Salle aménagée, laisser-faire, interdiction… les différents choix des entreprises

Ce n’est pas une salle de prière : c’est en ces termes que notre DG a signifié à  un collègue qu’il avait surpris en train de prier dans son bureau qu’il n’était pas d’accord

Samir N.
Employé dans l’import-export
«L’aménagement d’une salle de prière n’est pas une priorité pour le personnel»
«Ce n’est pas une salle de prière : c’est en ces termes que notre DG a signifié à un collègue qu’il avait surpris en train de prier dans son bureau qu’il n’était pas d’accord, certainement pour stopper tout mimétisme. Depuis, la personne visée, qui était d’ailleurs la seule dans cette situation, a préféré s’abstenir. Comme nous sommes dans une petite entreprise dont l’effectif est constitué en majorité de jeunes filles plutôt habillées à la mode, personne n’a prêté attention à cet incident. C’est dire que l’aménagement d’une salle de prière est loin d’être une priorité pour l’équipe.»

Mohammed S.
DRH dans une multinationale
«La mosquée d’entreprise est un lieu de culte mais parfois aussi d’activisme syndical»
«Notre groupe dispose d’une salle de prière située dans notre principale usine à Casablanca. L’ancien patron du groupe a été à l’origine de cette initiative. A priori, la demande émane généralement du personnel, bien que l’entreprise ne soit pas tenue de s’y plier, contrairement aux vestiaires, aux douches… obligatoires dans des cas spécifiques.

Nous disposons également d’une deuxième usine, à Mohammédia, dont le personnel vient d’émettre le souhait d’ouvrir une salle de prière. Pour beaucoup d’employés, la prière du vendredi est importante. Disposer d’un local a pour seul avantage de gagner du temps lors de cette journée. Il ne faut pas oublier que notre activité ne nous permet pas de mobiliser toute une ligne de production pour un quart d’heure. Sur le plan financier, les répercussions peuvent être énormes.

Sinon, une salle de prière peut également être source de problèmes. Mobiliser tout un espace peut être contraignant pour l’entreprise dans la mesure ou celle-ci peut parfois trouver des difficultés à gérer “l’étroitesse” de ses espaces. De même, il ne faut pas oublier que les mosquées d’entreprise sont des lieux de culte mais aussi de fédération de groupements syndicaux. On se sert de ces lieux pour “recruter” des potentiels partisans. Malheureusement, vous ne pouvez pas supprimer ces salles, pour des raisons socioculturelles.»

Hicham S.
Cadre dans l’industrie
«Nous avons 15 mn pour faire la prière»
«Je travaille dans une grande entreprise qui emploie plus de 500 personnes. Nous n’avons pas de mosquée au vrai sens du terme. Mais pour permettre aux employés de s’acquitter normalement de leur devoir religieux, la direction a aménagé une salle de prière. La décision avait été prise en accord avec les syndicats qui garantissent moralement la bonne gestion de cet espace. Bien sûr, comme la chaîne de production ne peut pas être arrêtée, tout le monde ne prie pas en même temps. Ceux qui désirent le faire ont juste 15 mn d’arrêt de travail. Leur chef de service se charge de faire respecter cette disposition. Jusqu’à présent, je n’ai pas remarqué de dérapage, même si je ne fréquente pas ce lieu de prière. D’ailleurs, sauf pendant l’hiver, seule la prière d’Al Asr (entre 15 et 16 h) coïncide avec les heures de travail. L’entreprise a ainsi gagné la paix sociale sur ce point précis parce que certains trublions n’hésiteraient pas à exploiter un refus catégorique pour créer le désordre.»

Mounir B.
Salarié dans l’industrie
«Pas de salle aménagée, chacun se débrouille comme il peut»
«Nous n’avons ni mosquée ni salle de prière dans notre entreprise qui emploie une cinquantaine de personnes. Pourtant, il n’est pas interdit à ceux qui désirent prier de le faire. Seulement, comme aucun espace n’est prévu, les pratiquants s’organisent individuellement. Soit ils s’aménagent un petit coin dans leur bureau, soit dans un endroit isolé de l’entreprise. La direction tolère cette situation. Mais compte tenu du fait que la chaîne de production ne doit pas s’arrêter quand elle est mise en marche, sauf pour une panne, seuls ceux dont la présence continue n’est pas obligatoire peuvent se permettre de s’éclipser quelques minutes. Chez nous, il n’y a, pour l’instant, aucune revendication concernant l’aménagement d’un lieu de prière.»

Salim M.
Cadre dans la finance
«Je reporte mes prières après les heures de bureau»
«Je suis pratiquant. Pendant les jours de congé, je m’acquitte de mes prières aux heures prévues. Pour les jours ouvrables, j’attends de rentrer pour le faire quelle que soit l’heure. Ce n’est pas seulement parce que nous n’avons pas de salle de prière, mais je pense que le travail est aussi une valeur partagée par tous les musulmans. En somme, il n’y a aucun mal à rater une prière pour une raison professionnelle pourvu que l’on se rattrape. Je pense que le fait de créer des lieux de culte dans l’entreprise peut être source de désordre.»

La mosquée d’entreprise n’est régie par aucun texte de loi
S’il est un sujet sur lequel les experts et autres responsables administratifs refusent de s’étendre, c’est bien la pratique du culte dans l’entreprise. Tout simplement parce que, dans un contexte marqué par des problèmes liés à l’intégrisme religieux, toute maladresse dans une tentative d’explication peut générer des frictions. Nous avons cependant tenté d’en savoir plus sur le fonctionnement des mosquées d’entreprise. Voici, en quatre points, les réponses d’un haut fonctionnaire du ministère de l’Emploi, qui a requis l’anonymat.

Quels sont les textes réglementant les mosquées en entreprise ?
Il n’en existe aucun, ni en termes d’aménagement de local, ni en terme de durée de travail. C’est à chaque entreprise d’aborder ces questions. Aucune obligation n’existe non plus concernant la création d’un tel lieu. La seule règle est la non-discrimination pour raison religieuse figurant dans le Code du travail. Même dans l’administration, la présence de lieux de prière est une simple libéralité, sans obligation légale. Des horaires peuvent simplement être aménagés le vendredi.

Certaines mosquées d’entreprise sont-elles sous tutelle du ministère des Habous ?
Aucune. Seule l’entreprise a un droit de regard. A elle de fixer les règles, le temps de prière par exemple, de façon à ce que la pratique religieuse ne perturbe pas les cycles de travail. Ce sont généralement des arrangements trouvés entre la direction et les salariés, sans que cela soit fixé par des documents. Dans certains secteurs, principalement dans le monde ouvrier comme dans le travail à la chaîne, la réglementation devient nécessaire.

Quel est le statut de l’imam ?
C’est généralement un salarié de l’entreprise. Beaucoup plus rarement une personne extérieure. Souvent la personne qui a le plus de connaissances en matière religieuse.

Existe-il des projets de loi visant une réglementation dans ce domaine ?
Aucun projet en cours. Peut-être simplement parce que cette question n’a jusqu’à présent posé aucun problème. Il n’existe pas non plus d’études ou de statistiques sur le sujet.