Élections de 2021, les véritables défis d’une année électorale exceptionnelle

• Pour Al Mountada, l’élite marocaine doit agrandir son impact et à se positionner en tant qu’acteur social, économique, politique et culturel.
• Les partis politiques devraient être conscients qu’ils ont une responsabilité historique envers leur pays.
• Neuf Marocains sur dix (87%), considèrent que les responsables politiques ne se préoccupent pas des besoins du citoyen.

Les préparatifs des prochaines élections «générales» ont démarré. Et c’est parti pour une année électorale bien particulière. L’année 2021 étant, en effet, une année électorale par excellence. Et pas comme les autres. Elle sera marquée par le renouvellement de l’ensemble des institutions représentatives nationales locales et professionnelles, qu’il s’agisse des conseils communaux, provinciaux et régionaux et des Chambres professionnelles, outre l’élection des représentants des salariés puis des deux Chambres du Parlement. Pour démarrer, le ministère de l’intérieur, véritable artisan de l’opération électorale et, de par sa neutralité, garant de son intégrité et sa transparence, a déjà entamé les rencontres d’usage avec les partis politiques. Le ministre, Abdelouafi Laftit, a reçu, dans un premier temps, en présence du ministre délégué Noureddine Boutayeb, les leaders des partis politiques représentés au Parlement. Quelques jours plus tard, c’est au tour de chefs des autres partis d’être reçus par les responsables de ce département. Les chefs de partis sont invités, entre autres, à présenter, dans les délais raisonnables, des mémorandums portant leurs propositions de réforme des lois électorales et de l’amélioration de tout le processus. Les partis reçus dernièrement par le ministre de l’intérieur n’ont pas attendu pour lui faire part de leurs propositions qui ont porté essentiellement sur la révision des lois encadrant le processus électoral, le mode de scrutin et l’annulation du seuil. Mais au delà de cet aspect technique et du caractère particulier des prochaines échéances, se posent certaines questions de fond. Il est ainsi permis de s’interroger sur le contenu politique de toute l’opération. En d’autres termes, qu’est-ce que nos formations politiques proposent pour un Maroc de l’après-Covid et pour accompagner le lancement du nouveau modèle de développement? Car, comme le constate par exemple le think tank Al Mountada, dans sa contribution remise à la CSMD, «les aspirations des Marocains sont légitimes, bien que le progrès et les avancées réalisés depuis 20 ans soient énormes et dussent être défendus, de nombreux défis demeurent. Ces défis ne sont pas propres au Maroc, ni même aux pays de la région, mais également aux pays plus avancés économiquement ; du chômage en Europe, à la pauvreté et aux carences des services publics aux États-Unis, ces pays connaissent des crises de leur système politique».

Manque de confiance

Mais au Maroc, en plus des préoccupations d’ordre économique et social, qui risquent d’ailleurs de s’accentuer davantage, les partis politiques doivent faire face à une crise de défiance générale. Selon le baromètre de la confiance réalisé récemment par Al Mountada, il ressort que 83% des Marocains ne font pas confiance aux partis politiques, contre 72% pour les syndicats et 65% pour le Parlement. Pire encore, 59% ne croient plus au gouvernement et 85% se désintéressent de la politique. Il faut dire, en passant, que ce n’est pas une question de défiance générale vis-à-vis des institutions. Pour preuve, le même baromètre fait état d’un niveau de confiance élevé en les forces de police par exemple. Ainsi, 81% des Marocains font confiance à la police… et 63% à la justice. N’empêche que c’est là un problème, le premier même, auquel doivent faire face nos partis au même titre que les autorités publiques, mais aussi les acteurs de la société civile, ne serait-ce que pour nous éviter un taux d’abstention catastrophique. La tâche s’annonce d’autant difficile que neuf Marocains sur dix (87%) considèrent que les responsables politiques ne se préoccupent pas des besoins du citoyen. Bien sûr, le tableau n’est pas tout à fait noir. Les partis, et certains s’y sont mis déjà avec beaucoup de bonne foi, ont déjà entrepris, grâce à un travail sérieux et soutenu sur le terrain, de récupérer la confiance des citoyens. C’est que, comme le souligne Al Mountada, «la confiance est une condition sine qua non pour la réussite de tout modèle de développement, et de la vie collective en général». La mise en œuvre du nouveau modèle de développement étant, évidemment, la principale, et aussi la plus importante, mission du gouvernement qui sera issu des prochaines élections. De ce fait, «une moralisation de la vie publique est une nécessité pour rétablir la confiance dans les institutions, en commençant par la reddition des comptes».

