A. Benkirane : «La réforme constitutionnelle est inévitable»

Les priorités du parti : un meilleur fonctionnement interne, la préparation des élections de 2009 et le recrutement de cadres. Le nouveau secrétaire général se définit comme un homme «très modéré». Trois urgences si le PJD est au gouvernement : la justice, la santé et l’éducation.

page_image La Vie éco : Contre toute attente, vous voici secrétaire général du PJD. Satisfait ?

Abdelilah Benkirane : Je vais plutôt vous raconter comment j’ai vécu cela. Il y avait plusieurs candidats et j’étais presque sûr que Saâd Eddine Elotmani allait être réélu. Les élections préliminaires ont donné une liste de six personnes, dont trois se sont retirées : Abdelaziz Rebbah, Mustapha Ramid et Lahcen Daoudi. Ne sont restés que Abdellah Baha, Saâd Eddine Elotmani et moi-même. Le tour préliminaire avait donné 165 voix à ce dernier, 120 à moi-même, et 47 à M. Baha. Vu le grand écart de voix entre M. Elotmani et moi, j’étais presque certain qu’il allait être réélu.

C’est lorsque nous sommes passés à l’étape du débat, qui ne porte pas sur la responsabilité en jeu seulement, mais sur la personnalité des candidats aussi, que les choses ont changé. Au départ, les avis étaient équilibrés, mais par la suite, certains membres qui ont travaillé de manière très rapprochée ces dernières années avec l’ex-secrétaire général ont émis des jugements très sévères à son égard et ont clairement exprimé leur choix pour ma candidature. Il s’agit de militants influents.

C’est en les entendant que je me suis rendu compte que ma candidature devenait sérieuse. Ce sont ces avis qui ont renversé la vapeur. Vous me demandez si j’étais satisfait. Sur le moment, je ne pense pas. Mais j’ai pensé au poids et à l’ampleur de la responsabilité qui m’attendait.

Vous avez quand même eu le réflexe de démissionner du Mouvement unicité et réforme
Je n’ai pas encore démissionné. J’ai juste annoncé ma démission. Mais, ni le règlement du parti ni celui du mouvement ne m’imposent de le faire. Toutefois, nous en avons discuté quelques jours après mon élection, lors de la première réunion du secrétariat national.

C’est donc une décision collégiale, pas la vôtre…
C’était bien une décision collégiale. Quant à la raison, elle n’est pas compliquée : que la direction du parti soit liée à la structure dirigeante du mouvement prête à confusion. Nous sommes un parti indépendant, il ne faut pas que le premier responsable du secrétariat général fasse partie d’une autre structure qui dirige le MUR. Dans la pratique, il était impossible de cumuler les deux.

Y aura-t-il un changement d’orientation du parti, maintenant que vous êtes à sa tête ?
Il n’y a rien de cela, tout vient des frères qui ont travaillé avec le Dr Elotmani pendant plus de dix ans. C’est eux qui ont fait basculer la décision.

Il se dit qu’avec votre élection à sa tête, le PJD durcira ses positions…
Il y aura des changements d’abord sur le plan de la gestion interne et du fonctionnement du parti. Pour moi, c’est très important. J’essayerai de faire en sorte que les problèmes soient réglés le plus rapidement possible avec le plus d’efficacité et le moins de dégâts.

Ce n’était pas le cas avec M. Elotmani ?
Je ne sous-entends rien du tout. Je vous ai déjà parlé
de l’estime que j’ai pour M. Elotmani.

Vous avez tout de même évoqué, ailleurs, l’éventualité d’une réforme au niveau de la structure du parti…
Je ne parle pas de structure mais de fonctionnement. M. Elotmani évitait au maximum la confrontation. Moi, je vois les choses autrement. Tant que les choses sont raisonnables et normales, je peux les accepter. Si j’estime, en revanche, que les limites sont dépassées, je ne le supporte pas, bien que cela puisse m’attirer des ennuis. Concernant les grandes orientations du parti, elles sont déjà tranchées car une feuille de route, approuvée par le congrès, a été discutée au niveau des instances du parti. Elle n’est donc pas remise en cause.

