à‰lections professionnelles : les islamistes plus présents sans convaincre

L’UNTM n’a réussi à  percer dans aucun secteur, que ce soit dans le public ou dans le privé. Les luttes intestines ont eu raison de la FDT et l’UMT dans certains secteurs de la fonction publique.

En plus d’être les premières élections professionnelles sous la nouvelle Constitution, ce scrutin aura également ceci de particulier qu’il intervient alors que le PJD est au pouvoir, et ce, depuis bientôt quatre ans. Ce qui se traduit, explique le politologue Tarik Tlaty, par une présence manifeste des militants de l’UNTM, le bras syndical du PJD, dans le secteur public, principalement les départements gérés par ses ministres. «Les islamistes du PJD dirigent un ensemble de secteurs et participent à la gestion de directions qui relèvent de départements gérés par leurs alliés politiques. De ce fait, l’UNTM est très présent, aussi bien par ses militants que par ses sympathisants». La centrale a même pu bénéficier de transhumance syndicale, puisque, que ce soit sous pression ou pour des intérêts individuels, certains militants d’autres partis politiques, notamment de l’opposition, se sont retrouvés têtes de listes du syndicat islamiste dans certains ministères. Le cas du ministère chargé des relations avec le Parlement et la société civile est éloquent en ce sens. Partant de là, toutes les conditions étaient réunies pour que l’UNTM mais aussi son bras politique, le PJD, et leur matrice (le MUR), puissent certainement bénéficier de cette situation. Tous ces facteurs, comme d’autres, devaient favoriser une véritable percée du syndicat islamiste dans la fonction publique (plus de 577000 électeurs selon les dernières statistiques), et accessoirement dans les collectivités territoriales (un peu plus de 150000 agents et fonctionnaires) étant donné que le PJD gère ou participe à la gestion d’un grand nombre d’agglomérations, les grandes villes comme les centres urbains moyens et petits. La réalité est autre.

Cela étant, il faut d’abord préciser que l’enjeu de ces élections n’est pas seulement de tracer les contours de la nouvelle carte syndicale du pays et par là de définir les syndicats les plus représentatifs. Ces derniers auront droit de siège à chaque fois qu’il s’agit de négociations dans le cadre du dialogue social et auront le droit de représenter les salariés et fonctionnaires au sein des institutions élues, dont la deuxième Chambre, au Conseil économique, social et environnemental et même de représenter le Maroc au sein des instances internationale du travail (www.lavieeco.com). «L’importance de ces élections professionnelles pour la détermination des syndicats les plus représentés aux niveaux national et des entreprises, ainsi que de l’instance électorale à représenter les organisations syndicales à la Chambre des conseillers», résume ce syndicaliste membre de la deuxième Chambre.
Des relais un peu partout

L’enjeu est également politique. «Les élections professionnelles sont en quelque sorte un thermomètre qui nous donnera un aperçu de ce que seront les futures élections locales et, plus tard, législatives», affirme le M. Tlaty. «Elles donnent d’abord un aperçu de la présence et de la représentativité de chaque couleur politique, à travers leurs bras syndicaux, dans les établissements publics et privés», ajoute-t-il.

Faut-il rappeler que ces mêmes militants et sympathisants syndicaux sont également des électeurs potentiels pour leurs partis respectifs ?  C’est un corps électoral potentiel de plusieurs centaines de milliers d’électeurs. Certes, à l’heure où nous mettions sous presse, les résultats définitifs des élections, qui ont eu lieu le 3 juin au sein de la fonction publique et des collectivités locales et du 1er au 10 juin dans le secteur privé, n’ont pas encore été communiqués. Cela devrait intervenir lors d’un point de presse conjoint des ministres de l’emploi et des affaires sociales et de celui chargé de la fonction publique, prévu pour ce vendredi 12 juin. Mais les premiers résultats montrent déjà une tendance générale. Et cette tendance ne verse pas du tout dans le sens d’une écrasante victoire, ou même une percée notoire du syndicat islamiste.   

La Justice sous la coupe des socialistes

Ainsi, l’impact de la présence des islamistes est peu ressenti. Certes ils sont deuxièmes, derrière la CDT, avec un score relativement important, dans l’Éducation nationale (292 412 fonctionnaires), mais leurs prouesses s’arrêtent là.

