Des courants, après 2007 ?

L’impact des affaires de corruption a été plus profond qu’on ne l’aurait imaginé.
Mouvement populaire, USFP, PPS, des plateformes surgissent.
Opinions divergentes ou manœuvres anti-dirigeants ?

Des condamnations en cascade, une dizaine de députés condamnés à des peines atteignant 18 mois de prison ; chaque jour apporte son lot de verdicts à l’encontre des participants aux élections de septembre dernier qui ont été accusés de recours à la corruption, ainsi que leurs complices. Etonnamment, pendant ce temps, la plupart des partis continuent de soutenir les leurs, allant jusqu’à critiquer leurs alliés traditionnels, comme dans le cas des députés de l’Istiqlal, reprochant au ministre USFP de la justice, Mohamed Bouzoubaâ, ce qu’ils considèrent comme un traitement inégal des représentants des différents partis concernés.

Toutefois, le véritable impact de ces condamnations d’élus est peut-être à rechercher au-delà de ces tiraillements. L’onde de choc a réveillé les vieux démons de la discorde. Aujourd’hui, aussi bien au Mouvement populaire qu’au PPS (Parti du progrès et du socialisme), on reparle de divergences, sans toutefois aller jusqu’à parler de scission. Le mot à la mode est celui de «courants». Ainsi, au sein du parti haraki, par exemple, un groupe se présentant comme le courant «Légitimité démocratique» vient de présenter sa plate-forme. Selon Abdelwahed Darouich, ancien membre du MNP et l’un de ses initiateurs, le groupe, constitué au lendemain du congrès de fusion du Mouvement populaire, du Mouvement national populaire et de l’Union démocratique, réunit aujourd’hui pas moins de 123 personnes. Le document, présenté en 18 points, traite essentiellement de la rationalisation du parti, notamment au niveau financier et organisationnel, et coïncide largement avec la loi sur les partis, notamment lorsqu’il réclame des réunions hebdomadaires du bureau politique, plus de clarté en matière d’attribution de postes, une prise de position vis-à-vis des élus accusés de corruption, etc.

Selon M. Darouich toujours, des contacts auraient été amorcés avec le secrétaire général et son adjoint, Mohand Laenser et Mohamed Fadili, une réponse étant attendue de la part des instances du parti incessamment. Info ou intox ? Interrogés sur la question, les concernés certifient n’être au courant de rien, mis à part de ce qui a paru dans la presse. Le courant «Légitimité démocratique» ne serait-il que le résultat de l’action d’un groupe de mécontents de la fusion ? Il faut reconnaître que les prises de position, très critiques, des membres du groupe vis-à-vis du président du parti, Mahjoubi Aherdane, et la forte concentration de personnes qui s’étaient retirées du congrès de la fusion en mars dernier parmi les membres du courant (64 sur 123) confirment cette idée. Toutefois le doute persiste, car le MP n’est pas le seul à voir surgir de telles réclamations en son sein.

Sonnette d’alarme pour le PPS
En effet, à l’autre bout du spectre politique, le PPS semble vivre une situation similaire. Dès la fin du mois d’octobre, un document d’une vingtaine de pages a commencé à circuler au sein du parti. Le projet de «Plateforme de l’initiative pour l’engagement et la crédibilité» tire la sonnette d’alarme et prône un changement de méthode au sein du parti, entre autres en ce qui concerne le choix des candidats ou l’attribution des accréditations. A ce stade, il n’est pas encore question de courant politique. «Nous avons évité les thèses et les idéologies, nous avons beaucoup plus mis l’accent sur les modalités de fonctionnement», explique Taybi Mokhtari, membre du comité central du PPS et l’un des initiateurs du projet. L’initiative tombe à point nommé pour rassurer certains membres, saisis par le doute à la suite des condamnations d’élus du parti, mais elle est aussitôt vertement critiquée via la presse. Pourtant, ses initiateurs, soucieux d’éviter un rejet, insistent : «Ce n’est pas un courant, c’est une initiative pour mener le parti à une réflexion qui, dans une première étape, permettrait aux sensibilités de s’exprimer dans le cadre du parti et non pas en dehors de ce dernier», explique l’un de ses sympathisants, Mhammed Grine, membre du bureau politique du PPS.

Ainsi, ce n’est que dans une deuxième étape que l’initiative en question deviendrait un courant à proprement parler, à condition d’obtenir le feu vert du prochain congrès du parti. Après le PSU et, possiblement, l’USFP, le PPS pourrait ainsi bientôt ouvrir la porte aux courants, passé l’épreuve des législatives de 2007. L’idée paraît d’autant plus réaliste aux yeux de ses initiateurs que ces derniers font état d’un accueil relativement positif du projet à l’occasion de la réunion du comité central du parti les 4 et 5 novembre dernier.

