Diplomatie parallèle : Quand les partis décident de prendre l’initiative

• L’éclatement de la nouvelle crise entre le Maroc et l’Espagne a montré combien nos partis peuvent jouer un rôle important en diplomatie parallèle. L’intervention de plusieurs formations auprès de l’opposition espagnole a contribué à transformer la situation en une crise politique interne dans ce pays.

Entre le Maroc et l’Espagne, c’est la crise. Depuis que l’Espagne a décidé d’accueillir sur son territoire le chef du Polisario, sous une fausse identité, rien ne va plus entre les deux Royaumes. Le Maroc a rappelé, il y a quelques jours, son ambassadrice pour consultations, et la coopération a été suspendue. Au fil des jours, la tension s’est transformée en une crise de gouvernement chez nos voisins du Nord. L’opposition, incarnée principalement par le Parti populaire (PP), prend l’Exécutif pour entièrement responsable de cette brusque détérioration des relations entre les deux voisins pourtant liés par un partenariat solide. Le PP a déposé cinq questions parlementaires pour demander des explications au gouvernement de Pedro Sánchez sur «l’entrée illégale, sans communication et avec une fausse identité» du chef des milices du Polisario.

Son président, Pablo Casado, a plaidé pour le renforcement des relations bilatérales avec le Maroc, précisant qu’il s’agit de liens «fondamentaux» dans tous les domaines, notamment le commerce, la culture, le tourisme, la sécurité, l’énergie, la santé, l’agriculture et la pêche. Il s’est engagé également à œuvrer pour intensifier une «relation stratégique de voisinage, fondamentale pour l’Union européenne, l’espace Atlantique, la région du Maghreb et le continent africain». Derrière ces déclarations, cette prise de position et cette initiative parlementaire du parti de l’opposition espagnole, un travail remarquable de certaines parmi nos formations politiques. Il y a une dizaine de jours, en effet, le président du RNI, Aziz Akhannouch, a eu un entretien, en visioconférence, avec son homologue du PP.

Cet entretien entre les leaders avait pour objet de «mener une discussion ouverte et franche autour des dernières actions entreprises par le gouvernement espagnol, relatives à la présence sur son territoire du dénommé Brahim Ghali», comme il est précisé auprès du RNI. Dans cet élan, son président a accordé un entretien au quotidien El Mundo, réputé proche de la Droite. Peu après, le secrétaire général de l’Istiqlal entreprend la même démarche. Nizar Baraka et le chef de file de la Droite espagnole assurent partager «un grand nombre de visions politiques mais également une amitié et une affinité très particulière», et ont également abordé les développements qu’ont connus les relations entre les deux pays. Les deux formations étant, rappelons-le, membres de l’Internationale Démocratique du Centre. Le RNI est, de son côté, membre depuis quelques années du Parti Populaire Européen (PPE/EPP) aux côtés du PP espagnol.

Bref, peu après, le PAM se joint à cette initiative de diplomatie parallèle. Abdellatif Ouahbi, son secrétaire général, a accordé, pour sa part, une interview au journal espagnol La Razon (réputé proche des milieux conservateur et catholique). L’entretien a tourné évidemment autour de la crise diplomatique entre le Maroc et l’Espagne.
Quid du PJD ? Pour lui, il semblerait que le combat est ailleurs. On l’aura remarqué, il a brillé ces derniers temps, à travers ses différentes instances et organisations annexes, par son soutien indéfectible à Gaza et accessoirement au reste des territoires palestiniens. D’abord, son secrétaire général, Saad-Eddine El Othmani, a eu un entretien téléphonique avec Ismail Haniyeh, chef du bureau politique du Hamas. Ensuite, le leader du parti islamiste a fait une sortie remarquée sur la chaîne qatarie, Al Jazeera, pour plaider… la cause palestinienne.

Toujours pour défendre cette cause, le parti islamiste est même allé jusqu’à encourager ses militants à participer à des rassemblements publics dans la rue, bravant ainsi les restrictions, alors que l’on est encore sous l’état d’urgence sanitaire.
Hormis ce dernier cas, c’est un exemple concret auquel nous avons assisté du pouvoir de la démocratie parallèle quand elle est savamment menée dans l’intérêt du pays. Et ce n’est pas nouveau. On l’a vu par le passé, peut-être un peu moins ces derniers temps, comment l’USFP a pu servir les intérêts de notre pays grâce à son action et à ses amis, au sein de l’International socialiste. Plus récemment, le PAM a joué un rôle dans la percée diplomatique du Maroc en Amérique centrale et latine.

Son ancien secrétaire général, Hakim Benchamach, vient d’ailleurs d’insister, en sa qualité de président de la deuxième Chambre, sur l’importance du processus d’instauration et de consolidation des relations avec les parlements d’Amérique latine et des Caraïbes qui est un choix stratégique du Maroc, dans le cadre de la coopération Sud-Sud. En restant dans ce même registre, rappelons qu’il y a quelques semaines, la Chine qui excelle ces derniers temps dans la diplomatie du vaccin, avait annoncé son intention de fournir au Maroc un lot de 10 millions de doses. L’annonce a été faite justement lors d’un entretien entre le président de la première Chambre, le socialiste Habib El Malki, et son homologue de l’Assemblée populaire chinoise. C’est un exemple parmi d’autres qui versent tous dans le même sens, l’importance des acteurs non conventionnels, les partis politiques dans ce cas, dans les relations diplomatiques de notre pays.

C’est indéniable, l’appartenance idéologique des partis politiques leur permet de tisser des rapports de coopération internationale dans le cadre des organisations non gouvernementales comme l’Internationale socialiste (IS), l’Internationale libérale (IL) ou encore l’Internationale démocratique du centre (IDC) et même dans le cas du PJD de la mouvance internationale de l’islam politique. Par le passé, estiment certains analystes politiques, le rôle des partis politiques marocains était remarquable dans l’affaire du Sahara ou à l’occasion, notamment, du vote du Parlement européen sur l’accord agricole maroco-européen. Les élus marocains de gauche, par exemple, ont pris attache avec des députés européens de leur sensibilité, alors que la gauche européenne est réputée pour être plus favorable aux thèses séparatistes. La commission parlementaire mixte Maroc-UE a joué un rôle important en ce sens, comme d’ailleurs c’est le cas pour les groupes parlementaires d’amitié. En effet, les partis politiques contribuent également à l’action de diplomatie parallèle menée par les deux Chambres du Parlement en prenant part aux différentes activités et actions menées par l’institution parlementaire. A travers leurs députés, ils peuvent parfaitement influencer la décision extérieure.

Cela dit, à de rares exceptions près, le rôle des partis politiques reste purement opérationnel et limité au soutien de la décision extérieure officielle et n’ont qu’une marge d’initiative très réduite. Une marge que certains ont d’ailleurs réussi à tourner contre leur propre pays. Les mésaventures du PJD durant ses deux mandats au pouvoir resteront dans les annales. En définitive, estime-t-on, les partis politiques au Maroc ont ainsi un rôle international encadré par la politique étrangère officielle. Et quand bien même ils seraient obligés d’évoluer dans ce cadre, ils gardent une marge de manœuvre pour agir, pour peu qu’ils disposent des compétences nécessaires et d’un sens poussé de l’intérêt général de leur pays.