Chambre des conseillers : gros intérêts et petites manÅ“uvres

667 candidats pour 90 sièges, dont seulement 17 femmes.
Alliance inattendue entre PJD et RNI à  Casa.
Les rumeurs sur la corruption persistent : jusqu’à  200 000 DH
par voix.
Des alliances annonciatrices de ce que seront les élections de 2007
?

Quelle sera la tendance politique des nouveaux conseillers ? Après une semaine de campagne électorale, c’est aujourd’hui, vendredi 8 septembre, que sera renouvelé le dernier tiers de la deuxième Chambre du Parlement, soit 90 sièges. Les enjeux ont beau être relativement limités, il s’agit de la dernière répétition avant le branle-bas de combat général des législatives de 2007. Recordman des candidatures, le Mouvement populaire a couvert l’ensemble du territoire, à  l’instar de l’Istiqlal et de l’USFP. Il a présenté pas moins de 56 candidats auxquels il faudra ajouter ceux qui se sont présentés au nom de ses «petits» alliés, comme le Parti de l’environnement et du développement d’Ahmed El Alami et le Parti du renouveau et de l’équité de Chakir Achehbar.
Pendant ce temps, si les deux poids lourds de la Koutla (Istiqlal : 54 candidatures, et USFP : 53 candidatures) ne comptent pas se faire de cadeaux durant ces élections, leur allié, le PPS, bénéficie déjà  des voix du Parti socialiste unifié qui a décidé de se retirer de la compétition en appelant à  l’élimination pure et simple de la deuxième Chambre du Parlement.

USFP, Istiqlal et MP ont présenté le plus grand nombre de candidats
Quant au RNI, il a opté pour des valeurs sûres dans la mesure o๠il représente pas moins de 14 de ses 16 conseillers sortants. Dans la capitale économique, le RNI aura également trouvé un allié inattendu auprès du PJD, dans la mesure o๠les voix islamistes de la métropole bénéficieront, selon les analystes, à  son candidat, l’actuel président du conseil de la région du Grand Casablanca, Chafik Benkirane.
Ailleurs, tout en insistant sur le côté symbolique de ses candidatures, le parti islamiste s’est montré plus gourmand : il s’est présenté dans 12 régions sur 16, bien décidé à  se faire une place dans la Chambre o๠il ne dispose, pour le moment, que d’un seul conseiller, présent au nom du syndicat UNTM, en l’occurrence Jamaâ El Moatassim.
Le PJD est, toutefois, absent dans les régions de Taza-Al Hoceima-Taounate et de Tanger-Tétouan o๠il a choisi de rediriger ses voix vers Youssef Benjelloun, candidat du parti des Forces citoyennes. A-t-il renoncé à  se présenter, devant le manque de soutien au niveau des élus locaux ? Une chose est sûre, ce n’était pas forcément un cadeau à  son allié car si, dans les villes du nord, ni le PPS ni le RNI ne pourront se présenter, le candidat du parti d’Abderrahim Lahjouji devra tout de même compter avec Dahmane Derham de l’USFP, Mohamed Saoud du PI et Hamid Meddoune du Mouvement populaire.
Ailleurs, les principales villes du Royaume attirent une concurrence accrue. Ainsi, dans la région de Rabat-Zemmour-Zaà«r, les candidats se pressent malgré un nombre de sièges relativement limité.
De même, à  Meknès-Tafilalet, Aboubakr Belkora, le maire PJDiste, a décidé de se présenter à  la dernière minute, face à  des concurrents de taille comme Moulay Driss El Hassani du PND, Mohamed Addab, conseiller sortant de l’USFP, Ahmed Tahiri, député démissionnaire du PPS, ou Mohamed Mansouri, conseiller sortant du Mouvement populaire.
Plus au sud, les provinces sahariennes semblent moins convoitées que les autres. Seul élément notable : dans la région de Guelmim- Es Smara le PJD et FC n’ont pas opté pour la candidature unique et ont présenté chacun ses candidats.