Une nécessaire mise à jour

A dire vrai, c’est une réforme globale qui s’impose. Et le contexte s’y prête d’ailleurs particulièrement, à condition de ne pas rater le «fenêtre d’opportunités» qu’offrent la crise sanitaire et ses multiples retombées. Pour citer, encore une fois, le think tank, le Maroc a grand besoin d’une «mise à jour de notre logiciel politique». Il s’agit, pour faire court, de la «réforme de l’État».
L’expérience actuelle vient de le démontrer, l’État, partie prenante majeure de l’économie du pays, doit continuer à jouer un rôle moteur. «Il ne fait aucun doute que les efforts que fait l’État, dans un pays faiblement doté en ressources naturelles matérielles, et faisant face à une concurrence étrangère féroce, sont primordiaux», poursuit la même source. Or, si personne ne doute plus de la nécessité de réformer l’Etat toute la question réside en la manière d’y parvenir. Pour Al Mountada, la mise en œuvre de cette réforme «appelle, non seulement à la mise en œuvre effective d’une véritable reddition des comptes, mais surtout à un changement en profondeur de mentalité de l’Administration, et à la construction d’un socle basé sur les valeurs de sérieux, de transparence et d’honnêteté, mais aussi d’optimisation du denier public, d’efficacité, de créativité,…». Sans entrer dans les détails, et comme dans toute réforme, il y a des choix à faire. «Sommes-nous pour un État davantage stratège ? Régulateur ? Protecteur des citoyens? Soutien des entreprises ? Ceci nécessite d’opérer des choix». En répondant à ces questions, on saura quel chemin prendre. Mais là est un autre sujet.
Cela dit, de toutes les manières, il ne s’agit pas que de l’État et des acteurs économiques privés, mais aussi de nos élites qui sont amenées à se réinventer. L’élite marocaine, constate le think tank, est appelée à agrandir son impact et à changer sa manière de se positionner en tant qu’acteur social, économique, politique et culturel «en vue d’enclencher des actions plus efficaces et prolifiques, capables de driver le pays vers la prospérité et le développement». Plus précisément, il est attendu de l’élite marocaine d’élever le débat public, «donner du sens à notre marche et appréhender les différentes mutations qui traversent notre société, penser leur impact et agir sur la base de cette appréhension tout en sensibilisant les autres catégories de la population à leur ampleur».