Enfin, je rappelle qu’au PJD, nous choisissons un secrétaire général, mais la direction du parti est assurée de manière collégiale, et ce depuis longtemps. Chaque décision fait l’objet d’un débat avant d’être prise. Vous remarquerez au passage que j’ai choisi dans l’équipe du secrétariat général des personnes qui ne partagent pas forcément les mêmes idées que moi, comme M. Ramid par exemple.

Vous êtes maso ! Que s’est-il passé exactement entre vous et M. Daoudi ?
Il craignait pour la cohésion du groupe si jamais je devenais secrétaire général.

Et il a accepté de faire partie de votre équipe !
J’ai proposé son nom aux militants alors qu’il avait demandé à partir. Quand j’ai refusé son départ du secrétariat général, il a demandé aux membres du conseil national de ne pas voter pour lui si je proposais son nom, et il s’est retiré à Fès. Il n’empêche que j’ai proposé sa candidature et les membres du conseil l’ont élu presque à l’unanimité. Ce n’est pas un cadeau que je lui fais : M. Daoudi est un homme qui rend des services au parti comme personne d’autre.

Il a un sens du contact poussé, beaucoup de relations, et c’est un homme sincère, intègre. Il n’est pas facile de trouver des gens comme cela. Il a donc retrouvé son poste de deuxième vice-secrétaire général. Mais je n’en suis pas resté là, car j’ai aussi intégré MM. Ramid, Benkhaldoun, et d’autres qui étaient opposés à ma candidature. Je sais par expérience que les gens en désaccord avec vous, sont, en général, des personnalités fortes. Il vaut mieux que je les intègre à la direction, même s’ils doivent me compliquer la tâche, car le parti va profiter de leur contribution.

Quelles sont vos priorités pour le PJD, à moyen et long termes ?
Comme je l’ai dit au lendemain de mon élection, pour moi, le plus urgent, c’est d’améliorer le fonctionnement du parti, protéger les acquis, se préparer aux élections de 2009, ouvrir le parti à de nouveaux membres, notamment les cadres modernes et compétents, dont nous continuons de manquer.

Vous aviez justement entamé une opération de recrutement…
Elle n’a pas eu le succès escompté. J’ignore pourquoi.

Avez-vous eu une réunion avec le ministère de l’intérieur après votre élection ?
Non. Le ministre de l’intérieur m’a parlé au téléphone. M. Benmoussa est un ami, du temps où nous siégions ensemble à la Cosef, et c’est apparemment quelqu’un qui veut travailler dans le cadre de la légalité et de la transparence. Je suis disposé à le rencontrer quand il veut.

Par rapport aux autres composantes du parti, vous vous définissez comme étant modéré ou plutôt radical ?
Sans me comparer aux autres, j’estime que je suis un homme très modéré.

Au lendemain de votre élection, vous avez déclaré que vous étiez prêt à vous allier à un parti «doté d’une importante assise». Faisiez-vous référence à l’USFP ?
Au PJD, nous estimons que les partis ne sont pas tous pareils. Il y en a qui sont nés en réponse à un vrai besoin. Face à la colonisation, l’Istiqlal a vu le jour. Face aux souffrances des classes défavorisées, l’USFP est née. Le jour où il y a eu le problème du parti unique, le Mouvement populaire est apparu. De même, le PJD est né pour répondre à un problème d’identité. De l’autre côté, il y a des partis dits de circonstance. Maintenant, à qui allons-nous nous allier ? Je ne sais pas, mais nous sommes ouverts.

Une alliance PJD-USFP est-elle concevable ?
Pourquoi pas ?

Pourtant, il n’y a pas si longtemps, vous étiez prêts à vous allier à l’Istiqlal à condition qu’il se sépare de l’USFP. Au lendemain du 16-Mai, des dirigeants de cette même USFP vous avaient attaqués de manière très sévère…
Ce sont les aléas de la politique.

Et une alliance avec un parti issu du Mouvement de tous les démocrates ?
Votre question est un non-sens. Nous sommes loin de ces gens-là. Depuis leur arrivée, ils n’ont cessé de dire qu’ils sont là pour nous contrer. Donc, pour moi, les choses sont claires. Il n’est pas question de s’allier au MTD. Demandez-moi plutôt ce que nous comptons faire avec M. El Himma, si nous allons lui répondre. Je vous dirai que non : nous allons l’observer et s’il fait quelque chose de déraisonnable, nous réagirons.

