«On ne peut mobiliser un pays qui n’est pas encadré par des partis politiques»

Notre rôle, en tant qu’association, est d’accompagner la classe
politique mais également d’être des garde-fous contre les débordements.
Les partis non seulement ont un problème de crédibilité mais
souffrent de l’ambiguïté de leurs rapports avec le premier cercle
du pouvoir.

La Vie éco : Les associations font un peu de tout dans notre pays. Comment définiriez-vous leur rôle ?
Abdelali Benamour : Le mouvement associatif se subdivise en deux catégories. Il y a ce qu’on appelle les associations de plaidoyer (droits de l’homme) et les associations de proximité (social, caritatif, électrification rurale, adduction d’eau…). A côté de ces associations, il y a des associations à caractère politique. Ce sont des clubs de réflexion politique. Au Maroc, ce phénomène est nouveau. Alternatives a été un précurseur en la matière. Des clubs de ce genre ont toujours existé un peu partout…

Des clubs politiques adossés à des partis politiques…
Non, pas toujours. Alternatives, par exemple, est un petit peu les deux, puisqu’elle compte en son sein aussi bien des personnes de la société civile qui n’ont aucune appartenance politique que des personnes d’affiliations politiques diverses. Les associations à caractère politique réfléchissent sur les conditions d’évolution politico-sociale du pays.
Notre rôle est, d’une part, d’accompagner les forces politiques du pays soit en les alimentant par des idées soit en vulgarisant un certain nombre de concepts, et, d’autre part, d’être une sorte de garde-fou contre les débordements du monde politique, en dénonçant les déviations ou en attirant l’attention sur un certain nombre de choses.
Ces missions dont vous parlez, ce rôle de garde-fou, sont plutôt valables pour les associations des droits humains…
Nous jouons également le rôle de garde-fou quand nous voyons que les choses ne fonctionnent pas correctement, à l’exemple du Manifeste, dans lequel nous disons que la situation que traverse notre pays nous rend perplexes. Le Maroc n’est pas dans une logique qui lui permet d’émerger et de devenir demain un pays développé. Nous avons constaté des insuffisances à plusieurs niveaux. Par exemple, sur le plan politique, autant les droits humains se sont développés, autant la démocratie, elle, est en stand-by, sinon carrément en recul par rapport à la fin du règne de Hassan II.
Au niveau le plus élevé, il y a encore une tendance à la centralisation du pouvoir. Les partis, eux, ont non seulement un problème de crédibilité, mais souffrent également de l’ambiguïté des rapports avec le premier cercle. Quant à la société civile, nous sommes en présence de deux catégories. Celle qui attend pour avoir sa part des honneurs et celle qui est complètement déboussolée comme nous le sommes, nous. Quand les choses ne vont pas bien dans un pays, ce sont les élites gouvernantes qui doivent agir. Mais il y a également les partis politiques et la société civile.

Est-ce à dire que la société civile se doit de prendre le relais?
Ce ne sont pas des associations comme la nôtre qui vont prendre le relais puisque je viens de vous dire que, nous- mêmes, nous avons une composante qui est en salle d’attente. Historiquement, quand il y a des blocages comme celui que nous vivons actuellement, il y a des leaderships qui émergent et qui essaient de tirer le pays vers le haut. Est-ce le cas actuellement ? Non. Le Palais ne peut pas le faire même s’il est une monarchie exécutive parce que s’il s’impliquait trop, il n’est pas à l’abri de l’erreur. Or, qui dit erreur dit aussi possibilité de juger cette erreur. Nous ne souhaitons pas que le Roi et la monarchie soient jugés négativement.

Les élites partisanes ont-elles échoué ?
Nous constatons l’échec de toutes les élites aussi bien celles qui gouvernent que celle des partis et de la société civile. Pour aller au charbon, il faudrait qu’on se transforme en parti politique. Or, avec une situation politique où chacun tire la couverture à soi, je ne pense pas que nous ayons une chance d’émerger politiquement en créant un parti.

Comment vos initiatives peuvent-elles être appliquées ?
Je ne veux pas donner des réponses toutes faites. Nous avons une vision claire, mais nous ne sommes ni le pouvoir ni les partis politiques. Le véritable problème à notre avis est d’ordre constitutionnel. Tant que le premier ministre ne peut être totalement responsable devant le Parlement, vous pouvez constituer autant de gouvernements que vous voulez avec des partis ou avec des membres de la société civile, cela aboutira toujours au même résultat.

Les partis politiques peuvent-ils assurer une gouvernance démocratique ?
Vous ne pouvez fonctionner démocratiquement qu’avec des partis politiques crédibles.

Et, selon vous, ils ne le sont pas !
Non, aujourd’hui ils ne sont pas crédibles. Mais ce n’est pas une raison pour jeter le bébé avec l’eau du bain. Il faut corriger ce qui ne va pas et non pas le supprimer. On ne peut pas mobiliser un pays qui n’est pas encadré par des partis politiques. Si les partis ne sont pas crédibles, il faut tout faire pour qu’ils le redeviennent, notamment en les responsabilisant. Attention ! Décrédibiliser les partis, comme le pensent certains, ne peut pas bénéficier à la monarchie.

Est-ce que la société civile peut contribuer à faire émerger une situation nouvelle où la gouvernance peut fonctionner correctement ?
Oui, elle le peut. La preuve, c’est qu’elle y a contribué en écrivant plein de choses et elle peut, demain, contribuer à d’autres choses mais jamais contre la démocratie et pas en ayant des strapontins. Si la société civile devait occuper des postes de responsabilités, c’est pour faire avancer les choses et non pour crédibiliser une situation qui tangue.

En clair, vous avez peur pour votre crédibilité ?
J’ai peur d’être banalisé comme beaucoup de gens l’ont été.