Crise de la majorité : qui sera le grand perdant ?

Le bras de fer entre l’Istiqlal et le PJD s’intensifie et toujours pas d’issue officielle deux semaines après l’éclatement de la crise. Quels que soient les scénarios de sortie de la crise, le PJD y laissera des plumes.
Des élections anticipées ou un gouvernement Benkirane II, c’est aussi deux années de perdu pour le pays.

Comme dans toutes les crises politiques, il y aura certainement un perdant dans celle que traverse actuellement le gouvernement. Une première lecture superficielle des événements peut laisser croire d’emblée que l’Istiqlal risque d’être celui qui y laissera le plus de plumes. Et cela, quel que soit le scénario choisi pour sortir de la crise. Un maintien dans le gouvernement, après un nouveau vote en ce sens du conseil national, réduirait toute cette manœuvre de l’Istiqlal à un simple coup médiatique, voire à de la pure surenchère politicienne. A l’opposé, une confirmation de sa sortie du gouvernement le priverait certainement d’un levier considérable pour les prochaines élections. Certains observateurs rappellent, à cet égard, que l’Istiqlal avait toujours préparé ses élections alors qu’il était au gouvernement et que l’unique fois où il avait abordé un scrutin depuis l’opposition, en 1997, il avait perdu. Il avait remporté alors 32 sièges sur 325 avec une piètre 5e place. Dans l’autre scénario, celui des élections anticipées, l’Istiqlal serait taxé de grain de sable qui aura fait grincer la machine et empêché le PJD d’aller de l’avant dans son projet de réforme. Du coup, il serait sanctionné par les urnes, lesquelles devraient sans doute consacrer le PJD qui aura su camper sur sa position favorite de victime de cette machination istiqlalienne.

Cela seulement en s’en tenant à une analyse superficielle des événements. Car au fond, font remarquer certains analystes, Hamid Chabat aura accompli sa mission, à savoir mettre fin aux velléités hégémoniques du PJD. Et par la même occasion au blocage auquel cette politique a conduit le pays. En plusieurs mois de guerre d’usure livrée, sans merci, à son allié au gouvernement et désormais adversaire politique, le PJD, le nouveau secrétaire général de l’Istiqlal a réussi à l’affaiblir. Ou du moins à faire douter un large pan de la population de ses capacités à gérer les affaires publiques. Aujourd’hui, que ce soit dans l’option des élections anticipées ou celle d’un gouvernement Benkirane II, le PJD n’est plus en mesure d’imposer ses conditions. C’est un fait. Même si le Maroc (re)vit, presque à l’identique, les mêmes moments qui ont précédé la nomination, le 3 janvier 2012 du gouvernement Benkirane, rien n’est comme avant pour le parti au pouvoir. «La situation a changé, nous ne sommes plus au lendemain des élections de novembre 2011 où l’on parlait de l’écrasante victoire du PJD. Nous sommes loin de la réalisation des 1 500 mesures concrètes proposées et promises, à l’époque, par le PJD dans son programme électoral. Le PJD n’est plus ce parti qui n’est pas comme les autres, ce parti crédible et surtout capable d’honorer ses engagements», note le politologue, spécialiste des mouvements islamistes, Mohamed Darif.

Echec d’un projet de gouvernance

La cote du parti islamiste est sérieusement entamée, et «l’on ne peut pas avancer les résultats des dernières élections partielles comme argument de la popularité du parti islamiste», ajoute notre source. En janvier 2012, à la nomination du nouveau gouvernement, le PJD jouissait d’un soutien énorme, l’on attendait de lui de mettre un terme à la gestion calamiteuse des gouvernements précédents. «On attendait de lui de mettre fin à la corruption, le résultat est là. Le parti a déçu. Il a déçu non seulement ses sympathisants et électeurs, mais aussi une tranche de ses militants», affirme M. Darif. Il s’est finalement avéré, confirme le professeur de sciences politiques Tarik Tlaty, à travers cette crise, que «le PJD est incapable de donner corps à son discours et son projet politique».
Et le fait que les islamistes insistent beaucoup plus sur les entraves et les obstacles qu’ils rencontrent dans leur quotidien, les fameux “crocodiles” et “démons”, plutôt que sur leurs réalisations, est en soi une reconnaissance, à peine voilée, de son échec. Un passif que le chef du gouvernement évite d’exposer devant le Parlement dans le cadre de l’article 101 de la Constitution relatif à la présentation du bilan d’étape annuel du gouvernement.

