Dans les coulisses de la fête du Trône

La fête du Trône se compose de deux événements : une cérémonie moderne et la bey’a, rituel d’allégeance vieux de plusieurs siècles. Sa forme actuelle a été instaurée par Ahmed Al Mansour Addahabi.
Qui sont les personnes qui prêtent allégeance au Roi ? Qui les choisit ? Comment se passe la cérémonie : tout est codifié.
Le cheval, le carrosse, le dais, les habits du Roi…, chaque détail porte une symbolique.

Les 30 et 31 juillet, le Maroc célèbre la Fête du Trône, la 11e sous le règne du Roi Mohammed VI. Cette tradition est ancestrale chez les dynasties marocaines et musulmanes. La monarchie perpétue un rite chargé de significations pour le pouvoir au Maroc. En deux jours, des cérémonies réuniront dans l’enceinte du Palais royal tout ce que compte le pays comme hauts fonctionnaires, membres du gouvernement, officiers militaires, notables, parlementaires…, pour renouveler le serment de fidélité au Souverain et sceller l’union de la nation. Au centre de ce cérémonial, Tajdid Al Bey’a est par excellence l’acte fondateur du système politique marocain.
Comme chaque année, en ce 31 juillet, le renouvellement d’allégeance se déroulera selon des procédures minutieusement arrêtées. Bien que la cérémonie officielle soit programmée à 17 heures, les personnalités qui prêteront serment de fidélité devant le Roi doivent impérativement se présenter le matin, à 8 heures, devant le siège de la wilaya qui abrite la cérémonie (Tétouan pour cette année). Elles viennent de toutes les régions du pays. Ce sont les walis et les gouverneurs qui établissent les listes des personnes qui représentent leurs régions. En général, elles comprennent tous les chefs des services extérieurs (délégués des ministères et des établissements publics), des parlementaires, des notables, des représentants de la société civile. Les représentants de chaque région s’arrangent pour faire le déplacement, soit de manière collective, soit individuellement. «Nous avons l’habitude de faire le voyage ensemble dans des autocars et c’est la wilaya qui se charge de la logistique», indique le délégué d’un ministère à Marrakech. L’essentiel est d’arriver à temps et surtout ne pas oublier l’habit obligatoire exigé pour la cérémonie : djellaba et chemise blanches, babouches jaunes, «chachia» (couvre-chef traditionnel) rouge et selham (burnous) blanc.

La bey’a, contrat entre la monarchie et le peuple, commence à 17 heures

C’est à partir de 11 heures que les délégations ont accès à la grande cour du Palais royal. Des boissons puis un déjeuner leur sont servis en attendant l’arrivée du Souverain. Des tribunes d’honneur sont aménagées à droite du lieu où le Roi fera son entrée. Elles sont réservées aux membres du gouvernement et aux hauts responsables de l’Etat civils et militaires, ainsi qu’aux représentants diplomatiques qui suivront la cérémonie debout. Ces derniers arrivent généralement un peu plus tard. «Une à deux heures avant le début officiel de la cérémonie», précise un ministre. Une chose est sûre en tout cas : avec le Roi Mohammed VI, le protocole est devenu plus «confortable» et la ponctualité scrupuleusement respectée. «Du temps du défunt Hassan II, il nous arrivait d’attendre parfois pendant plusieurs heures sous le soleil et on n’avait même pas de quoi se couvrir», se rappelle un notable. Il ajoute, cependant,  que «ce moment de proximité avec le Roi, même très court, n’a pas de prix». Un tel sentiment est partagé par la majorité des personnes présentes à cette cérémonie. Assister à ce rite chargé de symboliques est très convoité par les notables et les hauts commis de l’Etat. «On fait tout pour y être présent, car c’est la preuve qu’on fait toujours partie du système», confie un ancien ministre.  
C’est vers 17 heures que le monarque fait son apparition sur un pur-sang arabe, sous une grande ombrelle. Deux étalons précèdent le cortège royal et deux autres le suivent. Un carrosse fait partie aussi du défilé. C’est la principale innovation qui a touché ce cérémonial ancestral (voir encadré). Tout est minutieusement étudié et chargé de significations. Le Souverain est le seul à ne pas fouler le sol et à être protégé du soleil. «Représentant de Dieu sur terre, il est aussi l’ombre de Dieu sur terre», explique l’historien Noureddine Belhaddad de l’université Mohammed V.
Pour commencer le cérémonial, c’est traditionnellement le ministre de l’intérieur qui a la tâche de présenter au Roi les différentes délégations alignées selon les régions du pays et à la tête desquelles se trouvent les walis et gouverneurs en personne. Elles s’inclinent en trois temps, l’une après l’autre, au passage du Souverain en clamant des «Allah Ibarek F’âmar Sidi» (Que Dieu bénisse la vie de notre seigneur). Elles ont quelques minutes pour accomplir le rite de renouvellement d’allégeance et se diriger ensuite vers la sortie. Entre-temps, les occupants des tribunes d’honneur applaudissent et saluent le cortège royal. Cette cérémonie, qui consacre l’attachement du peuple marocain au Trône alaouite s’achève par une salve de cinq coups de canon, alors que le Souverain répond par des saluts aux ovations des représentants des différentes régions.
Plus qu’une cérémonie formelle, l’allégeance comme le renouvellement d’allégeance font partie des «habitudes ancrées dans les institutions du Royaume», indique Ahmed Toufiq, ministre des habous et des affaires islamiques. C’est un acte, explique-t-il, par lequel les deux parties contractantes scellent ou renouvellent un engagement. D’une part, les sujets, la communauté s’engage à obéir et soutenir le Souverain, et, d’autre part, ce dernier (sultan, prince ou calife) s’engage à gérer les affaires terrestres et spirituelles de la communauté. Cette pratique ancestrale est capitale dans la «stratégie de légitimation du système politique marocain», écrit Mohamed Tozy dans son livre Monarchie et islam politique. C’est pourquoi «elle existe depuis plusieurs siècles», rappelle M. Belhaddad. En effet, elle a été instituée par le Prophète Sidna Mohammed au VIIe siècle. C’est d’ailleurs à travers cet acte conclu avec les Médinois qu’il a pu fonder la cité musulmane et lui donner toute sa dimension politique et religieuse.
Dans la continuité de cet acte, les califes et les Souverains de l’islam ont essayé, depuis Abou Bakr Assadeq jusqu’aux Alaouites du Maroc, de sauvegarder cette tradition pour y puiser une légitimité politique mais aussi religieuse. Sans bey’a, aucun acte religieux et politique n’est légitime. Il s’agit d’un acte de continuité dans la mesure où il s’inscrit dans la durée et par lequel on essaye d’avoir une filiation ininterrompue avec l’islam classique et notamment avec la geste prophétique (Sunna nabawiya) et les califes orthodoxes. M. Tozy fait remarquer que «les producteurs de sens attachés au service du Royaume s’acharnent à rappeler la filiation de la monarchie avec les premiers gouvernements de l’islam et s’appliquent à reproduire le rituel politique traditionnel».

