Droits de l’Homme : des vérités entachées d’excès

La Fédération internationale des ligues des droits de l’Homme
a sorti son dernier rapport sur le Maroc.
Le document verse dans l’approximation en se gardant de donner la parole
à toutes les parties.

Quand vous vous rendez sur le site de la Fédération internationale des Ligues des droits de l’homme (www.fidh.org), la plus grande partie de la page d’accueil est occupée par un gros titre: «Les autorités marocaines à l’épreuve du terrorisme : la tentation de l’arbitraire…». Il s’agit du dernier rapport de la FIDH concernant le Maroc, à l’issue d’une mission qui s’est déroulée au cours de l’été dernier.
Comme son titre l’indique, le rapport n’est pas tendre avec les autorités marocaines, accusées de torturer dans le cadre de la lutte contre le terrorisme.
Du reste, de larges extraits, à l’état brut, de ce rapport ont fait les choux gras d’une partie de la presse nationale, sans compter les reprises à l’étranger.
Ce rapport appelle toutefois plusieurs remarques. Quel est son degré de crédibilité ? Est-il le fruit d’une enquête ou d’une mission d’observation ? Est-il équilibré ? Respecte-t-il la charte de la FIDH elle-même, qui se fait un point d’honneur «d’instruire à charge et à décharge»? Donne-t-il la parole aux autorités marocaines qu’il critique ? Ce rapport pose un problème quant à sa démarche et non pas quant à ses conclusions et recommandations.

Des raccourcis contre-productifs : les enquêteurs n’ont pas pris les précautions d’usage
Sur le fait de n’avoir, à aucun moment, cherché à faire réagir les autorités marocaines, Patrick Baudouin, président d’honneur de la FIDH et l’un des rédacteurs du rapport, que La Vie éco a sollicité, a eu cette réponse : «Bien évidemment, nous avons pris langue avec des membres du gouvernement (NDLR : les ministres de la Justice et des Droits de l’homme, notamment) mais leurs réponses ne nous ont pas convaincus. Leur argument, par exemple, était que les prévenus, dans les procès où ils étaient accusés de terrorisme, reconnaissent ce qui leur était reproché. Ce qui n’est vrai qu’en partie et, de toutes les manières, tout accusé a droit à un procès équitable et c’est un peu pour cela que nous n’avons pas jugé utile de les citer.»
En fait, si le rapport n’avait pas censuré les réponses des autorités, cela aurait donné plus de poids à ses arguments. Mais, pour Patrick Baudouin, une telle démarche aurait allongé inutilement le rapport et aurait dissuadé les lecteurs d’aller au bout du document. Par contre, le rapport cite abondamment, et presque exclusivement, les familles des condamnés, sans vérifier leurs assertions et sans que les auteurs éprouvent le besoin, ni de s’en distancier, ni de les contre-balancer par des avis contraires.
Quelques militants des droits de l’homme dans le pays, sollicités par La Vie éco sur la question ont avoué ne pas en avoir pris connaissance ou n’en avoir parcouru que les conclusions et les recommandations. Pour Abdelaziz Bennani, par exemple, qui ne se prononce pas sur le contenu, la lutte pour les droits de l’homme est de tous les temps et de tous les pays. Le problème est que les organisations internationales, impliquées dans ce genre de luttes, ne peuvent recourir qu’à l’observation indirecte et s’exposent, à travers les faisceaux de faits qu’elles récoltent, à quelques approximations mais qui ne mettent nullement leurs intentions en cause.
Oui, mais en se prêtant à certains excès, en négligeant les recoupements et en ne revendiquant pas une objectivité de tous les instants, n’y a-t-il pas risque de voir la démarche du rapport se retourner contre lui et desservir la cause au lieu de la faire avancer ?

Le but du rapport doit être la vérité avant tout
Par exemple, le rapport fait état du peu d’empressement, de l’amateurisme et parfois du parti pris des avocats commis d’office contre leurs propres clients. Mais ce rapport n’a donné la parole à aucun de ces avocats. Cela n’aurait-il pas servi le rapport ? Patrick Baudouin reconnaît d’ailleurs, en réponse à une question sur le sujet : «Il est vrai que nous n’en avons pas fait assez sur ce point et que nous aurions dû aller davantage dans ce sens. Mais, alors, le rapport risquait de prendre en longueur, dissuadant la lecture». Comme si le but du rapport était la lecture, et non pas la vérité.
Au sujet de la mort de Abdelhak Bentasser (dit Moul sebbat), le document va jusqu’à mentionner des problèmes de foie en plus de complications au cœur, alors que le rapport d’autopsie – qu’il ne faut pas forcément prendre pour argent comptant d’ailleurs – consigne que le décès est dû à un arrêt cardiaque. Les médecins qui ont pratiqué l’autopsie n’ont pas été contactés alors qu’ils sont connus et facilement joignables. D’autres éléments prêtent à penser que les enquêteurs auraient pu éviter de prêter le flanc à des contradictions faciles. Comme la collusion entre la police marocaine et américaine «prouvée» à travers des articles de presse ou encore le détenu italo-marocain dont le rapport affirme, gratuitement et inutilement, qu’il aurait été débarqué au Maroc «par un petit avion américain» en provenance du Pakistan. En un mot, le reproche qu’on peut faire au document est de s’être attardé sur certains faits non avérés, de s’être voulu accablant de manière contre-productive et d’avoir, sans nécessité, versé dans quelques excès préjudiciables à la cause défendue. Certains militants des droits de l’homme marocains voient d’un mauvais œil qu’on s’attarde sur la critique de tels documents. Mais peut-être faudrait-il savoir à nouveau que, défendre les droits de l’homme, c’est commencer par éviter scrupuleusement de tomber dans les travers de ceux qui les enfreignent.
Ceci étant, les organisations internationales, pour caritatives et bénévoles qu’elles sont, devraient se donner les moyens, les méthodologies et une crédibilité sans faille pour mieux désarmer leurs ennemis et faire adhérer le monde entier aux valeurs universelles qu’elles défendent et auxquelles tous les hommes libres souscrivent. Surtout que, le plus souvent, ces organismes sont sans contre-pouvoir et à l’abri des critiques: rien que le fait de les écorcher équivaut à «crime contre l’humanité». Mais, aujourd’hui, avec et contre les sollicitations sans fin dont les défenseurs des droits de l’homme sont l’objet et les pressions qu’ils doivent gérer, ils doivent éviter de bâcler leurs missions ou de succomber aux tentations larmoyantes et/ou populistes qui ne peuvent être que mauvaises conseillères