A 100 jours des élections, les alliances électorales commencent à se préciser

Pour la première fois les instances des partis s’engagent sur leurs futures alliances politiques. Le conseil national de l’Istiqlal vient d’officialiser son alliance avec le PJD qui considère le PAM comme une ligne rouge. Le PAM et l’USFP maintiennent leur front démocratique et moderniste qui devrait être élargi au RNI et à l’UC.

Nous sommes à cent jours des élections, à un jour près. A ce stade les partis politiques devraient déjà, en théorie, avoir affiné leur programme et opté pour leur positionnement politique et surtout démarché leurs futurs alliés. Mais seulement en théorie. Pourtant, la conjoncture électorale de cette année s’y prête particulièrement. Ainsi, la logique des programmes est déjà entrée dans les mœurs des partis, depuis les élections de 2007. L’Istiqlal a d’ailleurs finalisé le sien, le PAM vient d’en décliner les grandes lignes devant le patronat, une autre habitude politique qui date de 2007, l’USFP est également très avancé dans l’élaboration du sien. De même pour le PPS. Pour le reste des partis, cela ne saurait tarder, mais c’est un autre sujet. Pour les alliances, les formations politiques sont plus que jamais appelées à décliner leurs orientations en la matière. Le contexte s’y prête particulièrement cette année. Ainsi, estime cet analyste politique, la polarisation de la scène politique (autour du PAM et du PJD) implique le positionnement des autres partis autour de l’un ou de l’autre pôle. Sur le plan législatif, le conseil des ministres vient d’adopter un amendement de la loi organique des partis politiques dans le sens justement d’encourager les alliances et les unions de partis. Le projet de loi adopté en ce sens, lors du dernier conseil des ministres tenu le 23 juin, consacre les mesures d’encouragement de coalition de partis prises aux dernières élections locales et régionales. Ce projet de loi organique, modifiant et complétant la loi organique des partis politiques, vise ainsi à permettre aux partis de sceller des alliances au titre des élections de la première Chambre. Il définit également la procédure et les règles régissant cette opération, surtout porte une révision des dispositions relatives au soutien financier public aux partis et à la répartition de la contribution de l’Etat au financement des campagnes électorales. Concrètement, les partis formant une alliance peuvent présenter des listes communes dans lesquelles les candidats conservent les couleurs de leurs partis. Au moment du décompte, et selon l’article 32 de la loi organique des partis politiques, «les voix et des sièges obtenus par les listes de candidatures présentées par les unions de partis politiques (…) sont comptabilisés en faveur des partis auxquelles appartiennent les candidats des listes concernées». Par ailleurs, les partis formant une alliance électorale ne seront plus lésés au moment de la répartition des aides prévues par l’Etat pour le soutien des campagnes électorales des partis. Toutes les conditions sont donc réunies pour favoriser de telles alliances.

Le virage de l’Istiqlal

Or, pour le moment, en parlant d’alliances, on n’en compte qu’une formée par les partis de la Fédération de la gauche démocratique. D’autres petites formations étudient cette éventualité, mais elles ne sont pas encore à un stade aussi avancé. Pour le moment, ce qui les préoccupe c’est comment réunir les 90 membres de la liste nationale, dans ses deux composantes, les jeunes de moins de 40 ans (hommes et femmes), et les femmes. De toutes les manières les autres partis intéressés par la présentation des listes communes ou carrément par des unions de partis, disposent encore d’un délai de près de deux mois pour déposer une déclaration en ce sens auprès des services du ministère de l’intérieur. Selon la loi, ladite déclaration devrait être déposée, 35 jours avant la date du scrutin. 

Pour le reste, la scène politique est encore floue, plutôt changeante. Hier encore, l’Istiqlal et le PJD se traitaient de tous les noms. Hamid Chabat, patron de l’Istiqlal, est même allé jusqu’à questionner le chef du gouvernement sur les rapports de son parti avec… Daech ! Pour sa part, Abdelilah Benkirane n’a jamais épargné le chef de file de l’Istiqlal et le PJD n’a pas hésité à soutenir ouvertement son rival, Abdelouahed El Fassi du courant «Sans répit pour la défense des constantes de l’Istiqlal». Aujourd’hui, bien des eaux ont coulé sous les ponts. La dernière réunion extraordinaire du conseil national de l’Istiqlal, tenue le 25 juin, le prouve. L’Istiqlal se positionne, en effet, désormais aux côtés des «forces démocratiques réelles» pour les prochaines échéances «en vue de créer un front démocratique capable de faire face aux forces d’hégémonie et de domination», indique le communiqué diffusé à l’issue de cette réunion. Fait marquant, le mot «Tahakkoum» (velléités hégémoniques, tendances dominatrices, inféodation) qui est un concept et une «marque déposée» du PJD, par lequel il désigne le PAM, est revenu à plusieurs reprises dans ce même communiqué et dans l’intervention du secrétaire général. Les Istiqlaliens ont par ailleurs salué l’appui du PJD et du PPS à leur candidat, Abdessamad Kayouh, lors de l’élection du président de la Chambre des conseillers. Cette position couronne, ainsi, un processus initié au lendemain de l’annonce des résultats du scrutin du 4 septembre par la direction de l’Istiqlal. Les prochaines semaines, notent certains observateurs, pourraient connaître une réunion entre les chefs du PJD, de l’Istiqlal et du PPS en vue de sceller définitivement leur alliance. On parle d’ores et déjà, et c’est une affirmation de Hamid Chabat, d’une éventuelle tentative de ressusciter la Koutla, même si c’est sans l’USFP.