A défaut d’élections saines, faut-il supprimer la Chambre des conseillers ?
Globalement, avec un total de 667 candidatures, ces élections se sont caractérisées par une mobilisation relativement importante à  travers les régions, surtout pour des élections au scrutin indirect oà¹, par définition, les plus avantagés sont ceux qui disposent des plus grosses bases au niveau des collectivités locales, des Chambres professionnelles et des syndicats. Une situation qui suscite des soupçons chez certains : «Ce qui est bizarre, c’est qu’il y a des partis qui ont présenté des candidats dans des endroits o๠ils n’ont personne», s’indigne Mohamed Abied, secrétaire général de l’Union constitutionnelle. D’o๠ces partis comptent-ils obtenir les voix nécessaires ? Cela confirme-t-il qu’il y a bien corruption à  grande échelle comme le laisse entendre la rumeur depuis des mois déjà  ?

Argent sale, renvois d’ascenseur, achats de voix, d’accréditations ou de places au niveau des listes – les têtes de listes étant les plus à  même d’être élus -, la corruption peut prendre différents visages que ce soit chez les électeurs ou les partis eux-mêmes. Selon Azzedine Akesbi, secrétaire général de Transparency Maroc, les risques sont d’autant plus importants que les électeurs sont peu nombreux (44 547) et qu’ils sont tous des «initiés». La corruption aura-t-elle atteint un record cette année pour autant ? Selon certains, les prix des voix ont varié entre 5 000 et 10 000 DH au niveau des collectivités locales et 150 000 à  200 000 DH au niveau des chambres professionnelles, le prix ayant tendance à  augmenter dans les collèges o๠le nombre d’électeurs est plus bas et donc les chances de se faire élire plus élevées. Face à  cette situation, les rappels à  l’ordre se sont succédé au fil de l’été, tant au niveau de la société civile, avec une lettre ouverte au Premier ministre d’Amnesty international, appelant à  une enquête, que du gouvernement, avec une circulaire conjointe des ministères de l’intérieur et de la justice appelant les fonctionnaires de la justice à  la vigilance. Sur le plan pratique, le nombre des bureaux de vote a été ramené à  343 pour réduire les risques. Toutefois, aucune poursuite significative n’a été enregistrée jusqu’à  présent faute de preuves. Pour A. Akesbi, cela est dû au fait que la loi est inadaptée. «C’est très difficile d’avoir des preuves par rapport à  des gens qui ont des intérêts communs, mais cela ne veut pas dire qu’il n’y a pas de corruption, explique-t-il. Je pense qu’il serait moins difficile de localiser peu à  peu les corrompus en donnant plus de garanties aux gens concernés ou impliqués. C’est vrai qu’il y a des gens qui risquent leur carrière, des rétentions au niveau de leurs intérêts économiques, et donc il y a un travail important à  faire au niveau de la protection de ceux qui collaboreraient avec la justice et avec les autorités».

Premières alliances pour 2007
En attendant, face à  ce qui apparaà®t comme des pratiques inévitables, des voix s’élèvent pour formuler des propositions : organiser les prochaines élections sur liste nationale, supprimer purement et simplement la Chambre au profit du Conseil économique et social…
Dommage collatéral inattendu, les rumeurs sur la corruption semblent avoir eu un impact majeur sur les candidatures féminines. En effet, sur les 667 candidats, seules 17 sont des femmes, soit un tout petit 2,5%. «C’est de la folie», s’exclame cette militante RNI à  propos de la candidature d’une femme, tête de liste USFP de la ville de Casablanca, territoire o๠ce parti reste minoritaire. En effet, au-delà  de leur présence au niveau des collectivités locales, ces dames, qui sont connues pour être moins bien placées pour mettre la main à  la poche que leurs concurrents hommes, semblent être bien mal parties pour remporter des sièges dans le contexte actuel…