Ainsi, l’UNTM est largement devancée par l’UMT dans les collectivités territoriales (un corps de 150000 agents et fonctionnaires), quasi absente dans le département de la justice et de l’économie et des finances et peu présente dans le secteur de la santé. Les islamistes sont également totalement absents dans la majorité des établissements du secteur privé (à l’exception toutefois de Maroc Telecom, entreprise dans laquelle l’UNTM revendique la majorité des délégués du personnel). Ce qui est un peu logique, puisque leur présence dans le secteur public est une conséquence directe de leur accession au pouvoir, un peu imposés d’en haut alors que le secteur privé exige un travail de longue haleine.

Que les islamistes réalisent donc un score important, relativement par rapport à ses résultats de 2009, dans la fonction publique ne devait pas constituer, en soi, une surprise. Car c’est un fait, le PJD aura pris le soin, en exploitant durant ces trois dernières années les brèches de l’article 92 de la Constitution relatif aux nominations de hauts fonctionnaires, de placer ses militants, ceux de son bras syndical de son association mère dans les postes de responsabilité, souvent des postes-clés, aussi bien dans les départements qu’il gère que dans ceux que dirigent ses alliés. Cette stratégie, si elle n’est pas payante à court terme, elle ne manquera néanmoins pas de porter ses fruits à la longue.

Ce qui est sûr, c’est que, pour le moment, les chiffres ne sont pas très favorables à l’UNTM. Ainsi, dans le département de l’éducation nationale, le premier à avoir rendu publics les résultats des élections, c’est la CDT qui domine avec 26% des délégués. La CDT, rappelons-le, a été vainqueur des élections de 2009 avec un peu plus de 23,35% des sièges dans la fonction publique tous secteurs confondus, devançant légèrement la FDT (23,05%). Pour revenir aux dernières élections dans le département de l’éducation nationale, l’UNTM qui misait sur l’assiette électorale de son bras politique, le PJD  (le corps enseignant est l’une des principales composantes des bases du parti islamiste), n’a pu obtenir que 19,7% des délégués. L’UMT comme la FDT ont souffert des effets des dissensions internes qui les ont affectés au courant de ces deux dernières années. Ainsi, le départ d’un large pan des ses militants du secteur de l’enseignement regroupés dans la FNE, majoritairement de l’extrême gauche -pro-Annahj-) a relégué la centrale à la 5e position malgré son alliance avec l’aile dissidente de la FDT conduite par Abderrahmane Azzouzi. Le tandem UMT-FDT (branche Azzouzi) n’a obtenu que 13,3% des délégués légèrement devancée par la FDT-Fatihi (13,5%). Par contre, la FNE a réussi à franchir le seuil de la représentativité en glanant 7,68% des délégués. C’est au sein du ministère de la justice dirigé par le péjidiste Mustapha Ramid que l’UNTM (et par conséquent son bras politique le PJD) a subi un camouflet. Cela aussi bien sous l’angle politique que syndical. Car c’est la FDT qui y signe une écrasante victoire. Le syndicat a remporté 75% des sièges (150 délégués sur 200). La centrale (plus précisément le Syndicat démocratique de la justice, SDJ) et derrière elle l’USFP, ont mené jusque-là une guerre sans merci au ministre Mustapha Ramid. L’atmosphère n’est pas prête à s’apaiser maintenant que la centrale détient le pouvoir représentatif au sein de l’administration de la justice. Au SDJ-FDT, resté fidèle à l’aile Fatihi, on jubile déjà suite à l’annonce de ce résultat.

«Cette confiance des électeurs, dit-on, nous pousse davantage à insister et persévérer dans la défense des droits et revendications légitimes du corps du secrétariat-greffe et dans la préservation de leurs acquis». Ce dernier corps étant le fer de lance de la centrale dans son bras de fer avec le ministre de la justice. Et à ce dernier, elle prévient que le résultat des élections est une lettre aux termes clairs. Il faut désormais traiter avec le syndicat en tant qu’organisation la plus représentative du secteur. Le syndicat proche du parti du ministre, l’UNTM, n’a pu remporter que 13% des délégués, suivi des indépendants ou Sans appartenance syndicale (SAS) et de la CDT avec respectivement 6,5% et 5% des délégués.