Un acte de résistance contre le Protectorat

Pour le Royaume du Maroc, c’est le Sultan Ahmed Al Mansour Addahabi (1578-1603), de la dynastie saâdienne, qui va être le premier à codifier la bey’a et son rituel. Avec ce légendaire chef d’Etat, la cérémonie a pris la forme prestigieuse qu’elle a gardée jusqu’à nos jours. Et c’est toujours lui qui a renoué avec la tradition du renouvellement de l’allégeance qui était en cours sous la dynastie des Oumayades. La dynastie alaouite, de Moulay Rachid à MohammedVI, a donc perpétué cette tradition séculaire. «Le Maroc est l’un des rares pays à préserver soigneusement cette tradition», souligne M. Toufiq. Il a, en plus, la particularité de l’appuyer par un acte écrit, notifiant et authentifiant le serment de fidélité du peuple au Trône. «Alors que dans les autres pays musulmans l’allégeance ne consistait qu’en un serment verbal», rappelle M. Belhaddad. Depuis Moulay Driss 1er, un corps constitué d’éminentes personnalités (juges, érudits, adouls, savants, hauts fonctionnaires de l’Etat et notables) se chargent de la rédaction de l’acte d’allégeance. «Le texte est ensuite lu à travers toutes les mosquées du pays», précise M. Belhaddad. Cette tradition a été soigneusement respectée jusqu’à nos jours, comme on l’a vu au cours de la cérémonie d’allégeance de MohammedVI. A une différence près : le texte n’est pas lu dans les mosquées. On recourt à l’acte écrit uniquement pendant la cérémonie d’allégeance au moment de l’intronisation du nouveau Roi.

Le seul changement : plus de fête dans les provinces et préfectures

Cette tradition a été renforcée pendant la période du Protectorat. En effet, dans les années 1930, la nation marocaine moderne était en gestation. Dans sa lutte contre le colonisateur français, le Mouvement nationaliste a fait de son attachement au Sultan une revendication majeure. Ses membres ont alors jalousement gardé la tradition multiséculaire de la bey’a comme expression d’union de la patrie et comme mode de résistance face au Protectorat. «Les nationalistes se sont référés à cet événement historique symbolisant l’unité du pays pour faire face au plan séparatiste du colonisateur à travers le Dahir berbère», précise M. Belhaddad.
Et c’est un des militants nationalistes, Mohamed Hassar, qui va avoir l’idée de créer une autre expression moderne qui tourne toujours autour de la monarchie qui est la figure matricielle de l’Etat et de la nation marocaine. Pour cela, il suggère la commémoration d’une fête du Trône où il y aura des festivités qui réuniraient toutes les composantes de la nation. Le 18 novembre 1933 sera déclaré jour férié, et les Marocains célébreront cette fête pour la première fois à Rabat et à Salé. Petit à petit, cette pratique va se généraliser à l’ensemble du territoire marocain. Et sous le règne de Hassan II, elle fera désormais partie des composantes d’une fête grandiose qui est couronnée par la cérémonie de renouvellement d’allégeance. Comme l’explique le ministre des habous et des affaires islamiques, «le renouvellement d’allégeance et la fête du Trône renvoient (alors) à la même cérémonie et les deux événements ne peuvent être conçus l’un sans l’autre». Autrement dit, le premier constitue la forme ancestrale de cet engagement contractuel entre le Roi et le Peuple, tandis que le deuxième en est sa forme moderne. Mais les deux portent le même sens et la même symbolique. Le 30 juillet donc c’est la forme moderne de la fête du Trône et le 31, c’est la Bey’a. A noter que ce rituel n’a pas changé entre le règne de Hassan II (qui avait lieu les 3 et 4 mars) et celui de Mohammed VI. A la différence près qu’aujourd’hui les dépenses des festivités sont rationalisées. La célébration de l’événement reste cantonnée à l’enceinte du palais. On n’organise plus de fête avec chants et petits fours dans les provinces et préfectures comme c’était le cas auparavant.