Près de deux semaines après cette décision, prévisible mais pas attendue, du Conseil national de l’Istiqlal, le 11 mai, le PJD est aujourd’hui devant deux choix : faire davantage de concessions pour contenter l’Istiqlal (ou un autre éventuel allié) ou aller aux urnes. «En accordant de nouvelles concessions, le PJD n’en sera que davantage affaibli», affirme M. Darif. Déjà au moment de la formation de l’actuel gouvernement, note ce politologue, il était clair que le PJD, pourtant sorti gagnant des élections, était dans la position du faible parce que, «justement, il avait besoin d’alliés et donc était prêt à tout pour en trouver». D’aucuns ont même trouvé surprenant que le PJD ait renoncé aux portefeuilles sociaux (Santé, Enseignement, Emploi et Habitat) dont il critiquait pourtant la gestion lorsqu’il était dans l’opposition. Ce qui donne l’impression que le PJD ne voulait pas assumer des responsabilités sociales, et éventuellement l’échec, dans un gouvernement dont il espérait, en même temps, engranger le plus de retombées positives possibles. Bref, en optant pour un changement (car au stade où en sont les choses il ne s’agit plus d’un simple remaniement) du gouvernement, le PJD s’enfoncera encore plus. C’est que, affirme Tarik Tlaty, «si cette crise trouve solution avec ou sans l’Istiqlal dans le nouveau gouvernement, le PJD ne sera plus le même. Cette expérience aura montré la limite de ses capacités de gestion. Il ne peut plus prétendre imposer son projet politique et idéologique à la société ou à ses alliés».

Changement de ton

Ainsi, le PJD passe d’un grand projet politique qui se déclinerait sur toute l’action gouvernementale à une simple composante de l’Exécutif. Pour notre interlocuteur, «le PJD ne sera plus un phénomène, mais un simple parti politique comme les autres. Il n’échappera pas ainsi à la règle générale qui veut que tout parti qui entre dans un gouvernement (que l’on désigne communément par “cimetière des partis”) ne pourra pas en sortir indemne».
Pourtant, les islamistes ne désespèrent pas pour continuer à siéger à la tête de l’Exécutif. En atteste, poursuit M.Tlaty, le changement brusque dans leurs discours ces derniers jours. Le chef du parti a commencé par interdire, implicitement, aux autres membres de sa formation de prendre la parole sans doute pour ne pas commettre l’impair et offusquer d’éventuels futurs alliés. Abdelali Hamieddine, le seul membre du secrétariat général autorisé, à ce jour, à parler au nom du parti, a évoqué, en effet, la possibilité de chercher d’autres alliances, «une fois que l’Istiqlal aura officialisé sa sortie du gouvernement». Lesquelles ? Le PJD préfère ne pas se prononcer pour le moment. Cela sachant que tous les partis de l’opposition, le PAM, le RNI et l’USFP, se sont clairement déclarés non intéressés par une offre du PJD. Cependant, estime M.Tlaty, «rien n’est figé en politique, on pourrait très bien envisager un gouvernement de coalition dans l’intérêt de la Nation. Dans ce cas, le PJD perdra certainement son leadership. Il ne sera plus le pivot de la future formation gouvernementale. Les responsabilités et bénéfices seront partagés à parts égales».

De toutes les manières, ajoute-t-il, «l’interprétation des déclarations des partis politiques ne verse pas dans le sens de la non-participation s’ils y trouvent leur avantage. Seule l’USFP voit sa position tranchée, de par son faible poids électoral, son besoin de se ressourcer et son projet de société qui ne lui permettent pas de faire partie du futur gouvernement».  Et si personne ne veut faire partie d’un gouvernement Benkirane II, il reste l’autre option : les élections anticipées. Dans son intervention devant un parterre de responsables de son parti, dimanche 19 mai à Bouznika, Abdelilah Benkirane a évoqué ouvertement la possibilité des élections anticipées. Le PJD, a-t-il dit en substance, est prêt à tout y compris un second round électoral. Sauf que le même jour, Abdelali Hamieddine a tenu à nuancer ces propos.