L’UMT s’affirme à l’Intérieur

Loin de ces tentions politiques entre le PJD (et le gouvernement) et l’USFP, par syndicat interposé, l’UNTM n’a pas non plus brillé au sein des collectivités territoriales. Là, ce sont les indépendants qui dominent. Les SAS ont, en effet, obtenu (selon des chiffres non encore officiels) plus de 42% des sièges. Les militants de l’UMT arrivent seconds avec 23,8% des délégués, suivis de la CDT qui a remporté 11,43% des sièges. L’UNTM arrive en quatrième position avec un maigre 6,37%. Curieusement, l’effet de l’alliance de l’ODT avec le PAM (vainqueur sans conteste des dernières élections communales de 2009) ne s’est pas fait sentir. Pourtant, la direction du parti avait bien donné ses orientations à ses militants au sein de la fonction publique et dans le secteur privé de rejoindre l’ODT ou du moins de la soutenir lors de ces élections professionnelles. Au final, l’ODT n’a pu obtenir que 5,38% des votes, ce qui la situe largement sous le seuil de représentativité syndicale qui est de 6%. Un autre département, géré par le PJD, échappe complètement aux islamistes, le ministère de la communication. C’est la CDT qui a raflé la totalité des sièges de ce ministère géré par Mustapha El Khalfi. Cela étant, un autre fait nouveau marque ces élections. Pour la première fois, un syndicat participe aux élections au ministère de l’intérieur et en sort même avec un score honorable. L’UMT, qui a défrayé la chronique en avril 2012, en annonçant la création d’un syndicat au département de l’Intérieur, vient de faire élire sous sa bannière 112 membres des commissions paritaires. Globalement, les élections recèlent plusieurs enjeux. Elles «constituent un “test” quant à la capacité du Maroc à consacrer les principes de transparence, d’égalité des chances et de la neutralité de l’administration conformément aux dispositions de la Constitution», note cet analyste politique.

Elles ont également un enjeu purement électoral et un autre plutôt politique.

Un avant-goût des futures élections

En toute logique, la présence du PJD au pouvoir a entraîné une expansion de son syndicat dans la fonction publique. Et même s’ils n’arrivent pas encore à asseoir leur main mise, numériquement s’entend, cette présence leur permet d’étendre leurs relais dans différents secteurs (c’est un peu leur œil de Moscou dans la fonction publique).

En d’autres termes, affirme Tarik Tlaty, «ils auront installé des ‘‘brigades’’ un peu partout dans la fonction publique. Ceci aura comme avantage de les soutenir si les islamistes du PJD arrivaient à remporter un second mandat ou, du moins, constituer des poches de résistance, et accessoirement une source d’information puisqu’ils auront accès aux dossiers, pour le PJD à l’opposition». En ce sens, ce sera à la fois un moyen de pression sur le futur gouvernement et force d’appoint pour le parti. C’est une stratégie fort concluante. La preuve : aujourd’hui, même si le parti n’est plus au gouvernement, l’Istiqlal est encore très présent dans certains ministères qu’il a gérés sous les deux derniers gouvernements. Ainsi, l’UGTM domine toujours, selon des résultats non encore officiels, les départements de l’Equipement où il est arrivé premier avec 61 sièges, de l’Urbanisme avec 80% des sièges comme il domaine les secteurs des Agences urbaines avec 80% des sièges, l’ANAPEC avec également 80% des sièges et la Promotion nationale, dont la direction est pourtant assurée par un dirigeant PJD, où le syndicat istiqlalien est toujours premier avec 50% des sièges. Bien sûr, le sens des votes est souvent dicté par les orientations des partis. Partant de là, estime notre interlocuteur, «le PJD, même s’il est au pouvoir, doit encore composer, durant les prochaines années, avec les autres parties de la scène politique, principalement les syndicats relevant des partis de l’opposition. Ces derniers viennent d’assurer une forte présence dans presque tous les secteurs». Ce qui pousse ce professeur de sciences politiques à conclure que «le PJD est donc loin d’accéder à une majorité confortable à l’issue des prochaines élections locales et législatives. Il est même fort probable qu’il ne puisse pas les remporter». C’est que ce parti ne peut plus compter sur la conjoncture qui l’a porté au pouvoir. La réalité sociopolitique a connu beaucoup de changements depuis les dernières élections de novembre 2011. Au niveau international, que ce soit en Tunisie, en Égypte ou plus récemment en Turquie, les vents ne sont plus favorables à l’islam politique. Cela d’autant que les autres partis qui ont été pris au dépourvu aux dernières élections législatives sont aujourd’hui prêts pour affronter le parti islamiste.