait que des groupes de 50 personnes en tétanisent 3 000, enfin, le troisième constat est que les partis politiques légaux, qui pourraient contrebalancer l’influence extrémiste, sont totalement absents du système. L’USFP et le PPS qui ont laissé tomber l’Unem, la livrant ainsi aux islamistes, sont pratiquement rayés de la carte. L’Union générale des étudiants marocains (UGEM), issue d’une scission pilotée en 1965 par l’actuel Premier ministre, Abbas El Fassi, est devenue une simple section du parti de l’Istiqlal, sans présence réelle sur le terrain. Enfin, même un parti comme Annahj Addimocrati, encore relativement bien représenté dans les universités, a du mal à maîtriser ses sympathisants. Dans le vide ambiant, l’association Al Adl wal Ihssane revendique aujourd’hui le titre de courant dominant de l’Unem. Isolée, l’Unem des adlistes n’est reconnue ni par les autorités ni par la gauche, ni même par les islamistes de l’Organisation du renouveau estudiantin (ORE) affiliée au PJD, et l’échec des adlistes à relancer l’Unem via un congrès extraordinaire, en 2001, n’a pas été pour arranger les choses. L’université n’a pas de réels représentants des étudiants.
Sur le terrain, ce vide est à l’origine de problèmes multiples. En effet, aucun de ces groupes politiques ne représente un nombre significatif d’étudiants, et le faible taux de participation aux élections des représentants aux conseils des établissements et des universités n’a pas permis l’émergence de groupes pouvant jouer un rôle d’intermédiaire entre les étudiants et les administrations. Ainsi, de petites minorités profitent de l’absence de représentants qui feraient l’unanimité pour imposer leur loi à la majorité, qu’il s’agisse de grèves et de boycott de cours ou de l’interdiction de certaines activités, notamment dans le domaine culturel.

La solution pour contrer les extrémismes est-elle politique ?
Le manque d’encadrement des étudiants entraîne également un risque accru de voir les actions dégénérer et être récupérées politiquement, ou obéir à une logique de défense du territoire plutôt que de représentation des étudiants. Ainsi, il arrive que, si un groupe entame une action, les mouvements «concurrents» descendent à leur tour dans l’arène pour ne pas le laisser occuper le terrain tout seul, ou encore, par exemple, saboter la grève en entrant en négociation avec l’administration. Pas étonnant, dans ce cas, que les clashs aient tendance à se produire dans les universités où un grand nombre de ces courants sont présents. Enfin, certains groupes profitent du manque d’encadrement des étudiants pour tenter d’embrigader les «nouveaux» dès leurs premiers pas à l’université, en leur proposant aide pour les inscriptions, accès au logement, aux restaurants universitaires, etc.
Solution ? Etonnamment, face à ces problèmes très politiques, les acteurs interrogés pensent que la solution est d’abord et avant tout… économique. Ces problèmes constituent en effet un terreau pour des revendications qui, en réalité, concernent les conditions de vie à l’université ou dans les campus, mais qui sont présentés sous un habillage politique. Ainsi, par exemple, aussi bien chez les étudiants que chez les responsables, l’on reconnaît aujourd’hui que le montant de la bourse attribuée (430DH par mois) est insuffisant. Certains proposent que son montant soit revu à la hausse, ou limité aux plus nécessiteux. Il s’agit également de trouver une solution aux problèmes de logement : avec quelque 32 000 lits universitaires disponibles pour plus de 300 000 étudiants, on est loin du compte, d’autant plus que les moins nantis en sont parfois réduits à loger dans des bidonvilles. Reste également à augmenter l’offre des restaurants universitaires qui ne servent aujourd’hui que 27% des étudiants, avec une qualité qui laisse souvent à désirer. Autres problèmes : le transport, l’absence d’espaces dédiés aux activités socioculturelles des étudiants, qui, faute de distractions, sont exposés aux extrémismes divers.
Les autorités, elles, commencent à bouger dans le sens d’une amélioration. Ainsi, au titre de l’année 2009, la Loi de finances a prévu un plan d’urgence pour l’éducation, qui réserve 2 milliards de DH aux universités. Les cités universitaires devraient également voir leurs effectifs élargis de 10 000 lits supplémentaires dans les quatre ans à venir. Ces mesures suffiront-elles à enrayer la violence à l’université ? Pour des responsables proches du dossier, il s’agit également aujourd’hui de revoir l’organisation de l’espace au sein même des universités et de mettre en place une politique d’animation culturelle à l’échelle nationale. Mais, notons-le, aucune de ces mesures ne pourra avoir véritablement d’effet sans la mise en place d’interfaces entre étudiants et administrations, certaines voix se prononçant même pour un retour des partis politiques à l’université, à l’image de ce qui faisait durant les beaux jours de l’Unem. Une démarche qui s’annonce difficile à mettre en œuvre. Dernièrement, l’ORE a entamé des discussions, non-officielles, avec des étudiants sympathisants de l’USFP et du mouvement amazigh, en vue de la rédaction d’une charte contre la violence à l’université pour cette année scolaire. Reste à savoir si les autres groupes voudront bien faire de même.