Au-delà  de tout cela, ces élections commencent déjà  à  donner un aperçu de ce que pourraient être les alliances de 2007. Ainsi, le Mouvement populaire, donné jusqu’à  aujourd’hui en difficulté à  cause de la concurrence entre les anciens membres des MP, MNP et UD autour des accréditations du parti, n’a rien trouvé de mieux que d’avoir recours à  ses alliés, le Parti de l’environnement et du développement et le Parti du renouveau et de l’équité pour en attribuer aux mécontents, quitte à  former un groupe parlementaire par la suite. De l’aveu des responsables du parti, cette action n’est qu’une première étape avant une très probable fusion/absorption de ces partis, très proches du MP au niveau idéologique. A gauche, le PPS et le PSU semblent de plus en plus proches. Et si, à  droite, le RNI qualifie de décision locale et non pas centrale l’accord passé à  Casablanca avec le PJD, ce dernier, lui, commence déjà  à  chercher ses prochains alliés. «Pour le PJD, la collaboration avec l’USFP est exclue. Avec des partis comme le RNI et le MP, les choses ne sont pas encore claires. Il reste l’UC et le PND, avec lesquels les relations requièrent encore quelques étapes, surtout en ce qui concerne les élections de 2007», avait expliqué Slimane El Omrani, président de la commission des affaires organisationnelles du PJD. Le parti islamiste serait-il l’avenir des anciens partis de l’administration ?

Profils
Démissionnaires mais têtes de listes

«Il est contradictoire que des jeunes siègent à  la Chambre des conseillers alors que les personnes âgées ayant une certaine expérience de la vie et de la politique continuent à  la Chambre des députés», avait déclaré le député démissionnaire Ali Kayouh au «Matin» dans son édition du 29 août dernier. Liberté garantie par la Constitution ? Comble du cynisme politicien ? Si une affaire a marqué ces élections du 8 septembre 2006, c’est bien la démission d’une dizaine de députés à  un an seulement des législatives de 2007. Que sont-ils devenus depuis ? La majorité d’entre eux sont désormais en tête de liste de leurs partis respectifs dans différentes régions du Maroc. Ainsi, Abderrahim Ouaamar, élu FFD, est en tête de la liste du Front des forces démocratiques dans la région de Marrakech-Tensift-El Haouz, Mohamed Mouhaddab (Mouvement populaire) à  Doukkala-Abda, Mohamed Kouskouss (MP) à  Taza-Al Hoceima-Taounate, Abdellatif Chraà¯bi (MP) tête de liste MP Tadla-Azilal, Ali Kayyouh (Istiqlal) à  Souss-Massa-Drâa, et Ahmed Tahiri (Parti du progrès et du socialisme) à  Meknès-Tafilalet. Quant à  Abdellah Mekkaoui, élu PRD passé dans les rangs de l’Istiqlal, et à  Abdellatif Chraà¯bi (MP), ils représentent leurs partis respectifs à  Tadla-Azilal. Ainsi, même si ces anciens députés ont quitté la première Chambre avant d’avoir à  rendre des comptes à  leurs électeurs, ils sont bien partis pour décrocher un poste de 9 ans à  la deuxième. Pas mal…
Eclairage
D’o๠viennent-ils, comment et par qui sont-ils élus ?

Réinstaurée en 1997 après une longue disparition de la scène politique marocaine, la Chambre des conseillers est, selon l’article 38 de la Constitution, composée aux trois cinquièmes (162 sièges) de membres élus dans chaque région par un collège électoral composé de représentants des collectivités locales (conseils locaux et régionaux, assemblées préfectorales et provinciales). Les deux cinquièmes restants (108 sièges) sont soit des élus dans chaque région par des collèges composés d’élus des Chambres professionnelles (agriculture, commerce et industrie, artisanat, services, pêches maritimes), soit encore des élus à  l’échelle nationale par un collège électoral composé des représentants des salariés, c’est-à -dire les syndicats.
Conformément à  l’article 38 de la Constitution, la Chambre des conseillers renouvelle le tiers de son effectif tous les trois ans, les deux premiers renouvellements s’étant effectués par tirage au sort. Cette année, sur les 90 sièges disponibles, 54 correspondent aux collectivités locales, 9 aux représentants des salariés et 82 aux Chambres professionnelles.
Bien que ses membres aient été désignés de manière indirecte, et que la lenteur de son renouvellement la rendent moins propice aux changements brusques de majorité, possibles dans la première Chambre, la deuxième Chambre dispose de pouvoirs similaires à  cette dernière, un pouvoir qui lui a initialement été attribué pour en faire un contrepoids face à  la Chambre des représentants. Dans la pratique, il en est autrement…