Ce qui me dérange le plus dans son mouvement, c’est que l’Administration semble lui prêter main forte ou promet de le faire. Ce n’est pas un parti politique dont nous craignons qu’il ne nous enlève quelques sièges. Toutefois, nous ne devons pas oublier que nous travaillons tous pour que notre pays relève la tête. Si nous nous retrouvons à revivre cette expérience où des partis remportaient la majorité au lendemain de leur création, alors qu’ils n’étaient même pas connus et qu’ils ont bénéficié d’une intervention de l’administration, ou une situation où l’on utilise sa proximité avec telle partie ou telle autre, ce n’est pas bon pour le pays.

Vous faites au MTD un procès d’intention. Avez vous invité Fouad Ali El Himma au congrès du PJD ?
M. El Himma a été invité en tant que président de la commission des affaires étrangères du Parlement. Il s’est fait représenter par un autre membre de la commission. Je ne connais pas les raisons de son absence, c’est à lui qu’il faudrait poser la question. Après mon élection, il m’a envoyé un SMS de félicitation et après mon passage à la télévision il m’a appelé et, à part quelques taquineries, il était plutôt cordial et même élogieux!

Si, demain, un remaniement avait lieu et que l’on vous proposait d’intégrer le gouvernement, quelles seraient vos conditions ?
Si un remaniement avait effectivement lieu, il serait très difficile pour le PJD d’y participer car nos priorités sont plutôt d’ordre interne en plus des élections de 2009. Au PJD, la décision de participer ou non au gouvernement est prise au niveau du conseil national, et non pas du secrétariat général. Donc, dans tous les cas de figure, la décision reviendra au conseil national.

Mais, personnellement, vous avez toujours été favorable à une entrée au gouvernement, même en 1998, lorsque Abderrahmane El Youssoufi vous y avait invités…
Je ne nie pas cela. Mais les choses dépendront du Premier ministre, du contexte dans lequel le remaniement serait effectué, des conditions de notre participation. A l’époque de M. El Youssoufi, j’avais une vision des choses liée à la situation politique du parti en 1998. En 2002 aussi, j’étais favorable à une participation au gouvernement, mais les collègues du parti n’en ont pas voulu. Aujourd’hui, la donne a changé. Toute option devra être discutée, même si, personnellement, je ne vois aucune raison pour qu’il y ait un remaniement ministériel aujourd’hui.

Il y a quelque temps, vous aviez déclaré que vous étiez prêt à collaborer avec un Premier ministre technocrate…
J’ai dit cela en 2007. A ce moment-là, aux yeux de beaucoup, il n’était pas acceptable que notre parti soit à la Primature. J’avais dit que si le Souverain choisissait un Premier ministre technocrate, ce n’est pas parce que nous allions avoir la première place que nous allions refuser de traiter avec lui. Nous avons une priorité qui est la réforme du pays, et, sur ce plan-là, nous comprenons les contraintes. Lorsque vous êtes un parti à référentiel islamique, vous avez des ennemis et non pas des adversaires, qui attaquent votre image. A ce moment-là, il n’est pas dans l’intérêt du pays que vous meniez le gouvernement.

Au lendemain des élections de 2007, vous a-t-on proposé, d’une manière ou d’une autre, de faire partie d’une quelconque majorité ?
Non, pas du tout.

Si vous intégrez un gouvernement, quelle sera votre priorité : les positions du parti ou la solidarité gouvernementale ?
La solidarité gouvernementale est nécessaire. Quant aux principes du parti, il faut les respecter dans la mesure du possible, sinon, il faut quitter la majorité.

Aujourd’hui, au vu de la situation économique et sociale du Maroc, quelles sont les réformes les plus urgentes à vos yeux ?
La justice doit être réformée de façon telle qu’avant tout les juges puissent disposer des infrastructures nécessaires pour travailler dans des conditions adéquates, et pour qu’il y ait la fermeté nécessaire face aux infractions. Il faut également une révision des sources et des lois pour plus d’efficacité. Deuxièmement, l’éducation doit bouger, à commencer par l’application des lois existantes. A ces deux éléments s’ajoutent la santé et l’administration : la première est une priorité car il y va de la vie des gens, quant à la seconde, sa lourdeur ouvre la porte aux dépassements. Il faut donc qu’elle soit sérieusement réformée.