Après la certitude et la confiance en soi, place au doute

Oui, le PJD est prêt à aller aux élections anticipées, mais avec ses conditions. «Il ne faut pas oublier que le PJD a voté contre tous les textes électoraux, sauf celui de l’observation électorale, alors qu’il était dans l’opposition», a tenu à rappeler ce responsable du parti. Ce qui en dit long sur l’intention du PJD aujourd’hui au gouvernement, et fort d’un groupe parlementaire de 107 députés, de revoir le mode de scrutin, le découpage électoral et le seuil électoral.
C’est que le PJD, qui a pourtant presque doublé ses effectifs en moins de deux ans et qui a largement étendu sa toile, principalement dans le monde rural, n’est pas si sûr de remporter haut la main d’éventuelles élections anticipées. «Le PJD, observe M. Tlaty, essaie de surenchérir, d’arracher le plus d’avantages possibles en usant de sa position de plus grand parti qu’il est. Le parti doit savoir, néanmoins, que les temps ont changé. Les a priori politiques qui ont conduit à sa réussite électorale ne sont plus réunis aujourd’hui. La gestion quotidienne du gouvernement, les décisions qu’il a dû prendre sur le plan économique et social et surtout les promesses qu’il a faites (c’est le parti qui a présenté les promesses les plus avancées, il a même placé la barre très haut en matière de promesses électorales). Certains de ses électeurs doivent certainement être déçus, notamment parmi la classe moyenne».

Certes, entre-temps, le PJD a eu le temps de placer les siens dans des postes clés comme l’Entraide nationale, dont la mission est, rappelons-le, de dispenser l’aide et l’assistance sous toutes ses formes aux populations démunies et de concourir à la promotion familiale et sociale, ou à la tête de la direction de la société civile au ministère chargé des relations avec le Parlement et la société civile pour renforcer ce levier électoral que sont les associations. Il n’empêche que ces élections ne sont pas gagnées d’avance.
C’est sans doute pour cela que le PJD joue sur la corde sensible des lois électorales et la quasi-impossibilité d’arriver à un consensus entre plus de 30 partis politiques. La preuve : il aura fallu quatre mois d’âpres négociations entre les partenaires politiques pour arriver à un semblant de consensus sur les textes électoraux, entre la promulgation de la nouvelle Constitution et la tenue des élections de novembre 2011.  

Retour à la case départ

En vue, donc, un nouveau marathon législatif qui risque de durer très longtemps, en tout cas plus que ne supporte la situation politique, économique et sociale que vit le pays aujourd’hui. Et ce, malgré les propos du président du RNI, dans une déclaration à la MAP, qui a tenu à minimiser l’impact négatif de cette option : «La nécessité de résoudre la crise actuelle justifie amplement la tenue d’élections anticipées». Bien plus, «la démocratie, a-t-il dit, n’a pas de prix». Une telle option, estime-t-il, coûterait entre 600 et 800 MDH. C’est sans compter que des élections anticipées c’est aussi deux années de perdu pour le Maroc, en ce qui concerne le processus de réforme, note M. Darif. C’est aussi le risque d’un étirement de la phase de transition constitutionnelle. Ce qui suppose par la même occasion un imbroglio légal : la Constitution impose, en effet, que les lois organiques nécessaires à sa mise en œuvre soient promulguées avant la fin du mandat du gouvernement. Dans ce cas, comment faut-il s’y prendre pour compter la durée de ce mandat ?
L’autre solution, en l’occurrence la formation d’un nouveau gouvernement, n’est pas non plus exempte de contrecoups car, précise la même source, il ne s’agit plus d’un remaniement mais d’un changement gouvernemental. Ce qui aura pour résultat la révision de l’architecture de l’Exécutif et surtout du programme gouvernemental. En conséquence, un nouveau vote d’investiture s’impose.

Ce qui revient à repousser encore une fois les élections locales et régionales et la mise en œuvre de la régionalisation. Et, plus grave, le maintien d’un Parlement avec deux Chambres régies chacune par une Constitution différente. Sur ce point, M. Darif évoque l’intérêt des élections anticipées et généralisées. «Rien n’empêche que tous ces scrutins aient lieu en même temps, sachant qu’ils nécessitent la même logistique». Dans ce cas, le citoyen voterait en même temps pour son représentant à la commune, à la région et au Parlement. Le coût des élections anticipées, quel qu’il soit, estime M. Tlaty, «n’est pas rédhibitoire du moment que c’est le processus démocratique qui y gagne en maturité». Le Maroc est le seul pays à avoir su dépasser le malaise social qui a fait des ravages dans les autres pays de la région. Aussi, mise-t-il sur la réussite de son modèle. Une réussite qui ne doit pas forcément se traduire par la présence des islamistes au gouvernement.