Dialogue de sourds entre Rachid Benzine et Saà¢d Eddine El Otmani

Le leader du PJD s’est plus comporté en homme politique qu’en théologien.
Accord sur la nécessité de nouvelles interprétations du Coran, mais l’approche est fondamentalement différente.
La salle s’attendait à un affrontement qui n’a pas eu lieu.

C’est dans une salle archi-comble et, a priori acquise à Rachid Benzine, jeune chercheur en herméneutique coranique et auteur du très remarqué Les nouveaux penseurs de l’Islam, que Saad Eddine El Otmani, secrétaire général du PJD, était attendu pour participer au débat organisé par le collectif Démocratie et modernité, et s’articulant autour du thème : «Quelles lectures du Coran au XXIe siècle».

M. El Otmani : «L’interprétation humaine ne sera jamais égale à la parole de Dieu»
Ce mardi 1er mars, dans une salle de la faculté de médecine de Casablanca, l’auditoire, féminin pour une bonne partie, ne s’attendait pas à voir le chef de file des islamistes marocains aussi à l’aise dans des habits «modernes». L’homme a eu un discours modéré, policé et, surtout, conciliant. Il a, tout au long de la soirée, évité d’aller au fond du débat, affichant une grande prudence à chaque fois que des notions religieuses étaient soulevées.
Cela n’a pas empêché le leader du PJD d’annoncer d’emblée la couleur en soulignant qu’étant une parole divine, le Coran a une origine supra humaine qui lui confère une place particulière dans la vie du musulman. La caractéristique particulière de ce «dit divin», étant, bien sûr, l’infinitude. Une manière de dire que la nature du texte conditionnera la suite des débats. Une fois cette précaution d’usage prise, M. El Otmani admit que toute «interprétation du texte coranique n’est qu’une opinion purement humaine. Car c’est un homme qui comprend la parole de Dieu. En d’autres termes, l’interprétation humaine ne sera jamais égale à la parole divine. L’homme n’arrivera jamais à épuiser les multiples significations de la parole de Dieu. C’est pourquoi s’est toujours posée, durant l’histoire musulmane, la question de savoir comment l’être humain pouvait contenir l’étendue de l’infini qui est la parole divine.»
Si ce constat rejoint celui des chercheurs en sciences sociales, la salle fut étonnée de l’entendre de la bouche même du leader du PJD. Conviction profonde ou manœuvre politicienne ? Le doute est permis, surtout si l’on se rappelle les prises de position violentes du PJD concernant certaines tentatives de modernisation comme le Plan d’intégration de la femme. Justement. Rachid Benzine n’allait pas laisser passer l’occasion. Quelques minutes plus tard, il affirmait que «le texte coranique a souvent été instrumentalisé. Aujourd’hui il est devenu un refuge identitaire pour les uns, un tremplin politique pour les autres et, surtout, un élément d’espérance pour un milliard de gens. Le droit musulman est un droit dit musulman parce qu’aujourd’hui le texte coranique se retrouve être légitimant pour tous les processus. Quand, en Egypte, on a voulu faire la guerre à Israël, on a demandé à l’université Al Azhar de sortir un livre intitulé L’islam et le Jihad. Des années après, quand on a voulu faire la paix, Al Azhar a été sommée de sortir L’Islam et la paix».

M. Benzine : «La lecture scientifique du Coran peut aider la lecture croyante»
Nullement démonté, le chef du PJD a saisi au vol cette question de différence d’interprétation, affirmant que «tout au long de l’histoire, se sont formées beaucoup d’écoles d’interprétations variées et parfois contradictoires. Chaque école et chaque génération étaient appelées à faire l’effort de la relecture de l’héritage des interprétations selon le niveau des connaissances de l’humanité et selon leur réalités sociale et culturelle». Pour cela, M. El Otmani invoque Mohamed Rachid Réda, un théologien du Moyen-Orient qui estime que «les gens tirent profit du Coran selon leur niveau d’instruction et de connaissance».
Si l’interprétation du texte coranique est acquise, selon quels critères se fera-t-elle alors ? Rachid Benzine la veut scientifique et non justificative : «La lecture scientifique du texte coranique peut aider la lecture croyante. L’auteur du texte n’est pas là pour dire : “voici comment il faut le comprendre”. L’intention divine est inaccessible. Il faut faire le deuil de l’intention divine, ce qui constitue en soi une formidable liberté qui est donnée à l’homme pour lire et être responsable de cette lecture du texte». En effet, la jurisprudence est le fait de l’homme. C’est toujours l’homme qui lit, l’homme qui comprend et donc l’homme qui interprète. Un homme qui n’est pas innocent puisqu’il est le produit d’une éducation, d’une société, donc d’une culture. Si Rachid Benzine milite pour l’approche scientifique, c’est parce que la lecture coranique doit amener celui qui l’entreprend à une responsabilité intellectuelle.
Saad Eddine El Otmani, lui, n’en démord pas. S’il est d’accord pour qu’il y ait encore des interprétations du texte coranique, c’est que le Prophète l’avait déjà prévu. Selon un hadith qu’il cite, le Prophète aurait dit : «Chaque cent ans, Dieu envoie à la Oumma quelqu’un qui lui rénove sa religion». Pourquoi alors les courants islamistes crient à l’apostasie chaque fois qu’il y a une tentative d’interprétation différente de ce qui a été déjà fait?
Plus tard dans la soirée, si Rachid Benzine faisait montre d’une grande maîtrise de son sujet, S. El Otmani, lui, démontrait son habileté politique. Aux questions concernant sa position par rapport aux punitions qui prévoient l’amputation des mains des voleurs, il répond de manière vague : «Chacun est libre d’avoir l’opinion qui lui plaît. Nous sommes en démocratie et nous avons un Parlement qui vote des lois. Si une telle proposition existe, elle doit suivre les mécanismes démocratiques». Assurément, le secrétaire général du PJD sait bien botter en touche. Cependant, en ce qui concerne la laïcité, il a été un peu plus précis en avouant que s’il n’y a pas une séparation totale du religieux et du politique en Islam, il y a bel est bien une distinction entre les deux. Sous les applaudissements d’une salle ravie, il a affirmé que si la laïcité voulait dire la gestion de l’Etat avec des mécanismes temporels, elle existe alors dans l’Islam.

A défaut de véritable confrontation d’idées, on peut dire que Rachid Benzine et Saâdeddine El Otmani ont montré, l’un sa parfaite maîtrise du sujet, l’autre sa grande habileté politique.