Quoi qu’il en soit, le PPS et le MP ne sont pas les seuls partis de la majorité à assister à l’arrivée de courants politiques : au-delà de l’USFP, qui semble être le plus avancé en la matière (voir encadré en p. 46), le RNI compte un courant réformateur en son sein, et le PJD, de l’aveu de ses dirigeants, serait sur la voie. Seul l’Istiqlal, pour le moment, semble épargné parmi les grands partis.

L’idée de scission écartée dans toutes les revendications
Peut-on définir ces tendances comme des courants politiques ? «Un courant, c’est une sensibilité politique qui cohabite avec d’autres sensibilités au sein d’un même parti», explique le politologue Mohamed Darif. Selon lui, les positions d’un parti sont de deux types : d’une part, les «constantes» telles que l’identité idéologique du parti (socialisme, libéralisme, etc.), et, d’autre part les «variables» (mode d’organisation, choix de participer ou non au gouvernement, alliances partisanes, etc). «Chaque sensibilité est d’accord sur les constantes du parti, mais ce qui donne légitimité à un courant politique, c’est qu’il a une position un peu différente lorsqu’il s’agit des variables», souligne-t-il. «Par conséquent, les courants ont une sensibilité, des positions qui n’ont rien à voir avec les constantes mais qui se concentrent sur les variables. Toutefois, ces courants ont aussi une dimension organisationnelle, et veulent être représentés dans les instances des partis», explique-t-il, une situation que les «nouveaux socialistes» de l’USFP, qui revendiquent entre autres l’usage des locaux du parti, semblent confirmer. Selon la même logique, lorsqu’un courant touche aux constantes, soit les fondements mêmes du parti, la scission finit tôt ou tard par s’imposer.

Depuis toujours, la scène politique marocaine a été caractérisée par des scissions, parfois à cause de divergences idéologiques, souvent à cause de disputes personnelles. Né durant les années 90, le phénomène des courants est tout d’abord apparu dans les formations de gauche, et en particulier l’ancienne GSU. «A partir des années 90, l’élite a eu une conscience profonde de la crise partisane au Maroc, et pour remédier à ce mal, on a commencé à se dire qu’il était possible de gérer la différence, y compris au sein des partis», ajoute Mohamed Darif.

Les courants permettent-ils d’éviter la balkanisation ? Les courants sont-ils favorisés par les pressions exercées par l’Etat en ce sens ? Ce contexte est-il favorable à la propagation du phénomène y compris dans les partis de la droite ? Peut-être. Mais, aussi bien dans le cas du Mouvement populaire que du RNI, par exemple, les fortes critiques de ces groupes à l’égard des leaders impliquent qu’il pourrait aussi s’agir, sous l’appellation de courants, de mouvements contre ces derniers.

En attendant, pour M. Darif, le problème se situe surtout au niveau de la capacité à faire la différence entre ce qui peut être motif de scission et ce qui ne l’est pas. Toujours selon lui, les courants politiques ne pourront fonctionner qu’à condition de mettre en place une culture démocratique qui respecte la différence et qui se fonde sur la volonté de rationaliser le champ politique tout en prenant en considération les orientations de la minorité. Si cela venait à se réaliser, les courants pourraient bel et bien aider à réduire les créations de partis, réduisant du coup l’avancée de la balkanisation. Tout dépendra cependant de l’exemple que donneront les partis de la majorité après 2007.

Focus
Des «universalistes» chez les socialistes

Avec le PPS, l’USFP est peut-être l’une des formations les plus proches de la mise en place d’un courant politique. En effet, si, à l’instar de ce qui se passe chez les ex-communistes, les «nouveaux socialistes», comme on les appelle déjà, ne sont pas reconnus par les autorités du parti, leur courant continue de faire son bonhomme de chemin et ses membres d’exclure d’office une scission avec le parti de la rose. Dans leur discours, on retrouvera des revendications concernant l’organisation du parti, mais aussi l’expression d’une différence au niveau idéologique, même si cette dernière n’est pas fondamentale : «Nous insistons sur deux points : la démocratie interne au sein du parti soit la reconnaissance des courants politiques dans les statuts internes, et la différence idéologique», explique Hamid Bajou, porte-parole du courant. «Au parti, nous avons des conservateurs, des panarabistes ; nous, nous sommes des socio-démocrates universalistes», ajoute-t-il.

Le nouveau courant est aujourd’hui défini par une plate-forme en cours de finalisation que ses auteurs comptent soumettre au parti à l’occasion du prochain congrès national prévu en 2008. En attendant, un premier essai a été effectué à l’occasion des travaux du congrès régional du parti à Casablanca, début décembre, avec la distribution d’un document signé par le «courant des nouveaux socialistes». Selon ses auteurs, le document, présenté comme une proposition de programme de travail pour la prochaine rencontre du bureau régional de Casablanca, aurait reçu un accueil assez positif dans la mesure où, si tout le monde n’était pas tout à fait d’accord avec le contenu, beaucoup étaient favorables à ce qu’ils aient le droit de s’exprimer. D’autres initiatives du genre devraient suivre dans les mois à venir.