L’Istiqlal coupe ainsi court aux conjoncturistes. Il met tous ses œufs dans le panier du PJD et non sans avoir réglé ses comptes avec le PAM et le «Tahakkoum». Mais quel crédit le PJD donne-t-il à cette dernière sortie de l’Istiqlal ? Pour le moment les islamistes adoptent une attitude de «wait and see». Selon des déclarations de certains de ses dirigeants, le PJD veut bien aider l’Istiqlal à récupérer les six sièges qu’il a perdus à la deuxième Chambre pour le compte du collège électoral des collectivités territoriales. Mais il ne s’est toujours pas prononcé quant à une nouvelle alliance avec ce parti. Les islamistes ne sont pas près d’oublier la sortie tonitruante de ce parti du gouvernement sur instigation de son secrétaire général nouvellement élu en 2012. Après cela, estiment certains observateurs de la scène politique, le PJD veut bien croire en l’Istiqlal, mais pas en Chabat. Or, Hamid Chabat, après une brusque réaction et son tour de main d’après les élections du 4 septembre, se trouve dans une situation peu enviable au sein même de son parti. Il avait promis de partir si le parti perdait les élections. Or, l’Istiqlal est arrivé troisième après le PAM et le PJD et Hamid Chabat, lui-même, n’a pu convaincre que 4 623 électeurs de voter pour lui dans son fief, à Zouagha, dans la ville de Fès, qu’il a gérée en maître absolu durant les 12 dernières années, loin derrière le candidat PJD qui a récolté 16 409 voix. En définitive, il ne fait pas l’unanimité à l’Istiqlal aujourd’hui, des figures de proue ont boycotté les deux dernières réunions du conseil national. Cependant, la nouveauté, ce n’est plus le secrétaire général du parti qui parle. La décision a été entérinée par le conseil national. Faut-il rappeler que Hamid Chabat avait déjà tenté un rapprochement avec le PJD en annonçant au lendemain du scrutin du 4 septembre, la décision de son parti d’adopter une position de soutien critique du gouvernement avant d’être recadré par le conseil national, qui, lui, a opté pour une opposition nationale istiqlalienne. Cela en fait déjà deux alliés pour le PJD.

Le MP indécis

En effet, pour le PPS, les dés sont jetés. Il lie désormais son sort à celui du PJD, que ce soit dans la majorité ou dans l’opposition. Cette alliance a été confirmée lors d’une réunion de concertation élargie entre les organes exécutifs des deux partis. Le PPS a besoin des voix du PJD dans les circonscriptions où ce dernier décidera de ne pas se présenter. Le PJD s’est, en effet, engagé à limiter son appétit électoral et il n’est pas exclu qu’il présente des listes communes avec le PPS, ou du moins soutenir les candidats de ce dernier, dans les circonscriptions où il ne compterait pas se présenter. Une récompense largement méritée par le PPS pour son soutien inconditionnel au PJD durant ces cinq dernières années. Bref, c’est déjà une alliance à trois qui pourrait bien être élargie au MP dans une tentative d’isoler le PAM. En effet, lors de la dernière réunion, samedi 25 juin, du secrétariat général du PJD, il a été décidé que le PAM est une ligne rouge et qu’il est impossible d’envisager une alliance du PJD avec ce parti. C’est une décision tranchée. En marge de cette réunion, le secrétaire général s’est dit, par contre, favorable à une alliance avec l’Istiqlal et n’a pas caché son souhait de sortir le MP de sa neutralité. Ce dernier vient d’affirmer, par la voix de son secrétaire général, qu’il n’est pas du tout déçu de son expérience avec le PJD. Le mouvement populaire avait fait partie du bloc libéral avec les élections anticipées de 2011. Lequel bloc comprenait outre le MP, le PAM, le RNI et l’UC. Un certain 5 octobre il est subitement devenu G8 en intégrant un parti islamiste et trois petites formations de gauche. Deux d’entre elles, le Parti socialiste et le Parti travailliste, n’existent plus d’ailleurs puisqu’elles ont fusionné avec l’USFP. Le MP considérait alors cet élargissement du bloc comme une erreur mais n’avait pas le courage de le dire. Et quand il reçoit l’invitation du PJD à faire partie du gouvernement, il n’a pas hésité, pour sauvegarder les intérêts suprêmes de la nation. Pour son changement de camp, le MP avance aujourd’hui un argumentaire infaillible. Le Maroc venait d’entamer une expérience inédite en matière d’ouverture démocratique et le PJD avait des difficultés à former sa majorité. En cas d’échec il fallait appeler à de nouvelles élections, certains partis n’étaient pas contre, mais le prix à payer était trop élevé. Le MP a donc sauvé le gouvernement de Benkirane avant même qu’il ne soit investi. Aujourd’hui, le parti ne voit pas d’inconvénient à rester dans une alliance avec le PJD. A moins que les prochaines élections ne débouchent sur une nouvelle donne qui le fasse changer d’avis. Le MP traîne déjà une réputation de parti versatile, un nouveau changement de cap ne surprendrait personne. C’est sans doute pour cette raison que le PJD ne le voit pas comme allié «fiable» (pas aussi fiable que le PPS), malgré les déclarations laudatrices de ses dirigeants envers ce parti.