Sauver la classe moyenne

Mais le véritable moteur de tout changement, y compris démocratique dans une société, c’est la classe moyenne. Or, au Maroc, on assiste malheureusement, regrette Al Mountada, à un appauvrissement et une exclusion ascendante de notre classe moyenne. Ce qui représente «une situation alarmante qui devrait remettre en cause l’ensemble des composantes du système économique en termes de mobilité sociale de notre pays». Avec la promulgation de la Constitution de 2011, le Maroc a, certes, su comment renforcer la cohésion sociale à travers la promotion de la coexistence religieuse et cultuelle, la reconnaissance de la diversité culturelle et linguistique, la protection des droits de l’Homme suivant la charte des Nations Unis, et l’amélioration de la situation de la femme et de l’enfant. Néanmoins, bien du chemin reste encore à faire, surtout sur les volets économique et social. D’où une série de réformes majeures qui nous attendent, notamment dans les domaines de la santé, de l’enseignement, de l’emploi,…
Nul doute que la réforme de l’administration publique est l’une des entrées de la réforme globale attendue dans le cadre de la mise en œuvre du nouveau modèle de développement. Il s’agit, note le think tank, de mettre en œuvre un programme cohérent d’une réforme ambitieuse à même de permettre de développer une administration efficace, transparente et compétente. Une administration capable d’offrir des services publics de qualité et d’appuyer les stratégies sectorielles. Ce programme doit s’appuyer sur un grand nombre de transformations structurelles sur les plans organisationnel, managérial, numérique et éthique. Au même titre que l’administration, et même à un niveau plus élevé, la réforme de la justice est également un impératif à toute réforme.
Ainsi, «en matière de réformes judiciaires se référant à la séparation des pouvoirs et l’amélioration du statut des magistrats et des avocats, la notion d’indépendance de la justice a longuement bénéficié d’une importance majeure dans la politique de S.M. le Roi depuis son accès au Trône», relève Al Mountada. La source du problème de l’appareil judiciaire réside en effet dans le manque de coordination, de communication et de transparence entre les différentes entités concernées comprenant le citoyen (le justiciable), le magistrat, l’avocat, et tous les autres acteurs de l’environnement judiciaire, qu’ils soient d’ordre primaire ou secondaire. La Constitution de 2011 a accordé au pouvoir judiciaire son indépendance institutionnelle totale. Les juges du siège et les magistrats du Parquet ne sont plus sous la tutelle, la supervision, ou l’autorité d’un représentant de l’Exécutif. Cependant, le juge se doit d’être non seulement indépendant mais aussi équitable dans son jugement, à l’abri de toute idéologie ou influence externe. De la justice dépend également la préservation de l’Etat de droit. L’État de droit, dans l’instauration duquel le Maroc a parcouru un long chemin, implique l’adhésion et l’obéissance à la loi dans un État, que ce soit par les gouvernants ou les gouvernés, il ne serait effectif que si cet arsenal législatif est respecté par tous et appliqué dans la vie de tous les jours de manière égale pour tous.


Démocratie participative et des structures intermédiaires, Al Mountada fait le bilan

L’idée de démocratie au Maroc a longtemps souffert de l’absence de cohérence au niveau des structures à même de la déployer. Les corps intermédiaires ont certainement eu un rôle clairement défini au niveau de la Constitution de 2011, en revanche, ils n’ont pas pu, sur le plan pratique, exercer leurs prérogatives de façon à répondre aux besoins des citoyens en étant des interlocuteurs de confiance. En effet, si notre boussole constitutionnelle montre clairement la voie, il n’en demeure pas moins qu’elle s’est heurtée à l’oisiveté des structures intermédiaires ne permettant pas l’aiguisement d’une approche participative dans la prise de décision et dans le contrôle de celle-ci.
Oisiveté, donc, étant donné que les évolutions de la société marocaine et les différentes mutations des rapports entre les citoyens et la politique n’ont pas été captées par ces institutions de plus en plus dépourvues de projet. Il est de la nature d’un peuple d’avoir une mémoire collective faite de gloires mais aussi de déceptions et cette mémoire collective n’est en aucun cas confinée dans le passé, elle a des répercussions qui font le corps de ce que nous vivons aujourd’hui, elle ne relève pas simplement de l’histoire, la guerre, la paix, le protectorat et la décolonisation, mais elle est également psychologique, identitaire et en un sens indélébile.
C’est effectivement le cas au Maroc où le ras-le-bol populaire n’est pas le fruit du hasard mais le résultat empirique du cumul des rendez-vous ratés, d’un discours statique et d’une élite qui se reproduit dans les mêmes sphères, suit les mêmes dogmes et n’en voit dans la démocratie que son volet électoral. Les partis politiques devraient, par voie de conséquence, être conscients qu’ils ont une responsabilité historique en vue de participer activement dans la construction d’une démocratie où la délibération est structurée et indispensable à la prise de décision. Le think tank appelle de ce fait à penser à la redéfinition des rôles des institutions démocratiques dans un esprit de clarté sur le plan pratique et dans le cadre d’une refonte de notre démocratie pour qu’elle soit plus adaptée au contexte marocain qui nécessite inéluctablement une unité qui ne peut être garantie que par une institution monarchique forte et des structures intermédiaires proches du citoyen et veillant à la transmission de ses choix et au respect de sa culture.