Deux pôles, deux projets de société

Même lors de l’élection du président de la deuxième Chambre, le MP n’a pas voté avec le candidat soutenu par la majorité, réduite en l’occasion au PJD et au PPS. Il n’en demeure pas moins qu’il reste un allié potentiel. Quant au RNI, c’est une autre histoire. Il est évident que le RNI n’est entré dans l’actuel gouvernement que pour le sauver d’une chute et épargner au Maroc une crise politique à un moment où il est difficile d’y faire face. Il a bien négocié son entrée tardive au gouvernement, mais les islamistes ne lui font pas pour autant confiance. Le nombre de fois où le parti, ses élus, et des dirigeants ont été traités de «traîtres» par les membres et dirigeants du PJD est incalculable. Pour eux, le RNI est définitivement dans le camp du PAM. Si cela se confirme, il devrait rejoindre l’alliance annoncée entre les deux formations. L’USFP et le PAM se sont, en effet, engagés, depuis février, dans une coordination avancée. Ils ont entrepris bien des actions conjointes et ont effectué des sorties médiatiques communes depuis. La dernière en date est cette rencontre, tenue lundi, sur le thème  des «questions religieuses et politiques dans l’Etat». Ce front moderniste formé par les deux partis pour «sauvegarder ces options (Ndlr, démocratique et modernistes) et pour affronter tous les courants extrémistes, qu’ils soient explicites ou implicites, qui propagent un discours rétrograde dans le but d’instaurer progressivement la mainmise sur les institutions et la société», comme le souligne un communiqué commun des deux partis, est bien parti pour durer. Un front auquel pourrait se joindre également l’UC qui a signé ces derniers mois quelques sorties pour le moins modernistes et avant-gardistes notamment pour ce qui est des libertés individuelles. Il faut dire également, pour reprendre les termes d’un analyste politique, que sans alliance électorale, l’USFP (5e force parlementaire) n’aura pratiquement plus de chance de figurer parmi les premiers partis au Parlement. A trois mois des élections, la scène politique prend ses formes. Le citoyen électeur peut déjà distinguer entre deux tendances et donc deux formes de gouvernement. L’une conduite par le PJD, qui compte bien rempiler à la tête de l’Exécutif, et, l’autre conduite par le PAM, qui est aujourd’hui la seule force politique capable de présenter une alternative sérieuse et valable par rapport au projet islamiste.

Aujourd’hui, dix petites formations sont représentées au Parlement, neuf partis après l’absorption du Parti travailliste par l’USFP. Deux formations s’apprêtent à participer à leurs premières élections législatives, le Parti de l’alternative démocratique issue d’une scission de l’USFP et le Parti des néodémocrates initié par le professeur Mohamed Darif. Ces partis avec la Fédération de la gauche démocratique (PSU-CNI-PADS) ont des chances, beaucoup plus qu’en 2011, de faire partie des formations représentées au Parlement. Et cela pour trois raisons. La première étant que le seuil électoral a été réduit de moitié, passant de 6% à 3%, l’amendement de la loi organique de la première Chambre portant cette modification vient d’être adopté en conseil des ministres. La deuxième raison est liée à la répartition des aides publiques destinées au financement des campagnes électorales des partis. Les partis ne sont plus soumis à la condition d’atteindre un seuil de 3% des voix pour pouvoir bénéficier des subsides de l’Etat. Tous ceux qui annoncent leur participation aux élections pourront bénéficier d’une première tranche de ces aides. La troisième raison étant liée aux alliances électorales. Trois formations, le Parti Al Ahd, le Front des forces démocratiques (FFD) et le Parti de la gauche verte (PGVM), ont tenu des réunions dans la perspective de présenter des listes communes, principalement la liste nationale, lors des prochaines législatives. Certes, rien n’est encore définitivement fixé dans ce sens, mais les réunions tenues jusqu’à présent participent de cette volonté d’aborder les futures échéances en rangs serrés. En même temps, un autre front est en train de prendre forme à l’initiative d’Al Ahd, le Parti du renouveau et de l’équité (PRE) et du Parti libéral marocain (PLM) qui, lui, conteste la tendance de bipolarisation de la scène politique.